Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 4

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Les ailes de l'aigle ne seyaient pas à ce rossignol. Je combattais alors de toutes mes forces à la tribune la coalition soi-disant parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha parvenu. J'écrivis dans une heure d'inspiration, la _Marseillaise de la paix_, seule réponse à faire, selon moi, à l'Allemagne justement offensée par nos menaces.

Roule libre et paisible entre tes larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations, Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions.

Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde, Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main; Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords; L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles Ni sortir des flots ces bras morts.

Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivières Qui bornent l'héritage entre l'humanité: Les bornes des esprits sont leurs seules frontières: Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis; Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de tout homme qui pense; La vérité c'est mon pays. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Amis! voyez là-bas!--la terre est grande et plane, L'Orient dépeuplé s'y déroule au soleil, L'espace y lasse en vain la lente caravane La solitude y dort son immense sommeil! Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides, Là d'empires poudreux les sillons sont couverts, Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte à des sables arides Sur le cadran nu du désert! Allez-y, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'aie écrits, pâlirent complétement devant le _petit verre_ et le _petit vin blanc_ des strophes de Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poëte national: la _Marseillaise de la paix_ ne se releva qu'après la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de paix.

Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmèrent malheureusement dans le préjugé que j'avais de la médiocrité lyrique de ce jeune homme.

Ce fut quelques années après, qu'étant seul et de loisir, un soir d'été, sous un chêne de ma retraite champêtre de Saint-Point, un petit berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de Paris, me remit dans la main un numéro de Revue littéraire. Ce numéro contenait l'épître _de Musset à Lamartine_. Je la lus non-seulement avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma poche, j'écrivis, sans quitter l'ombre du chêne, les premiers vers de la réponse que je comptais adresser à cet aimable et sensible interlocuteur. Ces vers les voici:

À M. DE MUSSET.

1840.

Maintenant qu'abrité des monts de mon enfance Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense Qui, semblable à la mer, sur un cap écumant Répand loin de ses murs son retentissement; Maintenant que mes jours et mes heures limpides Résonnent sous la main comme des urnes vides, Et que je puis en paix les combler à plaisir De contemplations, de chants et de loisir; Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lève Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rêve, Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux, Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux; Rassasié de paix, de silence et d'extase, Le limon de mon coeur descend au fond du vase; J'entends chanter en moi les brises d'autrefois, Et je me sens tenté d'essayer si mes doigts Pourront, donnant au rhythme une âme cadencée, Tendre cet arc sonore où vibrait ma pensée. S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oubliés Aillent au moins frémir et tomber à tes pieds!

Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire, Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire, Selon que la beauté qui règne sur tes yeux Eut un regard hier sévère ou gracieux; Poétique jouet de molle poésie, Qui prends pour passion ta vague fantaisie, Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau, Que la beauté rieuse avec sa folle haleine Élève vers le ciel, y suspend, y promène, Pour y voir un moment son image flotter, Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'éclater, Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrosée, Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rosée; Émule de Byron, au sourire moqueur, D'où vient ce cri plaintif arraché de ton coeur? Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme, A changé tout à coup la clef de ta jeune âme, Et fait rendre à l'esprit le son du coeur humain? Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main? Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade, Poétique hochet des douleurs de parade, Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau, En effleurant ton sein t'aurait percé la peau. Et, distillant ton sang de sa pointe rougie, Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie? Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond Des ivresses du coeur, amère et fade lie, Fit détourner ta lèvre avec mélancolie. . . .

J'en étais là, quand le son de la corne du pâtre qui rassemble les vaches pour les ramener à l'étable se fit entendre dans la prairie au bas des chênes, et me rappela moi-même au foyer où j'étais attendu. Je jetai ces vers ébauchés dans un tiroir de ma table pour les achever le lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un événement politique inattendu me rappela soudainement à Paris; le courant des affaires et des discussions de tribune emporta ces pensées avec mille autres; les beaux vers d'Alfred de Musset restèrent sans réponse et s'effacèrent de ma mémoire. Ce ne fut que cinq ou six ans après que, rouvrant par hasard à Saint-Point un tiroir longtemps fermé, je relus ce commencement de réponse, et que, me repentant de mon impolitesse involontaire, je résolus de la compléter; mais il y avait apparemment ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience d'être ainsi interrompu, je me hâtai de coudre à ce commencement un mauvais lambeau de fin, sans qu'il y eût ni milieu, ni corps, ni âme à ces vers: aussi restèrent-ils ce qu'ils sont dans mes oeuvres, aussi médiocres et aussi indignes de lui que de moi-même. Je rougis en les relisant de les avoir laissé publier.

XVII

Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air poétique et tendre que je me proposais de chanter à demi-voix dans cette réponse à Alfred de Musset. Mon intention était de lui montrer, par mon propre exemple, la supériorité, même en jouissance, de l'amour spiritualiste sur l'amour sensuel.

Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aimé à l'âge de l'amour, et moi aussi j'ai cherché, dans l'enthousiasme qu'allume la beauté, l'étincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'âme. Cet amour, bien qu'il aspire à la possession de la Béatrice visible à laquelle on a voué un culte pur, n'a pas besoin pour être heureux de ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la sensualité plutôt que l'immortelle volupté des _Pétrarques_, des _Tasses_, des _Dantes_, seule aspiration digne de celui qui a une âme à satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien dégagées de toute sensualité et dans lesquelles cependant j'avais goûté plus de saveur du véritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne pourrions en goûter jamais dans les possessions et dans les jouissances où il plaçait si faussement sa félicité de voluptueux.

Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois d'hiver passés à Paris dans la première fleur de mes années. J'aimais avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique d'âme et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie, atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux êtres trop parfaits pour respirer l'air de la terre, n'était qu'un souffle; son beau visage n'était qu'un tissu pâle et transparent que le premier coup d'aile de la mort allait déchirer comme le vent d'automne déchire ces fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se réfléchissait au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances m'empêchaient d'y être admis aussi souvent que mon coeur m'y portait et que le sien m'y appelait par son affection avouée de soeur. Pendant ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une seule soirée de sortir de ma chambre très-éloignée de là, à la nuit tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en face de la noire maison où battait mon coeur plus qu'il ne battait dans ma poitrine.

La rivière large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule la place où mon âme cherchait son étoile. Cette petite étoile de ma vie, je la confondais dans ma pensée avec une véritable étoile du firmament; je passais des heures délicieuses à la regarder poindre et scintiller dans les ténèbres, et ces heures, cruelles sans doute pour mes sens, étaient si enivrantes pour mon âme, qu'aucune des heures sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait éprouver des félicités de présence comparables à ces félicités de la privation. Voilà, disais-je à Musset, les bonheurs de l'âme qui aime; préfère-leur, si tu l'oses, les bonheurs des sens qui jouissent!

Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'étais pas à Paris; j'y revins deux ans après, je parvins avec bien de la peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de village loin de Paris. J'allais seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies: il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la crainte de la séparation ou la douleur de l'absence. L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété.

Voilà, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de l'âme en comparaison de tes amours des yeux; celui-là trouve plus de véritables délices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes amours à toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace, d'Anacréon ou d'Hafiz.

XVIII

Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire dans mes vers; Musset mourut lui-même avant qu'un seul mot de moi à lui ou de lui à moi eût expliqué ce malentendu du hasard entre nous.

Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n'est qu'en ce moment où j'écris, que j'ai ouvert ses volumes fermés pour moi et que j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accusé le sort qui m'a privé d'apprécier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et, oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort! Oh! que ne l'ai-je connu plus tôt! Je me fais de cruels reproches à moi-même quand je me dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoyé ce beau et triste jeune homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois que je me suis assis silencieux et froid à côté de lui dans une foule. Je l'ai regardé, il m'a regardé, et nous ne nous sommes rien dit, comme si nous étions deux étrangers parlant des langues diverses et n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent.

Ô Musset! pardonne-moi du sein de ton Élysée actuel! Je ne t'avais pas lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adressé la parole, je t'aurais touché la main, je t'aurais demandé ton amitié, je me serais attaché à toi par cette chaîne sympathique qui relie entre elles les sensibilités isolées et maladives pour lesquelles la température d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tiède de l'idéal de la poésie et de l'amour, cette poésie du coeur! Les juvénilités de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta nature ne m'auraient pas écarté de toi, au contraire; il y a des faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mêlent quelque chose de tendre, de compatissant et d'indulgent à l'amitié, et qu'elles semblent inviter notre main à soutenir ce qui chancelle et à relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati à toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous n'ayons plus ou moins fait nous-même, quand nous commencions à trébucher comme des enfants sans lisière sur tous les achoppements de la jeunesse, de la beauté, de la sensibilité et du génie?

Tu t'es laissé prendre par les yeux aux apparences séduisantes du plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidélités du sentiment; qui est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton coeur? Il a poursuivi des feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de suivre dans le ciel l'étoile immortelle d'une _Laure_ ou d'une _Béatrice_ digne de toi. Et nous donc, si nous avons été plus heureux, avons-nous donc été plus sage?

Tu as chanté sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles enivrantes des nuits de Séville ou de Naples, au lieu de rejeter cet instrument aviné des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacré de Pétrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux notes du coeur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour et la piété. Et nous donc, n'avons-nous pas brûlé au feu qui purifie tout deux volumes de poésies juvéniles que des amis mûrs et sévères nous conseillèrent d'anéantir, pour ne pas jeter derrière nous, sur la route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il manqué? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire?

Tu as été trop indifférent aux causes publiques de ta patrie et du monde, et le choc des verres t'a empêché d'entendre le choc des idées, des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour la cause du bonheur ou du progrès du peuple?--Hélas! puisque tu n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas eu le zèle? Et ce zèle qui nous a dévoré, nous, et qui nous dévore encore, à quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et à quoi a-t-il servi à nos frères? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de changé ici que des noms?

Tu fus sceptique avant l'expérience, voilà tout ton crime! Ce scepticisme te porta à te détourner de la mêlée, comme tu t'étais, au premier déboire, détourné de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse à savourer la vie sans la sentir, et à goûter dans un opium assoupissant les sommeils et les rêves d'un autre Orient?--Et nous donc, n'avons-nous pas cherché de même l'oubli de la terre dans les platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans l'_opium_ divin des espérances infinies, qui donnent, dès ici-bas, les songes éternels?

Enfin, tu as changé de temps en temps de corde et de note sur ton instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes années assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de piété, de pathétique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation à son auteur, qui ont fait frémir à l'unisson d'abord, puis taire d'admiration ensuite nos propres lyres étonnées que les musiciens du temple fussent tout à coup surpassés par un ménétrier du plaisir!

Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moitié sacrés, moitié profanes sur les lèvres, et nous t'accuserions?--Non, je n'aurais eu le droit de t'accuser de rien dont je ne sois moi-même coupable; mais j'aurais eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le goût de tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et, puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-être pieusement le difficile héritage, afin d'augmenter ta gloire en diminuant tes oeuvres de tes fautes!

Oui, si j'étais ton frère de sang, aussi bien que je me sens ton frère de coeur, je voudrais anéantir d'abord toutes tes juvénilités en prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies où la finesse et la grâce du style ne rachètent pas même la monotone trivialité du sujet commençant toujours par une orgie pour finir par un suicide. J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans pitié, la moitié des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grâce qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poëmes comme des tronçons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio. J'encadrerais dans le vélin le plus pur et dans l'or _tes Nuits_, incomparables rivales de celles d'_Hervey_, de _Novalis_, de _Young_, et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais _Sourires_ et _Soupirs_; l'un les plus frais sourires de la jeunesse, l'autre les plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce serait mon hommage et ton épitaphe, ô poëte endormi dans nos larmes!

LAMARTINE.

_P. S._ Après ces deux entretiens, purement épisodiques, nous allons reprendre l'examen critique et philosophique du Dante.

XXe ENTRETIEN.

8e de la deuxième Année.

DEUXIÈME PARTIE.

DANTE.

I

Lisons maintenant ensemble _la Divine Comédie_ dans l'ordre où Dante écrivit ce poëme: l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis.

Si nous voulions le lire en vers, nous n'aurions que le choix entre les traductions de M. Antony Deschamps, esprit dantesque de notre âge; celle de M. Mongis, étude épique devant laquelle aucune obscurité n'a pu subsister dans le texte, et celle de M. Ratisbonne, achevée en ce moment. Si nous voulions le lire en prose, nous ouvririons la traduction à peine éditée de M. Ménard, dont la renommée se répand tout à coup dans la littérature savante.

Mais, d'abord, est-ce bien là un poëme épique? Examinons:

Qu'est-ce qu'un poëme épique? C'est un récit chanté.

Un récit suppose un fait. Où est le fait dans le poëme de Dante? Il n'y a là d'autre fait que le songe d'un homme éveillé, qui est enlevé au monde réel par sa vision et qui se transporte imaginairement dans les mondes surnaturels: voyage à travers l'infini.

Sous ce premier rapport, il n'y a donc point là de poëme véritablement épique.

En second lieu, un poëme épique suppose un héros, un dieu, un personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait chanté par le poëte.

Ici il n'y a point de héros, point de personnage historique ou fabuleux accomplissant le fait épique; il y en a mille, groupés dans ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes de la Trinité, le Père, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les saints, les anges, les divinités de l'Olympe, celles des enfers païens, les habitants de l'empyrée chrétien mêlés aux figures fabuleuses de l'empyrée antique. Ces personnages ne concourent à aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de fantômes, devant les yeux du poëte et du lecteur; c'est la procession des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la _Danse des Morts_ des peintres allemands du moyen âge. Cette foule n'agit pas; elle s'écoule, semblable à une cataracte de l'humanité, dans les abîmes. Cela n'attache pas; cela éblouit. Le vertige du poëte donne le vertige au lecteur.

En troisième lieu, un poëme épique suppose un récit continu, un commencement, un milieu, une fin, récit inspirant, par ses péripéties, un intérêt épique ou dramatique à celui qui lit ou qui écoute. Telles sont les grands poëmes épiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Europe moderne même. Les poëtes indiens chantent les aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles de Rustem et des héros de la Perse; Homère, celles d'Achille; Virgile, celles d'Énée; le Tasse, celles des croisés; Milton, celles du premier homme et de la première femme; Klopstock, celles du Christ, revêtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des crimes de la terre. Dans tous ces poëmes, la grande loi littéraire de l'unité de sujet, qui est en même temps la condition absolue de l'intérêt, est rigoureusement observée.

Dans _la Divine Comédie_, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni unité de personnages, ni unité d'action; c'est une succession d'épisodes sans rapport les uns avec les autres, où l'intérêt se noue et se brise à chaque nouvelle apparition de personnages devant l'esprit, et où cet intérêt, sans cesse noué, sans cesse brisé, finit par se perdre dans la multiplicité même de personnages, et par donner au lecteur l'éblouissement d'une foule.

Sous ces trois rapports donc on ne peut donner légitimement à cette oeuvre le nom de poëme épique. Qu'on l'appelle poëme métaphysique, poëme platonique, poëme théologique, poëme scolastique, poëme politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'épopée, c'est l'école. Le véritable héros, s'il y en avait un, ce serait saint Thomas d'Aquin, car ce sont ses pensées que chante le poëte.

Mais quel poëte divin! Nous allons vous l'exposer, non par l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronçons. Il n'y en a point de plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans aucune langue, depuis le _sanscrit_, la langue des révélations surnaturelles de l'Inde.

Les chants sont tronqués comme le sujet. La plupart n'ont que cent à deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter pour vous.

II

Le premier chant de _l'Enfer_ commence par une allégorie et une allusion. «Au milieu de la route de la vie,» chante le poëte dans le premier tercet (strophe de trois vers), «ayant perdu le droit chemin, je me trouvai égaré dans une obscure forêt.» Ézéchias avait dit avant lui: «Au milieu de ma vie j'irai aux portes des enfers!»