Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 24
«Nausicaa, frappée de ce songe, se lève... Elle trouve son père et sa mère retirés dans l'intérieur de leur appartement. La reine, sa mère, assise auprès du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de ses servantes...
--«Mon père chéri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grâce d'ordonner qu'on me prépare un chariot magnifique aux roues arrondies, pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vêtements de la maison qui sont couverts de poussière? Il vous convient à vous-même, lorsque vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez vêtu d'habits éclatants d'une grande propreté. D'ailleurs vous avez cinq fils dans vos demeures: deux sont mariés, mais les trois plus jeunes ne le sont pas encore, et ceux-là veulent toujours des vêtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assemblées où l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle ne parla pas à son père du doux mariage; mais Alcinoüs, pénétrant toute la pensée de sa fille, lui répondit: Mon enfant, je ne vous refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous prépareront un char éclatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un coffre solide.
«Les serviteurs obéissent; les uns sortent de la remise le rapide chariot, les autres amènent les mules et les rangent sous le joug. La jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le char éclatant. Sa mère dépose dans une corbeille des mets savoureux de toute espèce et verse le vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer après le bain, ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et les rênes blanches, et touche les mules pour les exciter à partir. On entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles courent, emportant le linge et la princesse accompagnée de ses servantes.
«Bientôt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est là qu'étaient creusés de larges lavoirs où coulait avec abondance une eau pure propre à nettoyer les vêtements, même les plus souillés. Elles détellent les mules et les laissent en liberté, près du fleuve rapide, brouter les gras pâturages; puis de leurs mains elles tirent du chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent à l'envi dans ces profonds bassins. Après l'avoir bien lavé et en avoir détaché toutes les souillures, elles l'étendent sur la plage dans un endroit sec et recouvert de cailloux nettoyés par le flot de la mer quand il écume. Après s'être baignées et parfumées de l'essence onctueuse, elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge sèche aux rayons du soleil.»
--«Ne dirait-on pas, s'écria notre mère, qu'Homère avait suivi cent fois les laveuses à l'étang pour les voir fouler le linge, l'étendre sur les pierres, dîner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot qui rapporte la lessive blanchie à la maison? Vous-mêmes trouvez-vous ici un seul détail de ménage ou de la maison qui manque au tableau, depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fête de cette journée passée avec ses compagnes au bord de l'eau courante, jusqu'au chariot où l'on entasse le linge, le pain, le vin, les provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfumé pour s'oindre elles-mêmes après l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir, à la lune, ici, sous les peupliers?»
Nous battions des mains de plaisir à ces ressemblances, et nous nous demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau fidèle d'une lessive à la campagne? «Il est divin parce qu'il est fidèle, disait notre père. Les livres ne sont que des miroirs de paroles au lieu d'être des miroirs de verre: si le miroir est limpide, il réfléchit avec un charme égal une chaumière ou un palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vérité.--Et la vie aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau d'Homère, parce qu'il n'y a omis aucun des détails qui vivifient le tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mère, car je connais peu de scènes, à la campagne, plus animées, plus gaies et plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char à mules ou à boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux jambes nues foulant le linge dans l'écume bleue du ruisseau azuré par le savon, et que les draps blancs étalés sur les arbustes du pré comme des tentes où le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les fleurs d'églantier ou d'aubépine.»
XXI
La lecture de tous les chants se continua ainsi pendant quinze jours d'une saison sans nuages.
La description du palais d'Alcinoüs nous éblouit. «Il y a donc bien longtemps, demandions-nous à notre père, que les hommes ont des palais ornés de colonnes de marbre, de statues de bronze, de vases d'or ciselés? Les arts sont donc aussi vieux que le monde! Et les jardins! ajoutions-nous. Celui d'Alcinoüs ressemble exactement à celui où nous en lisons aujourd'hui la description.»
«Au delà de la cour, disait le livre, est un jardin de quatre arpents; de toutes parts il est fermé par une enceinte; là croissent les arbres élevés et verdoyants, les poiriers, les grenadiers, les pommiers aux fruits éclatants, les figuiers sacrés, les oliviers qui ne perdent jamais leurs feuilles. Les fruits de ces arbres ne cessent pas de se succéder pendant toute l'année; ils ne manquent à l'homme ni l'été, ni l'hiver; sans cesse le vent tiède, en soufflant, fait éclore les uns et mûrir les autres. La poire vieillit auprès de la poire, la pomme auprès de la pomme, la grappe auprès de la grappe, et la figue auprès de la figue.»--«Tenez, ajoutait mon oncle en nous montrant du doigt sa vigne nouvellement plantée: là fut aussi plantée une vigne.»
Nous nous attendrîmes à ces beaux vers où Homère, se représentant lui-même sous les traits du chanteur Démodocus, chante à Ulysse, qu'il ne connaît pas, ses propres exploits sous les murs d'Ilion.
«Tels étaient les chants de l'illustre Démodocus; en l'écoutant, Ulysse, relevant des deux mains son manteau de pourpre, en couvrit sa tête et dérobait son beau visage. Il avait honte devant les Phéaciens de laisser couler les larmes de ses yeux. Quand Démodocus suspendait ses accents, le héros séchait ses pleurs, découvrait sa tête et versait le vin à grands flots dans sa coupe; mais lorsque les convives excitaient Démodocus à chanter, parce qu'ils étaient charmés de ses récits, alors Ulysse de nouveau pleurait en se couvrant le visage.»
Nous arrivâmes ainsi de chant en chant jusqu'au dénoûment de tant de merveilleuses histoires commentées à des enfants par les lèvres intelligentes d'une mère. La lecture de ce poëme était-elle même un poëme.
Ulysse, revenu dans Ithaque, est transformé en vieillard et en mendiant par la Sagesse, pour tromper les yeux des prétendants.--«Peindriez-vous autrement aujourd'hui, mes enfants, le vieux bûcheron du village de Clemencey, qui vient tous les samedis appuyer son bâton derrière la porte de la cuisine et déposer sa besace à deux poches sur le banc, pour que le cuisinier Joseph la remplisse des croûtes du pain de la semaine, des os du jambon et de la bouteille du vin qui soutiennent sa pauvre vie et qu'il porte à sa femme plus infirme que lui?»
«Minerve, après avoir montré de loin à Ulysse sa chère Ithaque, le frappe de sa baguette, lui ordonne de se rendre auprès du fidèle berger qui prend soin des porcs et qui lui est resté secrètement dévoué, ainsi qu'à Pénélope et à son fils.--Tu le trouveras veillant sur les troupeaux; ils paissent sous le rocher du Corbeau, près de la fontaine Aréthuse, dont ils boivent l'eau sombre pour entretenir leur graisse succulente. Pendant ce temps j'irai à Lacédémone, féconde en belles femmes, avertir ton fils et l'amener à Ithaque.
«À ces mots elle le frappe de sa baguette; elle ride la peau unie et fine d'Ulysse sur ses membres; elle dégarnit sa tête de ses blonds cheveux et lui donne toute l'apparence d'un vieillard cassé par l'âge; elle répand un nuage sur ses yeux autrefois si transparents; elle le revêt d'un manteau en haillons, d'une tunique déchirée et noircie par la fumée; elle lui jette sur les épaules la peau râpée d'un cerf agile; elle met dans ses mains une besace toute rapiécée: cette besace est suspendue par une corde qui lui sert de bandoulière.»
--«Que vous semble de la fidélité de cette description d'un vieux mendiant? nous demanda notre mère; vous frappe-t-elle moins vivement et moins agréablement l'esprit que la description de l'armure éclatante d'un roi?--Oh! non, dîmes-nous tous en choeur, et même elle nous touche davantage.--Vous voyez donc bien, reprit-elle, que votre père avait raison de vous le dire: la beauté du récit n'était pas dans la condition des personnages, mais dans la vérité et dans l'émotion de la peinture: un haillon ici est aussi beau qu'un diadème. Maintenant la vérité et l'émotion vont redoubler dans la rencontre de ce faux mendiant et de ce gardeur de pourceaux. Je n'aurai pas besoin de solliciter votre attention; vous écouterez de vous-mêmes.
«Ulysse obéit. Il trouve Eumée, le gardeur de porcs, assis au soleil dans un endroit où furent bâtis les murs élevés de la cour large et ronde. Ce fut le pasteur qui la construisit lui-même pour les troupeaux pendant l'absence d'Ulysse, et qui, sans l'assistance ni de sa maîtresse Pénélope, ni du vieux Laërte, père d'Ulysse, lui fit une enceinte de grosses pierres et d'épines.»
--«C'est ce que vous voyez faire tous les jours au vieux Jacques quand il veut parquer ses moutons sur les flancs de la colline d'Arcey, et c'est ce que vous l'avez souvent aidé à faire vous-mêmes enroulant les grosses pierres et les fagots de bruyère. Reprenons la description des étables, et voyez encore si elles sont moins vives à vos yeux que celle du palais.
«Tout autour de l'enceinte extérieure se dressait une forte palissade de pièces serrées les unes contre les autres et taillées dans le coeur du chêne. Douze étables rapprochées entre elles avaient été bâties par lui dans l'intérieur de cette cour, où couchaient les porcs. Dans ces étables, cinquante truies fécondes reposaient sur le sol; les mâles, moins nombreux, couchaient dehors dans l'enceinte. Là veillaient aussi quatre dogues, semblables à des lions, auxquels le berger donnait leur nourriture. En ce moment le berger était occupé à ajuster à ses pieds une semelle qu'il avait taillée lui-même dans le cuir rougeâtre d'un boeuf.
«À l'instant les chiens à la voix retentissante aperçoivent Ulysse; ils s'élancent en aboyant avec fureur contre lui. Ulysse, employant l'adresse, s'assied à terre, et le bâton glisse de sa main. Là, dans sa propre demeure, il allait souffrir une indigne insulte des chiens; mais le gardien des porcs, s'élançant d'un pied rapide, franchit le vestibule, et le cuir de boeuf tombe de sa main. Il écarte, en leur lançant des pierres, les chiens, et dit au héros:
«Ô vieillard! combien il s'en est fallu peu que ces dogues ne vous aient déchiré en pièces et que je n'aie été couvert de honte par eux! N'ai-je pas assez de chagrin et d'amertume sans cela, moi qui gémis sans cesse et qui pleure mon malheureux maître, et qui engraisse avec soin ses troupeaux pour qu'ils soient mangés par des étrangers? Lui, pendant ce temps-là, privé de nourriture, erre misérablement dans quelques villes lointaines, au milieu de peuples inconnus, si toutefois il respire et jouit encore de la clarté du soleil. Mais suivez-moi, venez dans ma cabane, ô pauvre vieillard! afin de vous rassasier de pain et de vin à votre faim et à votre soif.
«En parlant ainsi, le pasteur au coeur noble conduit Ulysse dans la bergerie, et, l'y ayant introduit, il répand sur le sol des branchages épais; il étend sur les feuilles la peau velue d'un chèvre sauvage, et prépare une couche large et molle. Ulysse le remercie.--Non, dit le berger, il n'est pas bien de mépriser un étranger, arrivât-il plus misérable que vous! Les étrangers et les pauvres nous sont envoyés par les dieux.»
Notre mère s'interrompit ici pour nous faire remarquer combien l'hospitalité, cette soeur aînée de la charité, était antique, et combien la divine Providence avait mis de tout temps, dans la conscience des hommes, les vertus naturelles nécessaires à la société humaine. «Ne voyez-vous pas tous les jours cette scène de respect pour l'âge et pour la misère à la porte de la cour de votre oncle?» ajouta-t-elle. Nous reprîmes:
«À peine a-t-il ainsi parlé qu'il relève sa tunique autour de sa ceinture et court à l'étable, où les porcs étaient renfermés. Il en prend deux et les immole aussitôt. Il les passe à la flamme, les partage en morceaux, les enfile à des broches. Après que les viandes sont rôties, il les apporte devant Ulysse, encore toutes brûlantes autour des broches. Il y répand une blanche farine. Alors, dans une écuelle de racine de lierre, préparant du vin aussi doux que le miel, il s'assied en face du héros et lui dit: Mangez!»
--«Il paraît, dit mon père en souriant et en regardant ma mère, que la cuisine est aussi antique que la morale dans le monde; car n'est-ce pas précisément ainsi que le cuisinier Joseph prépare les rôtis et les grillades de porc frais?--Mais tout autre poëte qu'Homère, ajouta mon oncle, aurait reculé devant la description poétique de ces broches et de cette farine répandue sur les côtelettes, pour paner comme aujourd'hui les morceaux.--Vous en plaignez-vous, mes enfants? dit notre mère.--Non assurément, répondîmes-nous tous; la description est si vive que le vers d'Homère, dans ce passage, sent la fumée de la broche.»
On reprit; on lut l'énumération à la fois touchante et orgueilleuse des anciennes richesses en troupeaux de son maître, faites par le gardeur de pourceaux au mendiant attentif. Le berger désespère de revoir jamais son maître. «Il reviendra! s'écrie Ulysse prêt à se trahir.--Ne me trompez pas, dit Eumée, je hais à l'égal des portes de l'enfer l'homme qui pense d'une façon et qui parle de l'autre!»
--«Voyez comme le mensonge était odieux aux hommes d'autrefois,» dit notre mère.
XXII
La conversation devient plus pressante, plus glissante et plus pathétique. Ulysse raconte sur lui-même au berger une longue histoire imaginaire. Il lui demande, pour l'éprouver, de descendre le lendemain à la ville, pour aller mendier dans le palais de Pénélope. Eumée l'en détourne avec horreur; il lui annonce les mépris qu'il aura à supporter.
Pendant cet entretien, Télémaque, rapporté de Lacédémone sur un léger navire, débarque, lui-même inconnu, à Ithaque. Il monte comme son père à la bergerie d'Eumée. Les chiens, qui n'avaient pas connu Ulysse, parti avant leur naissance, le reconnaissent et le flattent.
Eumée tout en larmes baise la tête, les yeux, les mains de son jeune maître. «D'où nous vient cet étranger?» demande Télémaque à l'aspect du mendiant inconnu.
Ulysse reprend sa forme héroïque; la reconnaissance du père et du fils se fait au foyer du berger fidèle.
«Télémaque, tenant son père embrassé, gémissait de tendresse, en répandant des pleurs. Un immense besoin de larmes s'élève dans tous les deux; ils laissent enfin éclater des cris plus pressés que ceux des aigles et des éperviers auxquels des laboureurs ont enlevé leurs petits avant qu'ils puissent voler.»
--«Pourquoi me reprochez-vous quelquefois de pleurer de tendresse au retour de votre père ou de mes enfants, dit notre mère, quand vous voyez deux héros, le père et le fils, crier comme des aigles en s'embrassant et en gémissant ainsi que des femmes? Peut-on empêcher le coeur d'éclater quand il est trop plein? et qui peut le remplir plus délicieusement que l'amour d'un fils pour son père, d'un père pour ses enfants, de l'épouse pour son mari? Si vous m'accusez de faiblesse, accusez donc Homère et ses héros; ne sont-ils pas aussi femmes que moi?»
On ne répondit pas, parce qu'il y avait déjà des larmes naissantes dans tous les yeux, des sanglots qui resserraient la gorge au fond de toutes les poitrines.
XXIII
Les chants qui suivent sont consacrés au complot tramé entre Ulysse, son fils, les bergers, contre les prétendants, et aux complots des prétendants contre Télémaque, dont ils ont appris le retour. Ulysse, obstinément déguisé en mendiant, descend à la ville, guidé par le gardien des pourceaux.
«Il jette sur ses épaules une besace toute déchirée; une corde lui servait de ceinture. Eumée lui donne le bâton. Ils se mettent en route; les bergers et les chiens restent seuls pour la garde des bergeries. Ainsi le sage «Eumée conduit à la ville son roi, qui s'appuyait sur un bâton comme un pauvre vieux mendiant, ses membres couverts de livides haillons.
Tous ces déguisements, toutes ces vicissitudes, tous ces périls du père, du fils, de l'épouse, inspiraient de jour en jour plus d'intérêt à nos âmes neuves encore aux hasards de la destinée humaine.
Cet intérêt redoubla quand Ulysse, introduit dans la ville, y est insulté par le mendiant effronté Irus, vil adulateur des prétendants, dont il consomme les restes. L'attention centupla quand le faux mendiant extermine les usurpateurs de son palais, les oppresseurs de sa femme et de son fils. Nous fondîmes en larmes quand la chaste Pénélope, ne se fiant pas à ses yeux, exige, avant de reconnaître son époux et son roi, qu'il lui décrive le lit conjugal, renfermé dans les appartements secrets, et que lui seul peut connaître, s'il est véritablement Ulysse.
«Dans ce lit artistement sculpté, il existe un signe de reconnaissance ignoré de tous, excepté de moi. Dans l'enceinte de la cour croissait un olivier aux feuilles allongées; jeune et vigoureux, il s'élevait comme une large colonne. Je construisis autour de ce pilier la chambre nuptiale, et je la recouvris d'un toit; j'abattis ensuite les branches de l'olivier. Coupant alors le tronc à peu de distance de la racine, j'en polis la surface avec le rabot, je le ciselai avec soin, je l'alignai au cordeau, j'en formai la base du lit; je le perçai des deux côtés avec la tarière. C'est sur ce fondement que je façonnai le lit. Je l'incrustai d'or, d'argent et d'ivoire; je tendis d'un côté à l'autre des sangles de cuir recouvertes de pourpre!
«Pénélope, à ce signe, sent son coeur se fondre et ses genoux se dérober sous elle.» Les époux se reconnaissent; rien ne manque au groupe triomphant de la famille que l'aïeul Laërte; ce père d'Ulysse vit retiré dans une maison des champs, loin de la ville, depuis le départ et les malheurs d'Ulysse.
--«Sans la vieillesse, nous dit notre mère, la famille n'a point de sérénité ni de sainteté; un vieillard retiré du monde est la couronne de la famille déposée pour les jours de fête dans le trésor de la maison. Souvenez-vous, mes enfants, de votre grand'père! Avant de mourir, il vivait dans la solitude et dans la paix de sa demeure de Monceaux, où nous vous conduisions les jours de fête pour jouer entre ses genoux. Homère connaissait cette grâce des cheveux blancs qui correspond dans une famille complète à la grâce de l'enfance. Écoutez comme il mène Ulysse et Télémaque, le fils et le petit-fils, reporter leur victoire et leur bonheur à sa source, chez le vieillard Laërte, leur aïeul. Reconnaissez dans la description de son petit domaine champêtre les vergers de votre grand'père, vieux et féconds en fruits comme l'âge avancé.» Elle lut alors:
«C'est là qu'était la maison de Laërte; tout autour régnait une galerie où mangeaient, se reposaient et dormaient les domestiques attentifs à travailler sous ses ordres et à lui complaire. Auprès de lui vivait une femme âgée de Sicile, qui prenait grand soin du vieillard dans cette campagne éloignée de la ville... Ulysse, voulant éprouver si son père le reconnaîtra, se rend au verger; il y trouve Laërte occupé à creuser la terre autour d'un olivier pour y retenir l'eau du ciel. Laërte était revêtu d'une pauvre et mauvaise tunique toute rapiécée; ses jambes étaient entourées de lanières de cuir mal recousues, pour prévenir les piqûres des reptiles ou des insectes; ses mains portaient des gants à cause des broussailles épineuses, etc.»
--«N'est-ce pas ainsi que vous avez surpris cent fois votre père et votre oncle, en costume de jardinier, autour de leurs ceps ou de leurs ruches? Mais continuons.»
XXIV
«Ulysse à cet aspect s'arrête sous un poirier et répand des larmes; puis il aborde le vieillard.--Ô vieillard! lui dit-il, vous ne semblez pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier, ni le poirier, ni les planches de légumes, qui ne soit bien entretenue. Toutefois, ne vous fâchez pas contre moi, vous ne prenez pas un soin égal de vous-même; vous êtes à la fois abattu par la vieillesse, par une coupable négligence et par la sordidité de vos vêtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous ressemblez à l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baigné, qu'il a mangé, se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des vieillards...» La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Laërte cependant hésite encore et veut quelques preuves de plus de l'identité de son fils avec l'étranger.
«Eh bien! je vais vous désigner tous les arbres que dans ce riche verger vous m'avez donnés jadis lorsqu'étant encore enfant, et accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me promettiez encore de me donner cinquante rangées de vigne, dont chaque cep était chargé de grappes!...»
Le vieillard à ces mots sent son coeur et ses genoux défaillir; il jette ses deux bras autour de la tête d'Ulysse, son fils!...
Nous aurions écouté sans fin et sans lassitude pendant dix étés de suite un si délicieux poëme, si Homère, par la voix de notre jeune mère, avait continué à raconter ainsi; mais le poëme finit avec les beaux jours.
Depuis je l'ai relu cent fois à voix basse, en mettant au récit, dans ma pensée, les inflexions de voix de cette femme antique plus naïve que Nausicaa, plus laborieuse qu'Euryclée, plus reine, plus femme, plus mère que Pénélope! Ah! c'est ainsi que l'_Odyssée_ doit être lue pour que tout son charme coule des lèvres dans l'intelligence et dans le coeur; c'est le poëme des mères de famille, des époux, des épouses, des aïeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'évangile de la vie rurale: l'esclave et le maître y sont égaux devant la poésie et devant la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau poëme de paysage qui existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais été chanté aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la poésie lise l'_Odyssée_, et, s'il n'est pas converti au génie d'Homère, qu'il soit maudit de tous ceux qui ont une imagination et un coeur! Il peut être un géomètre et un janséniste, il n'est ni un philosophe ni un homme. Il n'a reçu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille, ni le sens de la vertu.
Non ragionam di loro ma guarda e passa!
Quant à moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma piété pour Homère, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de créature intermédiaire entre la divinité et l'humanité, je dirais: Homère est de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son oeuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilité et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est _Homère_, c'est assez!
Je vais remonter maintenant à l'_Iliade_; il fallait d'abord vous allécher.
LAMARTINE.
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.