Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 3
Et ce retour amer et délicieux à l'âge de pureté et d'innocence par l'air oublié et retrouvé d'un orgue dans la rue, comme il est compris et rendu dans ces vers funèbres.
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître, Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre. De pesants chariots commençaient à rouler. Il courba son front pâle, et resta sans parler. En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues; Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants Murmuraient sur la place une ancienne romance. Ah! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance! Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d'eux! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux! Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines? Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots? Ah! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux, Sur le palais doré des amours enfantines! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!
En entendant de tels soupirs au milieu de tels blasphèmes, on ne sait en vérité s'il n'y a pas plus de vertu que de scepticisme dans une pareille âme, et si Musset n'est pas un esprit céleste, masqué en esprit satanique pendant ce triste carnaval de sa vie humaine?
Le poëme finit par un dévouement enfantin et tendre de la jeune fille et par un baiser du jeune homme sur la croix de son collier. Puis une goutte de poison endort pour jamais le coeur de Rolla qu'un amour inattendu allait vivifier peut-être! Hélas! tout finit par ce mot peut-être, pour le héros comme pour le poëte.
XI
À dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme. Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux après le plaisir, se fait sentir à son âme. Cette tristesse qui n'est que le sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres à la religion; entre quelques rares éclats de gaieté on entend dans sa poésie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire souffrance sous ce masque de rieur.
Il y a, au salon de peinture de cette année, à Paris, un petit tableau de Gérôme, que j'ai admiré hier et qui me semble représenter parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset à cette époque de sa vie. C'est une scène de mascarade à la porte d'un bal public pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vêtu de son costume bouffon, de _Pierrot_, vient de se battre en duel avec un de ses compagnons de fête, sans doute pour quelques querelles d'amour ou de table. Il est blessé à mort, il s'affaisse entre les bras de ses témoins; une tache de sang suinte à travers son habit blanc de Pierrot; les traits de son visage décoloré voudraient rire encore, mais ils agonisent malgré lui, et sous ce faux rire on sent que la pointe de l'épée a touché le coeur.
Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les poésies qui ont suivi le poëme de _Rolla_. On voit la porte du bal masqué, on entend la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une tombe.
Mes chers amis, quand je mourrai Plantez un saule au cimetière. J'aime son feuillage éploré; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère À la terre où je dormirai!
XII
Il intitula ces poésies d'un nouvel accent _les Nuits_. C'est la corde grave de sa lyre muette jusque-là, aussi mélancolique et aussi pathétique que les plus graves mélodies de ses rivaux.
Ce sont des dialogues à voix basses entre le poëte et ce qu'il appelle encore la muse, c'est-à-dire entre le coeur de l'homme et son génie. Ce coeur et ce génie cherchaient à se mettre d'accord en lui comme en nous tous. Nous ne connaissons rien dans la poésie française, anglaise, allemande, de plus harmonieux, de plus sensible et de plus gémissant que les _oratorios_ nocturnes de Musset. Lisez-en ici quelques strophes, puis lisez tout; vous serez saisi comme je le suis en ce moment moi-même d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tôt et de n'avoir pas apprécié assez un pareil musicien de l'âme. Ah! que la mort est un grand révélateur!
LA MUSE.
Poëte, prends ton luth, et me donne un baiser; La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser. Poëte, prends ton luth, et me donne un baiser.
LE POËTE.
Comme il fait noir dans la vallée! J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt. Elle sortait de la prairie; Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une étrange rêverie; Elle s'efface et disparaît.
LA MUSE.
Poëte, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir; l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
LE POËTE.
Pourquoi mon coeur bat-il si vite? Qu'ai-je donc en moi qui s'agite, Dont je me sens épouvanté? Ne frappe-t-on pas à ma porte? Pourquoi ma lampe à demi morte M'éblouit-elle de clarté? Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle?--Personne. Je suis seul; c'est l'heure qui sonne; Ô solitude! ô pauvreté!
LA MUSE.
Poëte, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. Ô paresseux enfant, regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance! Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son coeur et le doigt du dieu de l'inspiration!
Il continue et il s'interroge lui-même en vers ailés sur les différents sujets de chant qui s'offrent dans ce temps-ci à sa lyre? Cela rappelle un chant de moi, les _Préludes_, mais cela est mille fois plus vagabond et plus emporté d'imagination; le disciple dépassait de bien loin le maître. Gilbert lui-même, dans ses satires, n'a pas de morsures plus saignantes contre ses ennemis.
Clouerons-nous au poteau d'une satire altière Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire, Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli, S'en vient tout grelottant d'envie et d'impuissance, Sur le front du génie insulter l'espérance, Et mordre le laurier que son souffle a sali? Prends ton luth! prends ton luth! Je ne peux plus me taire. Mon aile me soulève au souffle du printemps. Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre. Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps.
Quels vers modernes, même ceux de Byron le premier des modernes, égalent ceux qui éclatent à la fin de cette nuit de mai?
LA MUSE.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau? Ô poëte! un baiser, c'est moi qui te le donne; L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisiveté: ta douleur est à Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s'élargir cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poëte, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie, En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, De son aile pendante abrite sa couvée, Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux: Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouillé la profondeur; L'Océan était vide, et la plage déserte; Pour toute nourriture il apporte son coeur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur; Et regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle. Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, Et se frappant le coeur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux des mers désertent le rivage Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poëte, c'est ainsi que font les grands poëtes. Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert à dilater le coeur. Leurs déclamations sont comme des épées; Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant; Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
XIII
Et ceux-ci de _la Nuit d'août_. Il répond à la muse qui lui reproche de ne plus chanter.
Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit;
Puisque au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisque en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours, et toujours oublier;
Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain;
Ô muse! que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.
Et ceux-là de _la Nuit d'octobre_ où le poëte s'est souvenu trop amèrement de l'inconstance de la femme qu'il a aimée la première, et où la muse le félicite d'avoir enfin pleuré:
Poëte, c'est assez. Auprès d'une infidèle Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle; Si tu veux être aimé, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui, Épargne-toi du moins le tourment de la haine; À défaut du pardon laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance, Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé? Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence, Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé? Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être, Enfant; car c'est par là que ton coeur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté. Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée; Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs. La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Est-ce qu'il n'y a pas véritablement une poésie moderne, se demande-t-on après avoir lu ces pages délicieuses de mélancolie? Est-ce qu'Ovide, Anacréon, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment?
Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le coeur d'où coulaient de pareils vers, moi vivant! je ne les lis qu'aujourd'hui, et le coeur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'oeuvre.
XIV
Ici se trouve dans le volume un magnifique fragment de poésie lyrique qui aurait pu, si je l'avais entendu à temps, rapprocher nos deux destinées et nos deux coeurs. C'est la _lettre à Lamartine_, une des plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilité souffrante.
Écoutez:
LETTRE
À M. DE LAMARTINE.
Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine Où finir en héros son immortel ennui; Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse, Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce, Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de lui.
Avez-vous de ce temps conservé la mémoire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, Vous souvient-il encor qui les avait écrits? Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire. Vous veniez d'essayer pour la première fois Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts. La muse que le ciel vous avait fiancée Sur votre front rêveur cherchait votre pensée, Vierge craintive encore, amante des lauriers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Recevez-moi maintenant comme vous désiriez alors être accueilli par le chantre d'Harold, poursuit-il. Puis il me raconte les déboires de sa première passion trompée.
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière, Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux; Le misérable écoute, et comprend sa ruine. Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa bouche oppressée; Muet et chancelant, sans force et sans pensée, Il s'asseoit à l'écart, les yeux sur l'horizon, Et regardant s'enfuir sa moisson consumée, Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa raison.
Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, Pour la première fois j'ai connu la douleur, Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante, Seul, je me suis assis, dans la nuit de mon coeur. Ce n'était pas au bord d'un lac au flot limpide, Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux; Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots étouffés n'éveillaient point d'échos. C'était dans une rue obscure et tortueuse De cet immense égout qu'on appelle Paris. Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunés n'entend jamais les cris. Sur le pavé noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L'homme passait dans l'ombre, allant où va le bruit. Partout retentissait comme une joie étrange; C'était en février, au temps du carnaval. Les masques avinés, se croisant dans la fange, S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entassée Paraissait par moment sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insensée, Hurlant un hymne impur sous la résine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes, Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes Promenaient ça et là leurs spectres inquiets. On eût dit un portrait de la débauche antique, Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, Où, des temples secrets, la Vénus impudique Sortait échevelée, une torche à la main. Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille! Ô mon unique amour, que vous avais-je fait? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous étiez ma vie, et que Dieu le savait! Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, Qu'à travers cette honte et cette obscurité, J'étais là, regardant de ta lampe chérie, Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté? Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre; Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau. Tu n'as pas regardé si le ciel était sombre; Tu ne m'as pas cherché dans cet affreux tombeau!
Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure, Assis sur une borne au fond d'un carrefour, Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure, Et sentant y saigner un invincible amour; C'est là, dans cette nuit d'horreur et de détresse, Au milieu des transports d'un peuple furieux Qui semblait en passant crier à ma jeunesse: «Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?» C'est là, devant ce mur où j'ai frappé ma tête, Où j'ai passé deux fois le fer sur mon sein nu; C'est là, le croiras tu, chaste et noble poëte, Que de tes chants divins je me suis souvenu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant, Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile, Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien; sa douleur est la tienne; Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer, Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne; Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse? Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté? Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse, Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté? Non, Alphonse, jamais. La triste expérience Nous apporte la cendre, et n'éteint pas le feu. Tu respectes le mal fait par la Providence, Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu. Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux. Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensité ne peut pas être à deux. J'ai connu, jeune encor, de sévères souffrances; J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer. Je sais ce que la terre engloutit d'espérances, Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer.
XV
L'épître finit par un hymne en strophes de piété et d'apaisement dignes de ce sublime récitatif.
Eh bien! croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse? Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni reconnu, ni entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui dire: donne-moi la main, nous sommes de la même famille! Il ne donne la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trébuché quelquefois sur cette poussière glissante de la vie, mais qui ont lavé les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les rosées du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je n'y répondis pas et je parus dur de coeur, quand je n'étais qu'emporté et distrait par le tourbillon des affaires.
Je vivais peu en France pendant les belles années de 1828 à 1840 que Musset remplissait de ses pages presque toujours détachées et jetées au vent. J'étais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou voguant d'une rive à l'autre de la mer d'Homère; plus tard, j'étais absorbé par la politique, passion sérieuse obstinée et malheureuse de ma vie, bien qu'elle ne fût en réalité, pour moi, que la passion d'un devoir civil (et plût à Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois, du silence des solitudes, des horizons de la mer et du désert! Plût à Dieu que je n'eusse jamais touché comme Musset à ce fer chaud de la politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'État! _Omnia vanitas_, dit le Sage; mais de toutes les vanités, la plus vaine, n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui ne laisse à rien le temps de germer et de mûrir!)
Bref, je lisais peu de vers alors, excepté ceux d'Hugo, de Vigny, des deux _Deschamps_, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante; j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on me citait à cette époque, me paraissaient des jeux d'esprit, des _jets d'eau de verve_ peu d'accord avec le sérieux de mes sentiments et avec la maturité de mon âge. J'écoutais, je souriais, mais je ne lisais pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page était politique et parce que j'avais chanté moi-même une ode patriotique sur le même sujet. Voici en quelle occasion:
XVI
C'était en 1840, au moment où la politique agitatrice et guerroyante du ministère français, qu'on appelait le ministère de la _coalition_, menaçait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour soutenir, sans aucun intérêt pour la France, un pacha d'Égypte, révolté contre son souverain, le plus étrange caprice de guerre universelle sur lequel on ait jamais soufflé pour incendier l'Europe. L'Allemagne, menacée comme le reste du continent, sentait raviver, non sans cause, ses vieilles animosités nationales contre nous. Un de ses poëtes, nommé Becker, venait de publier un chant populaire et patriotique qui retentissait dans tous les coeurs et dans toutes les bouches sur les deux rives du Rhin.
«Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues.»
Musset répondit à ces strophes brûlantes et fières par des strophes railleuses et prosaïques auxquelles l'esprit national (dirai-je esprit, dirai-je bêtise) répondit par un de ces immenses applaudissements, que l'engouement prodigue à ses favoris d'un jour, engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme n'était pas plus poétique qu'il n'était politique en France en ce temps-là.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Il a tenu dans notre verre.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Si vous oubliez votre histoire, Vos jeunes filles, sûrement, Ont mieux gardé notre mémoire; Elles nous ont versé votre petit vin blanc, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignité comme du génie de la France.