Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 5
«Comment j'y pénétrai,» continue le poëte, «je ne saurais le dire, tant j'étais plein de sommeil quand je perdis la vraie voie!» Le soleil, qu'il aperçoit réverbéré sur les épaules d'une haute colline, le rassure un peu; il regarde avec moins d'effroi on ne sait quel passage étroit et terrible qui est sans doute la mort: il ne le dit pas; le sens est inintelligible; puis, sans dire s'il a franchi ou non ce passage, il commence à gravir la colline. Une panthère au poil tacheté (personnification de l'amour des sens) lui barre la route. Ici cinq ou six vers resplendissants de la douce sérénité du premier matin qui éclaira le premier homme quand le soleil monta escorté des étoiles qui l'accompagnèrent, grâce au mouvement imprimé par l'amour divin à ces beaux luminaires. Il se livrait à la douce impression de cette lumière matinale quand une seconde apparition de bête féroce, un lion, symbole de la violence, l'épouvante. Puis vient une louve maigre (symbole de l'inextinguible avidité de la Rome papale). La louve le fait reculer on ne sait où (allusion à son exil provoqué par le pape).
Ici l'obscurité redouble. «Pendant,» dit-il, «que je glissais dans un enfoncement du sol» (allusion sans doute à ses adversités), «s'offrit à mes yeux CELUI QUI PAR UN LONG SILENCE PARAISSAIT AVOIR PERDU L'USAGE DE LA PAROLE.» Cela désigne Virgile, par allusion à la longue ignorance de ces siècles qui avaient oublié la langue latine. Dante l'apostrophe et l'implore. Virgile lui répond et lui révèle son nom par ses oeuvres. Virgile, touché des louanges filiales du poëte toscan, le remet dans le droit chemin, en lui faisant éviter une foule d'autres bêtes féroces qui s'accouplent avec la louve (ténébreuses allusions à Rome et à ses alliés). Virgile lui propose d'être son guide dans une des demeures de l'éternité, _loco eterno_. «Quand tu auras entendu ses hurlements désespérés et traversé ensuite le séjour où ceux qui brûlent sont encore heureux parce qu'ils espèrent,» lui dit-il, «une âme plus digne que moi d'entrer dans le ciel te guidera, parce que le Dieu qui gouverne là-haut ne veut pas que je pénètre dans son empire.»
Dante le remercie de vouloir bien le conduire à la porte de saint Pierre (allusion au paradis ouvert ou fermé, selon les croyances catholiques, par cet apôtre), et il suit son guide.
Tel est ce premier chant, qui laisse l'esprit dans le demi-jour des allusions. On marche à tâtons à la suite de ces deux poëtes, sans savoir si c'est dans la réalité ou dans la vision, dans le siècle ou dans l'éternité, qu'on avance.
III
«Le jour se retirait,» chante le poëte au commencement du second chant, «et l'air rembruni enlevait au sentiment de leur peine tous les êtres animés qui sont sur la terre, quand, seul éveillé, je me préparais à soutenir la double épreuve de la lassitude et de la compassion, épreuves que va retracer ma mémoire, qui ne défaillit jamais!»
Puis une invocation païenne à la _muse_ ou à l'intelligence, puis une apostrophe nouvelle à Virgile, son guide. «Pour venir ici, je ne suis ni Énée, ni Paul,» lui dit-il.--«Pourquoi trembles-tu?» reprend Virgile. Alors le Romain raconte, en vers pathétiques, au Dante comment il fut appelé à son aide par une femme céleste, dans laquelle on entrevoit soudain Béatrice. «J'étais,» lui dit-il, «parmi ceux qui sont en suspens (entre l'enfer et le ciel), quand je fus appelé par une femme si entourée de béatitude et de beauté qu'à l'instant je la priai de m'imposer ses désirs.
«Ses yeux brillaient plus que l'étoile. Et, avec une physionomie de charme et de paix, et d'une voix d'ange, elle me dit dans sa langue d'en haut:
«Ô âme compatissante de Mantoue! dont la renommée dure encore dans ce bas monde et durera autant que ce monde lui-même;
«L'ami de mon coeur, et non de ma fortune, est là sur la plage déserte, tellement embarrassé de trouver sa voie que l'effroi lui fait rebrousser son chemin!
«Et je tremble de m'être élancée trop tard pour le secourir, en apprenant sur lui ce que j'en ai entendu dans le ciel, tant il est déjà enfoncé dans son égarement!
«Va donc! et, avec ta parole suave et avec tout ce qui est nécessaire à son salut, aide-le dans sa route, afin que j'en sois réjouie ici!
«Moi, qui t'en conjure, je suis Béatrice! Je viens d'un séjour où le désir me rappelle. L'amour qui m'attendrit me fait parler!
«Quand je retournerai en présence du Seigneur mon Dieu, je me louerai de toi devant lui!»
Alors s'engage entre Virgile et Béatrice une conversation métaphysique où la scolastique tient plus de place que l'amour, et où une certaine _Lucia_, vierge et martyre, personnifie, à ce qu'on croit, la grâce divine, et sollicite Béatrice à voler au secours de son premier amour.
Dante reprend courage à l'aspect et aux paroles de Béatrice, écarte la bête qui obstrue son chemin, remercie Virgile et se trouve aux portes de l'enfer.
IV
Le troisième chant s'ouvre par cette magnifique inscription devenue le proverbe du désespoir; Dante la lit en lettres noires sur la porte:
«C'est par moi qu'on va dans la cité des larmes; c'est par moi qu'on va dans l'éternité de douleur; c'est par moi qu'on va chez la race condamnée!
«Vous qui entrez, laissez à jamais toute espérance!»
Le bruit confus et strident des sanglots, des imprécations, des coups portés et reçus dans l'ombre, jette le poëte dans la stupeur. Il interroge son guide. «Ce sont, lui dit Virgile, les âmes médiocres et lâches qui vécurent sans mériter ni louange ni blâme. Ne parle pas d'elles, mais regarde seulement, et passe!»
Les supplices de ces misérables, _qui ne vécurent jamais_, étaient d'être piqués par des taons et des mouches faisant dégoutter de leur visage des larmes rougies de sang qui abreuvaient des vers immondes à leurs pieds!
L'_Achéron_, fleuve des ombres, et _Caron_, leur nautonier, apparaissent, on ne sait pourquoi, dans l'enfer chrétien. Caron frappe de sa rame des troupeaux d'âmes.
La descente dans les ténèbres commence au quatrième chant. Là sont les âmes qui vécurent avant le christianisme et qui vivent maintenant dans le supplice du _désir sans espoir_.
«Une grande tristesse me saisit le coeur à cet aspect, dit le Dante, car je reconnus là en suspens des âmes d'une grande nature et d'une haute vertu!»
Virgile, l'une d'entre ces âmes, est reconnu par ses pareils GLOIRE AU SOUVERAIN POËTE! ONORATE L'ALTISSIMO POETA! s'écrie cette foule. _Homère_, _Horace le Satirique_, _Ovide_ et _Lucain_ l'accueillent et accueillent Dante avec lui. «En sorte,» dit-il, «que je fus le sixième parmi ces grands esprits.» Puis la confusion de l'imagination du poëte jette la confusion dans ses tableaux. Électre, Énée, Hector, César _aux yeux d'oiseau de proie_, Penthésilée, Lavinie, le premier Brutus, Lucrèce, Saladin, Aristote, Socrate, Platon et cent autres ombres apparaissent et disparaissent sans intérêt pour le drame.
_Minos_, qui personnifie la justice divine, juge et châtie au cinquième chant les âmes coupables d'avoir cédé aux passions sensuelles. Toutes les femmes célèbres par leurs faiblesses criminelles sont là; elles ne semblent y être que pour servir de cadre au plus délicieux et au plus pathétique épisode du poëme: _Françoise de Rimini._
V
Ici ce n'est plus le poëte scolastique, c'est l'amant qui parle; il se souvient de son propre amour, et reconnaît que la séparation est le véritable enfer de ceux qui aiment.
Cette histoire était récente quand Dante y fit cette immortelle allusion. _Françoise de Rimini_, une des beautés les plus touchantes de l'Italie à l'époque où écrivait le Dante, était fille du seigneur de Ravenne. _Guido di Polenta_, son père, l'avait forcée à épouser _Lanciotto_, fils aîné du tyran de Rimini, _Malatesta_. Lanciotto, disgracié de la nature, était d'une laideur repoussante, difforme, boiteux, avare et féroce. Son frère, Paolo Malatesta, était, par sa jeunesse, par sa beauté et par son caractère, le contraste le plus dangereux pour le coeur de Francesca. Il plaignit sa belle-soeur, il l'aima, il en fut aimé. Surpris ensemble par l'époux soupçonneux, Lanciotto perça du même coup d'épée les deux amants. Ce drame avait rempli l'Italie de bruit, de pitié, de larmes. Dante ne pouvait manquer de retrouver dans l'autre monde ceux dont la triste aventure l'avait si fortement ému dans celui-ci.
VI
Écoutons le poëte.
Il décrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettées et entraînées dans un océan tumultueux de frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et les âmes. Le Dante est ému et attendri; la pitié lui fait oublier le crime. Il se souvient d'avoir aimé, il aime encore.
«Ô poëte!» dit-il à son guide Virgile, «je serais curieux d'adresser la parole à ces deux âmes qui semblent inséparables et qui cèdent si légèrement à l'haleine du même vent qui les emporte à travers l'espace!» Et le poëte à moi: «Observe,» me répondit-il, «le moment où elles vont passer le plus près de toi, et alors prie-les au nom de cet amour qui les entraîne encore réunies l'une à l'autre; elles ne résisteront pas à un tel appel, elles viendront à toi!»
«Et aussitôt que le vent qui les chassait les eut rapprochées de moi: «Ô âmes en peine!» leur criai-je, «daignez venir nous parler, si cela vous est permis par le souverain maître de ce séjour!»
«Telles que deux colombes, attirées par le désir, fendent l'air qui porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement, s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles s'élancèrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aimé; et ces deux âmes volèrent à moi à travers la tourmente, tant elles avaient senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri que j'avais jeté en les appelant!
«Ô douce et affectueuse créature!» me dirent-elles, «qui parcours ainsi cet air réprouvé et qui viens nous visiter dans notre supplice, nous qui avons teint le monde où tu vis de notre sang;
«S'il nous était permis d'invoquer pour un autre le maître de l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre pitié pour nos peines sans remède!
«De ce que tu sembles désirer entendre nous sommes prêtes à parler avec toi, pendant que ce vent, un moment immobile, fait silence autour de nous comme à présent.
«La terre où je vis le jour,» dit alors Francesca, «s'étend sur la pente marine où l'Éridan, fatigué du tumulte des eaux qu'il roule, se perd dans la mer pour y trouver enfin le repos.
«L'amour, qui s'allume rapidement dans un coeur sensible et tendre, s'alluma dans le coeur de _celui-ci_ pour le corps que j'avais alors, et qui me fut ravi par une mort dont l'horreur irrite encore ma mémoire.
«Ce même amour, qui ne permet à aucun être aimé de ne pas aimer à son tour, m'attira vers _celui-ci_ d'un si invincible attrait que, comme tu le vois, cet attrait ne me laisse pas me séparer de lui, même dans ces tourments.
«Cet amour nous conduisit à une même mort. Le séjour de Caïn, premier meurtrier de son frère, attend ici celui qui nous arracha à tous deux du même coup la vie.»
«Telles furent les paroles qui arrivèrent jusqu'à nous.
«À la voix de ces âmes blessées, je baissai de pitié la tête et je tins mon visage incliné vers le sol. À la fin mon guide me dit: «À quoi penses-tu?»
«Quand je pus recouvrer la parole: «Hélas!» lui répondis-je, «combien de douces rêveries, combien d'ardents désirs ont dû mener ces deux âmes à leur dernier pas de douleur!»
«Ensuite je me tournai de leur côté et je leur parlai, et je commençai ainsi: «Ô Francesca! l'image des peines qui font couler tes larmes me remplit de mélancolie et d'attendrissement sur toi.
«Mais, dis-moi: au temps de tes doux soupirs, à quoi l'amour vous accorda-t-il de reconnaître que vous vous aimiez? Comment vous contraignit-il à vous avouer l'un à l'autre le mystère encore douteux de vos désirs?»
«Et elle à moi: «Il n'y a pas,» soupira-t-elle, de plus grande douleur pour l'âme que de se retracer, dans le jour de son désespoir, les jours de sa félicité. Ton maître, qui est là avec toi, le sait, lui!
«Mais, puisque tu as un si violent désir de connaître jusqu'à sa première racine l'amour qui nous perdit, je parlerai comme celui qui parle en pleurant.
«Nous lisions un jour par entraînement comment l'amour étreignit le coeur de Lancelot. Nous étions seuls et sans aucune défiance de nous-mêmes.
«À plusieurs pages cette lecture nous éclipsa le jour dans les yeux et nous décolora d'un frisson le visage; mais une seule image fut celle qui nous fit succomber et qui nous perdit.
«Quand nous lûmes que le sourire entr'ouvert sur les lèvres de l'amante avait été dérobé ainsi par le plus tendre des amants, alors celui qui ne sera jamais désuni de moi pendant l'éternité imprima tout tremblant un baiser sur ma bouche. Le livre et l'auteur qui l'écrivit furent les seuls complices de notre faute. Ce jour-là nous n'en lûmes pas davantage.»
«Pendant que l'une de ces âmes parlait ainsi, l'autre âme pleurait avec de tels sanglots que je m'évanouis de pitié, comme si j'allais mourir, et je tombai à terre comme un corps mort tombe!»
Nous nous servons, pour la traduction de cette élégie tragique, du travail de M. Artaud, retouché et modifié par notre propre travail.
VII
Sapho, dans sa strophe de feu, n'a rien de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui interprète leur silence, que ce baiser involontaire qui les égare, et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur indivisibilité dans le châtiment. Si le Dante avait beaucoup de pages comme celle de Francesca, il surpasserait son maître _Virgile_ et son compatriote _Pétrarque_. On voit, à sa tendre curiosité sur les secrets de cet amour, combien il avait aimé lui-même _Béatrice_, et combien il aimait encore cette image au delà de la vie. Peu de pages de poésie égalent en sublime et mélancolique beauté ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est sobre de couleurs, et l'impression est éternelle. Je me demande: Pourquoi cela est-il si beau?
C'est que l'émotion, par tout ce qui constitue le beau dans l'expression, y est complète et pour ainsi dire infinie: la jeunesse, la beauté, la naïve innocence de deux amants qui ne se défient ni d'eux-mêmes ni des autres; leurs deux fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir à peine terni par leur haleine confondue, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, et les précipite, par la fatale répercussion du livre contre leur coeur et du coeur contre le coeur, dans le même délire et dans la même faute. Ravissante églogue qui commence comme _Daphnis et Chloé_.
Le tyran qui les épie à leur insu, et qui, les perçant à la fois du même glaive, confond dans un même ruisseau leur sang sur la terre et dans un même soupir leur première et leur dernière respiration d'amour;
Le ciel qui les châtie avec une sévérité morale, mais avec un reste de divine compassion, dans un autre monde, et qui leur laisse au moins, à travers leur expiation rigoureuse, l'éternelle consolation de ne faire qu'un dans la douleur, comme ils n'ont fait qu'un dans la faute;
La pitié du poëte ému qui les interroge et qui les envie (on le reconnaît à son accent) tout en les plaignant;
Le principal coupable, l'amant, qui se tait, qui sanglote de honte et de douleur d'avoir causé la mort et la damnation de celle qu'il a perdue par trop d'amour; la femme qui répond et qui raconte seule pour tous les deux, en prenant tout sur elle, par cette supériorité d'amour et de dévouement qui est l'héroïsme de la femme dans la passion;
Le récit lui-même, qui est simple, court, naïf comme la confession de deux enfants;
Le cri de vengeance qui éclate à la fin de ce coeur d'amante contre ce Caïn qui a frappé dans ses bras celui qu'elle aime;
Cette tendre délicatesse de sentiment avec laquelle Francesca s'abstient de prononcer directement le nom de son amant, de peur de le faire rougir devant ces deux étrangers, ou de peur que ce nom trop cher ne fasse éclater en sanglots son propre coeur à elle si elle le prononce, disant toujours _lui_, _celui-ci_, _celui_ dont mon âme ne sera jamais «désunie»;
Enfin la nature du supplice lui-même, qui emporte dans un tourbillon glacé de vent les deux coupables, mais qui les emporte encore enlacés dans les bras l'un de l'autre, se faisant l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur joie ici-bas, flottant dans le froid et dans les ténèbres, mais se complaisant encore à parler de leur passé, et laissant le lecteur indécis si un tel enfer ne vaut pas le ciel...
Quoi de plus dans un récit d'amour? La poésie ou l'émotion par le beau, n'est-elle pas produite ici par le poëte en quelques vers plus complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour ces soixante vers surtout que le poëme a survécu. Le poëte de la théologie est mort, celui de l'amour est immortel.
VIII
Au sixième chant, nous retombons à froid dans les supplices de la pluie éternelle et glaciale où les noyés sont, pour comble d'ennui, poursuivis et mordus par le chien Cerbère. Le poëte y lance quelques imprécations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux, magistrats souillés de différents vices, et contre les hérésiarques.
Les chants suivants sont pleins de définitions des sciences, des vertus, des orthodoxies de l'école. Ce sont des thèses en vers d'une philosophie ténébreuse. Tout cela est parsemé de vers qui grincent et qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathédrales gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'où s'élèvent en mugissant de douleur des bustes à demi consumés, des âmes liées à des arbres morts, des chiennes affamées poursuivant des esprits en fuite, des damnés transformés en buisson, des pluies de feu sur des déserts de sable et qui l'allument comme l'_amadou_ le _briquet_, tous les héros de la Fable confondus avec ceux de l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du poëte avec les âmes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements grotesques, tels que celui de _Brunetto Latini_, premier maître de Dante:
«Ces âmes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux tailleur regarde le trou de l'aiguille;»
Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au maître en le rencontrant:
«Tu m'enseignais là-haut comment l'homme s'éternise!»
Des voyages souterrains sur le dos d'une bête amphibie, en croupe derrière Virgile; des nuées d'allusions, d'images, de prophéties, d'énigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion sur les remparts de l'horrible enceinte; des damnés qui ont le cou tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique employé par le poëte); des démons qui mordent la langue tirée contre eux par le chef de leur bande; des damnés jouant au cheval fondu sur les épaules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui englue leurs ailes; des dialogues sans intérêt et sans fin entre le poëte florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damné plus vite que la plume n'écrit un _o ou un i_:
Ne _o_ si tosto maï ne _i_ si scrisse;
Des énigmes rebutantes d'obscurité, dégoûtantes de lasciveté, mais souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des schismatiques le ventre troué par le glaive, et laissant, comme des tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs jambes:
Rotto dal mento insin dove si trulla!
Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-même a été obligé d'envelopper d'une décente circonlocution; des bustes sans têtes portant dans leurs mains ces têtes en guise de lanterne:
Di se faceva a se stesso lucerna;
Des galeux qui se déchirent la peau en se grattant avec leurs ongles, _comme le couteau qui enlève les écailles du poisson_; Antée, qui prête son dos gigantesque au poëte pour lui faire franchir un fossé des enfers; des crânes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure pour les sommer de parler; d'autres damnés qui se déchirent à coups de dents comme des tigres; des récits sans cesse brisés qui fuient derrière vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur succédant à l'horreur; puis tout à coup un récit qui dépasse tous les autres, au trente-troisième chant, mais celui-là horreur sublime, le supplice et la mort d'Ugolin!
C'est un coup de pinceau satanique enfoncé à travers le coeur par la griffe des démons. Je l'ai traduit, non pour ses hideux détails de supplice, mais pour quelques cris profondément humains que la torture arrache aux victimes. La poésie n'a jamais hurlé de tels cris.
Qu'on ne s'étonne pas de la crudité du style: c'est celui du siècle de Dante. Traduire, ce n'est pas mentir; il faut calquer, non-seulement l'image, mais le dégoût sur le dégoût.
IX
«Nous avions déjà quitté l'ombre de ce traître qui ouvrit aux ennemis les portes de Faënza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au bord d'une fosse creusée dans l'étang de glace deux ombres. La tête de l'une semblait servir de coiffure à la tête de l'autre.
«Et de même qu'on mange le pain quand on a faim, de même celui qui était au-dessus mordait avec les dents la tête de celui qui était au-dessous, à l'endroit où la cervelle s'unit à la nuque.
«Ô toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu manges ainsi, dis-moi pourquoi?» lui criai-je; et alors:
«Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous êtes l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle ne se dessèche pas d'horreur.»
«Le pécheur releva sa bouche de sa féroce pâture, et, l'essuyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi:
«Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui me tenaille le coeur, rien qu'en pensant d'avance à ce que je vais te raconter.
«Mais, si mes paroles doivent être une semence qui fructifie à la honte du traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer à la fois.
«J'ignore qui tu es et par quel privilége tu as pu descendre ici; mais, à ton accent, tu me parais véritablement né à Florence.
«Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est l'archevêque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon voisin ici.
«Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux à te dire.
«Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras après si ce monstre m'a assez torturé.
«Une étroite lucarne à travers les murailles de _la tour de la Faim_, qui a reçu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres, m'avait déjà laissé entrevoir plusieurs fois la clarté du jour par ses fissures, quand je fis un rêve qui déchira pour moi le voile de l'avenir.»
Ugolino raconte ici son rêve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.
«À mon réveil, au premier crépuscule du jour naissant, j'entendis mes petits enfants, qui étaient enfermés avec moi, pleurer en dormant et me demander du pain.
«Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attristes pas en pensant à ce que ceci faisait pressentir à mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela, de quoi pleureras-tu jamais?
«Déjà ils étaient éveillés et déjà s'approchait l'heure où l'on avait coutume de nous apporter la nourriture; mais, à cause des songes qu'il avait faits, chacun d'eux commençait à s'inquiéter dans son doute.