Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 23
--«Ne diriez-vous pas, mes enfants, reprit notre mère, que ces usages domestiques, qui existaient il y a plus de trois mille ans, sont d'hier? Ne vous semble-t-il pas que vous assistez à la réception que votre père ou votre oncle font à un de leurs voisins de distinction, quand ils le reçoivent au château, fatigué d'un voyage ou d'une chasse? Ne reconnaissez-vous pas la femme de charge qui tient les clefs de l'office? la jeune servante qui porte l'eau et la cuvette dans les chambres des étrangers? le domestique qui va déterrer le flacon de vin vieux, dans le sable du caveau, et qui le verse dans le verre avant qu'on s'asseye à table? puis les serviteurs qui apportent de la cuisine les plats de viande et de légumes dans la salle à manger? Tout cela est aussi vulgaire que ce que vous voyez tous les jours sans y prendre garde. Mais tout cela n'est-il pas rendu dans ces vers avec tant de vérité que cela frappe vos imaginations comme si vous assistiez pour la première fois à cette scène d'intérieur, et que la simplicité même des détails et des expressions en relève à vos yeux la naïve beauté? Cela ne vous apprend-il pas qu'il y a autant d'intérêt et de ce qu'on appelle poésie dans la domesticité d'une maison bien tenue que dans la solennité des actes de la vie héroïque, et que tout le génie de celui qui raconte une histoire ou un poëme comme celui-là est de faire sortir, par la fidélité de sa description, ce que Dieu a mis de grâce, de beauté, de dignité et de sentiment en toute chose humaine? En un mot, ne sentez-vous pas pour la première fois que tout est poésie dans la nature, et que nous-mêmes, qui ne nous en doutons pas, nous sommes peut-être, à notre insu, un tableau d'intérieur aussi intéressant et aussi pittoresque, si nous étions aussi bien peints par un Homère que Télémaque et son hôte Mentor? Cette source, ces beaux arbres, cet étang qui brille entre les joncs, ces hirondelles qui y boivent au vol, votre père, votre oncle qui se reposent dans des attitudes pensives sur ces bancs, vous-mêmes qui m'écoutez, les yeux ouverts, au pied de ces peupliers qui se balancent sur vos têtes blondes, moi enfin, mon livre antique à la main, qui vous raconte des choses antiques et toujours jeunes, tout cela ne serait-il pas au besoin une scène d'Homère, s'il y avait un Homère parmi nous? Mais poursuivons.»
Elle nous lut alors la conversation de table entre Télémaque et son hôte divin; comment les prétendants à la main de Pénélope abusent du veuvage de cette mère pour ruiner et déshonorer sa maison; comment Minerve, sous la figure de l'hôte, s'indigne de cette obsession et engage Télémaque à équiper un vaisseau pour aller à la recherche de son père; comment, s'il n'a pas le bonheur de le retrouver, il reviendra lui-même, plus grand et plus robuste, à Ithaque, où il immolera par sa force ou par sa ruse les indignes persécuteurs de Pénélope; comment Pénélope, entendant de sa chambre haute le chantre Phémius chanter devant ses prétendants le retour des Grecs du siège de Troie, descend les escaliers du palais, suivie de ses servantes, s'arrête, modeste et voilée, appuyée sur le montant de la porte et les yeux humides de larmes, en pensant à Ulysse qui n'est pas revenu avec les Grecs; comment elle supplie Phémius de changer le sujet trop triste de ses chants; comment Télémaque, déjà rusé comme son père, feint de gourmander respectueusement sa mère, pour qu'elle rentre dans sa chambre. «Laissez chanter ce qu'il veut à ce poëte: les chants les plus nouveaux sont toujours ceux que les hommes rassemblés préfèrent; retournez dans votre appartement; reprenez vos travaux habituels, la toile et le fuseau. Le droit de parler appartient à tous les hommes, et surtout à moi, car c'est à moi qu'appartient par ma naissance l'autorité dans cette maison!»
Pénélope, ravie en secret d'admiration, retourne dans sa chambre haute avec ses servantes; elle y pleure, en souvenir de son époux absent, jusqu'à ce que le sommeil pèse enfin sur ses paupières.
Nous nous récriâmes d'admiration, nous autres enfants, sur cette tendresse et sur cette douleur voilée de Pénélope, sur cette feinte habile et respectueuse du fils. «C'est ainsi que je ferais, dis-je à demi-voix.--C'est ainsi que j'aurais fait, dit ma mère; je me serais fiée à mon fils; je ne me serais pas offensée d'un manque de respect dont j'aurais compris l'intention pieuse; je m'en serais rapportée à lui pour venger la femme et la maison de son père.» Les plus jeunes soeurs avaient les larmes aux yeux, en comprenant, à la voix de leur mère, ce qu'elles n'avaient pas bien compris d'abord. Mon père et son frère souriaient d'orgueil à ce tableau de famille.
XV
Le premier chant finit avec le jour. Notre mère appuya avec accent sur les détails intimes et domestiques du coucher du fils d'Ulysse.
«Il se retire enfin dans la vaste chambre qui lui avait été construite dans l'enceinte de la cour, à une place où il pouvait tout voir autour de lui. C'est là qu'il va chercher le repos, roulant dans sa tête une foule de pensées. À côté de lui Euryclée portait des flambeaux éclatants,--la sage Euryclée, fille d'Aps, elle que Laërte, le père d'Ulysse, avait achetée jadis de ses propres richesses, et, quoiqu'elle fût encore alors presque dans l'enfance, il donna vingt taureaux pour l'obtenir. Il l'honora dans sa maison à l'égal d'une chaste épouse et ne partagea jamais sa couche.--En ce moment elle porte les flambeaux éclatants devant Télémaque. De toutes les servantes de sa mère, c'est elle qu'il aimait le plus, parce qu'elle l'avait élevé pendant qu'il était encore enfant. Elle ouvre les portes de sa chambre solidement bâtie. Télémaque s'assied sur le bord du lit et quitte sa souple tunique; il la remet aux mains de cette femme soigneuse; Euryclée plie délicatement la tunique, la suspend à la cheville du lit et se hâte de sortir de la chambre. Elle retire à elle la porte par l'anneau d'argent, puis elle abaisse le pêne en tirant la courroie.
«C'est là que durant la nuit entière Télémaque, recouvert de la fine toison tissée des brebis, roule en lui-même le plan du voyage que lui conseille Minerve.»
--«Que pensez-vous d'Euryclée, mes enfants? nous demanda notre mère après avoir fermé le livre. Chacun de nous, chacun de vous n'a-t-il pas eu son Euryclée, cette seconde mère des enfants de la maison, par l'habitude de les avoir vus naître, par le lait ou les soins qu'elle leur a donnés tout petits, par le plaisir qu'elle a eu en les voyant grandir, par l'orgueil qu'elle a en les voyant grands et respectés dans la maison? Euryclée, n'est-ce pas exactement ma Jacqueline, sur les mains de qui vous m'avez vue pleurer quand elle revient tous les ans me visiter du fond de son village? Elle s'y repose dans la petite maison que votre père lui a achetée par tendresse pour moi. Euryclée, n'est-ce pas votre Philiberte, qui vous a portés tous à votre tour dans son tablier, qui vieillit avec nous, et qui me remplacerait auprès de vous et de votre père si je venais à mourir avant elle? N'est-ce pas elle qui porte la lampe dans vos chambres quand vous allez vous coucher et qui suspend à la cheville du lit les vêtements pliés avec économie.
«Est-ce qu'Homère a vécu avec nous pour connaître ainsi tous les secrets de la domesticité et de coeur qui caractérisent notre famille? Non, mais c'est qu'il a vécu par son coeur sensible et par son génie observateur dans toutes les familles; c'est que tous les lieux et tous les temps se ressemblent par ces intimités de la maison et par ces mystères d'intérieur qui sont les mêmes pour tous les hommes pétris de la même chair et du même sang par la même nature!»
Et nous ajournâmes, tout étonnés, au lendemain la lecture de ce livre délicieux, où il nous semblait nous lire nous-mêmes.
XVI
Le lendemain, à la même heure et au même lieu, notre mère rouvrit le vieux livre.
Notre attention devançait le mouvement de ses lèvres. Télémaque se réveille, inspiré par la sagesse et par la piété. Il convoque l'assemblée du peuple; il s'y rend: son chien, fidèle comme les nôtres, suit son jeune maître. Il parle avec une éloquence modeste des maux que les prétendants font souffrir à sa mère, à lui, à son pays. On lui répond, il réplique; tous les caractères différents des orateurs honnêtes ou pervers se dessinent dans cette assemblée. Antinoüs, un des prétendants, raille avec ironie le fils d'Ulysse sur sa jeunesse. Télémaque refuse de vider une coupe avec lui. Il se décide à partir.--Écoutez ces détails du départ secret et du chargement du navire; vous croirez assister au départ de votre père et de moi quand nous quittons notre maison des champs pour la ville.
«Cependant Télémaque descend dans le vaste et haut cellier de la maison de son père, où étaient déposés les habits dans des coffres, et l'huile odorante (la richesse d'Ithaque) dans de nombreuses jarres. Là étaient rangés contre la muraille des tonneaux de vin vieux et délectable, contenant une boisson pure et divine. C'était réservé pour Ulysse, si jamais il devait revoir sa demeure après tant de revers. À l'entrée de la cave s'élevaient deux grandes portes à deux battants, étroitement jointes l'une à l'autre. Une femme de charge de la maison veillait nuit et jour dans cet endroit et gardait ces trésors avec un esprit plein de prévoyance. C'était Euryclée. Télemaque l'appelle dans le cellier et lui parle en ces mots:
«Nourrice! puisez dans des urnes un vin délicieux, le meilleur après celui que vous réservez pour le divin Ulysse, si toutefois il doit jamais revoir ses foyers! Remplissez de ce doux breuvage douze vases que vous boucherez tous avec leurs couvercles. Disposez la farine dans les outres soigneusement cousues; mettez-y en tout vingt mesures de cette farine pulvérisée par la meule. Connaissez seule mon dessein, et distribuez avec soin toutes ces provisions. Ce soir je les prendrai au moment où ma mère montera dans ses chambres hautes pour retrouver sa couche. Il dit; aussitôt la nourrice Euryclée se prend à pleurer, et à travers ses larmes elle fait entendre ces paroles...»
«Euryclée lui dit (vous l'entendez!) tout ce qu'une servante attachée dès l'enfance à la maison dit au fils de ses maîtres pour le détourner d'un départ qui l'alarme. Télémaque la rassure et la console. «Jurez-moi, nourrice, de ne rien dire à ma mère bien-aimée avant le onzième ou douzième jour après mon départ; je craindrais trop qu'en pleurant elle perdît sa beauté!»
Euryclée jure et obéit. La nuit vient; Télémaque s'embarque en secret.--«Écoutez, mes enfants, comme tous les détails de la mer prennent dans la bouche de ce poëte universel la même précision et la même vie que les détails de la maison. Vous avez vu des barques sur la Saône; figurez-vous le navire sur l'Océan.
«On lâche les câbles; les rameurs montent tour à tour à leur place et se rangent sur les bancs. Aussitôt Minerve fait souffler de terre un vent favorable, l'impétueux Zéphire, qui rebondit sur la mer ténébreuse. Ils dressent le mât; ils le placent dans le creux qui lui sert de base; ils l'assujettissent avec des cordages; puis ils déplient les blanches voiles tendues par de fortes courroies. Le vent s'engouffre dans le creux de la voile; la lame bleue retentit autour de la coque du navire qui laboure la mer. Après avoir bien attaché par des câbles les agrès du navire, ils remplissent des coupes de vin et font des libations aux dieux.»
XVII
Minerve, sous les traits de Mentor, conduit d'abord le fils d'Ulysse chez Nestor, le plus sage et le plus vertueux des Grecs revenus de l'expédition de Thrace. Toute la poésie de l'hospitalité éclate dans ce récit en inexprimable simplicité de style.
«Voyez, nous dit notre mère, comment il faut recevoir et retenir par de bonnes paroles et par une douce violence les hôtes malheureux et timides que la Providence envoie à notre foyer? N'est-ce pas ainsi que votre père et votre oncle accueillent et retiennent ici les étrangers que l'adversité jette si souvent à leur porte?» Puis elle nous lut ces vers du troisième chant, prononcés par Nestor quand Mentor et Télémaque veulent se retirer le soir.
«Que les dieux immortels me préservent de vous laisser aller loin de nous coucher dans votre barque, comme si je n'étais qu'un indigent dénué de tout, qui n'a dans sa maison ni manteaux ni couvertures à son usage, et qui ne peut offrir un lit moelleux à ses hôtes! Je possède des manteaux et de belles couvertures. Non, non! tant que je vivrai, jamais le fils d'Ulysse ne couchera ici sur le pont d'un navire... Quand le festin du soir est achevé, Nestor fait dresser pour Télémaque un lit moelleux placé sous le vestibule. À son réveil, Télémaque est conduit au bain par la belle Polycaste, la plus jeune des filles de Nestor. Après qu'on l'a baigné et parfumé d'huile odorante, Polycaste le couvre d'une tunique et d'un riche manteau. Il s'avance et va s'asseoir près de Nestor... Dès que les viandes sont rôties, on les retire du foyer, et tous s'asseyent pour prendre le repas du matin. Alors des hommes robustes se lèvent et versent le vin dans des coupes d'or... puis on prépare tout pour le voyage par terre que Nestor conseille à son hôte.
«Mes enfants, dit le vieux roi, hâtez-vous d'amener pour Télémaque les chevaux à la belle crinière et de les atteler au char, afin que cet étranger accomplisse son voyage!... Aussitôt ils attellent au char les chevaux agiles. La femme qui veille aux provisions dans la maison dépose dans le char le pain et le vin, toutes les choses destinées à la nourriture des rois, fils des dieux. Télémaque monte sur le char brillant; le fils de Nestor se place à côté de lui, prend les rênes dans ses mains, et du fouet il frappe les coursiers. Durant tout le jour, chacun des deux coursiers agite tour à tour, en secouant la tête, le joug qui les rassemble et qui les lie au timon.»
--«À l'exception du joug qui unissait alors les encolures des deux chevaux pour les faire marcher d'un pas égal, joug qui n'est plus aujourd'hui que sur le cou des boeufs, ne croyez-vous pas voir, dit la lectrice aux enfants, votre père, quand le chef de l'écurie lui présente les rênes, qu'il fait monter à côté de lui, dans sa voiture, un de ses hôtes pour le conduire à la ville, et que de la mèche de son fouet sonore, il caresse alternativement le flanc des deux chevaux?»
Elle continua à lire le récit du voyage des deux jeunes gens jusqu'à leur arrivée à Lacédémone chez le roi Ménélas, le mari d'Hélène, rendue enfin à son époux. «Écoutez, dit-elle, l'arrivée du char chez le roi.»
«L'écuyer de Ménélas, Étéomnée, appelle les autres serviteurs et leur commande de le suivre. Ils s'empressent d'ôter le joug aux chevaux baignés de sueur et leur apportent de l'épeautre mêlé avec l'orge blanche. Ensuite ils dressent le char, le timon en haut, contre la muraille de la cour.»--N'est-ce pas ainsi que vous voyez ici le bouvier ranger le tombereau pour qu'il tienne moins de place dans les cours, dit-elle, et auriez-vous pensé qu'un détail si vulgaire de ménage rustique pût être chanté en vers magnifiques à la postérité? C'est cependant là ce que fait Homère, et ce sont précisément ces naïvetés descriptives, si fidèles et si minutieuses, qui portent l'intérêt dans ses chants et qui gravent l'ensemble du poëme dans la mémoire. Le génie sait voir les choses les plus communes sous un aspect qui ne frappe pas les hommes ordinaires, et c'est cet aspect qu'on appelle poésie.»
Elle poursuivit sa lecture sans s'interrompre jusqu'au passage où Ménélas raconte à ses hôtes ses propres voyages.
«J'ai longtemps erré sur mes navires, et je ne suis arrivé qu'à la fin de la huitième année. J'ai visité les Égyptiens, les Éthiopiens, les habitants de Sidon, la Libye, où les agneaux naissent avec des cornes; les brebis y ont trois portées par an. Jamais dans ce pays le possesseur d'un champ, ou même son berger, ne manquent ni de fromage, ni de la chair des troupeaux, ni d'un lait savoureux... Mais Ménélas fait dans la conversation mention du courage et de la sagesse d'Ulysse.
«À ces mots des larmes tombent des yeux de Télémaque en entendant parler de son père, et de ses deux mains, prenant son manteau de pourpre, il se couvre le visage. À ce geste Ménélas reconnaît le fils d'Ulysse.»
--«N'est-ce pas, nous dit notre mère, le geste de la pauvre orpheline du village à qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mère dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots? Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la pudeur de la douleur? continua-t-elle.--C'est que la douleur défigure le visage, répondit une de mes soeurs, et que nous n'aimons pas nous laisser voir enlaidies par les larmes.--N'est-ce pas aussi, répondis-je à mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que l'homme doit se montrer fort, même contre le chagrin?--Ce seraient deux mauvais sentiments, reprit ma mère; la vanité doit s'oublier quand le coeur est brisé par une perte du coeur, et, la douleur étant dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a point de lâcheté à pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou hypocrisie à se prétendre impassible et à lutter contre sa juste sensibilité. Le seul motif pour se tenir à l'écart ou voilé quand on pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu nous afflige.» Mon père, mon oncle applaudirent à cette explication du passage d'Homère. «Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Télémaque, à ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes l'auraient trahi.»
XVIII
«Hélène cependant le reconnaît, continue notre mère; elle fait part de ses soupçons à Ménélas, son mari.--«Chère épouse, reprend Ménélas, la même pensée m'occupait au même moment. Oui, ce sont bien là les pieds d'Ulysse!» (dans ce temps-là on ne portait pas de souliers, et les pieds avaient leur physionomie comme les mains); «ce sont ses mains, l'éclat de ses yeux, sa tête, et même la chevelure dont elle est couverte. D'ailleurs, quand dans mes discours j'ai rappelé le souvenir d'Ulysse, ce jeune prince a répandu des larmes amères, et de son manteau de pourpre il s'est caché le visage!»
La reconnaissance a lieu. «Né d'un père prudent, dit Ménélas au jeune homme, vous parlez avec prudence. On reconnaît aisément la postérité d'un homme à qui les dieux ont filé d'heureuses destinées à deux choses: au jour de leur naissance et au jour de leur mariage.»--«Remarquez, dit mon père, combien, dès ces temps reculés, être né d'une famille honnête passait pour une bonne fortune de la vie. Quand vous serez grands, songez à conserver cette bonne fortune à ceux qui naîtront après vous!»
C'est ainsi que chaque passage remarquable du poëme servait de texte à une observation ou à une leçon indirecte pour nous.
Nous avons passé la soirée à parler des exploits d'Ulysse. Télémaque, encouragé par la bonne réception de Ménélas et d'Hélène son épouse, la plus belle des femmes, ose enfin dire ce qui l'amène.
«Fils d'Atrée, dit-il, chef du peuple, je suis venu dans l'espoir d'apprendre auprès de vous quelques nouvelles de mon père. Mes biens sont dissipés, mes champs fertiles sont ravagés, ma maison est remplie d'ennemis qui dévorent mes nombreux troupeaux de boeufs et de brebis, et qui prétendent insolemment à la main de ma mère!
«--Ah! grands dieux! s'écrie Ménélas en soupirant avec force, ils osent aspirer, ces lâches insensés, à reposer dans la couche du héros! Lorsqu'une biche a déposé par hasard ses jeunes faons qui tettent encore dans la caverne d'un fort lion, elle parcourt la montagne et va paître les herbes des vallées. Alors l'animal terrible rentre dans son antre et les égorge tous sans pitié! Ainsi Ulysse immolera un jour ces jeunes insensés!»
Ménélas raconte alors ce qu'il sait des aventures d'Ulysse, naufragé sur les mers après le siège de Troie. Il offre des présents de coupes et de chevaux à Télémaque. «Je n'accepte que la coupe, reprend le jeune homme; dans Ithaque il n'y a point de plaines étendues ni de prairies, mais ce pâturage de chèvres m'est plus agréable qu'un pâturage de coursiers.»
--«Vous souriez, mes enfants, dit notre mère à ce passage, parce que vous pensez comme le fils d'Ulysse: la maison ruinée de votre père et les collines de chèvres de son domaine vous sont plus chères que les grasses plaines de Châlon et de Dijon et que les plus belles demeures de villes où vous n'êtes pas nés! Eh bien! la nature n'a pas changé en trois mille ans; l'amour du lieu natal et du toit de son père est toujours la passion et la vertu même du coeur des enfants!»
XIX
Ici le poëte revient par son récit à Ithaque.
Les prétendants, furieux du départ de Télémaque, complotent de l'immoler à son retour. Pénélope, désespérée, est instruite du complot. À cette nouvelle elle ne peut demeurer en place sur son siège; quoiqu'elle en ait beaucoup dans son appartement, elle s'asseoit sur le seuil de sa chambre, en répandant des larmes abondantes. Autour d'elle sanglotent toutes ses servantes, les plus jeunes comme les plus vieilles!
«Ne fut-ce pas exactement ainsi, mes enfants, dit notre mère en fermant à demi le livre, le jour où l'on rapporta au château votre père, blessé à la chasse, d'un coup de fusil, par un chasseur, pendant que le médecin sondait la blessure? Pouvais-je me tenir en place? Ne courais-je pas d'un siège à l'autre, et, bien qu'il y eût plusieurs fauteuils dans la chambre, ne me jetai-je pas sur le seuil de la porte, entourée des servantes, jeunes et vieilles, qui pleuraient comme moi, autour de moi? Ne dirait-on pas qu'Homère est entré dans la chambre de toutes les familles et dans le coeur de toutes les femmes? Tous les gestes qu'il leur prête sont aussi fidèlement rendus que leurs sentiments. Ne nous étonnons plus que les anciens aient appelé les poëtes des devins; ils devinent le passé comme l'avenir. Ils sont les lecteurs du poëme de Dieu!»
XX
«La fidèle Euryclée, sa servante favorite, console sa maîtresse. Pénélope se couche enfin et rêve à son fils.»--«Hélas! quel autre rêve visite les mères quand leurs fils sont absents ou exposés aux dangers de la vie?» dit ici la nôtre.
Nous lûmes ainsi jusqu'à la fin du sixième chant les aventures d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits pour des enfants que pour la populace crédule, jusqu'au passage où Nausicaa, la fille du roi Alcinoüs, sauve Ulysse dans l'île des Phéaciens. Mais ici notre mère, retrouvant toutes les naïvetés du ménage antique restées les usages du ménage moderne dans notre vie rurale, redoubla d'intérêt dans sa voix et redoubla notre attention par la sienne.
«Écoutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de ménage dont vous êtes si souvent témoins, ici même, au bord de l'étang où on lave le linge, sans vous être douté qu'une lessive faite par nos servantes pouvait être un des plus ravissants tableaux de poëme qui ait jamais été écrit par les hommes. Alors elle lut ces vers immortels:
«Nausicaa, dit Minerve invisible à l'esprit de la fille d'Alcinoüs à son réveil, que votre mère vous a donc faite paresseuse! Vos plus belles robes restent négligées dans vos coffres; cependant le jour de votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles parures, et même en offrir à votre époux. C'est par de tels soins que vous acquerrez une bonne renommée parmi les hommes; votre père et votre mère s'en glorifieront avec joie. Dès que brillera l'aurore, allons donc ensemble au lavoir, où je vous accompagnerai pour vous aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y, vous n'avez pas longtemps à rester vierge; les plus riches d'entre les Phéaciens vous recherchent en mariage, parce que vous êtes d'une illustre origine. Ainsi donc, dès demain matin, engagez votre noble père à faire préparer les mules et le char pour transporter vos ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus séant d'aller ainsi qu'à pied, car les lavoirs sont éloignés de la ville...»