Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 22

Chapter 223,677 wordsPublic domain

La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau courante; la dernière gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier char de la moisson, festonné de bleuets, de pavots, de guirlandes de chêne; la dernière gerbe battue, dont on apportait le grain dans une écuelle au maître du château pour la répandre sous ses pas et pour qu'il remplît à son tour l'écuelle vide de petites monnaies pour les batteurs; la visite des étables, où les boeufs, les vaches, les taureaux, liés aux mangeoires par de grosses cordes, étalaient leurs flancs luisants et leurs litières dorées, témoignages des soins et de la propreté des bouviers; les écuries des chevaux de trait, tapissées de harnais aux boucles de cuivre aussi éclatantes que l'or, le bruit de leurs mâchoires qui moulaient l'orge, la fève ou l'avoine entre leurs dents, délicieuse musique des râteliers bien garnis aux heures où le laboureur détèle trois fois par jour ses attelages; les mugissements lointains des boeufs de labour répercutés d'une colline à l'autre, le matin avant que le soleil se lève; les cris intermittents de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les claquements du fouet du charretier qui revient à vide de la ville où il a déchargé ses sacs de blé; le roucoulement perpétuel des pigeons sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils disputent l'épi mal vidé aux poules ou aux passereaux; les fêtes champêtres au château, fêtes qui marquaient pour les serviteurs et pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail essentiel de l'année; les danses dans la grande salle délabrée quand la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des parterres; les préférences naissantes, les inclinations devinées, avouées, combattues, ajournées, triomphantes enfin entre les jeunes serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les aveux, les fiançailles, les noces, les joies des épousées devenant la joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences complets des dimanches d'été succédant aux bruits de la semaine, silences délassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du château et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des boeufs couchés sur les grasses litières dans les étables; toutes ces scènes de la vie privée, quoique vulgaire, rurale, domestique, n'étaient-elles pas aussi riches de véritable poésie épique ou descriptive que les scènes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les tentes des héros, les conseils des chefs, les champs de bataille d'Ilion?

C'est ce qu'Homère, le poëte complet, le poëte suprême, le poëte du coeur autant que le poëte des yeux, avait merveilleusement senti bien avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'épopée héroïque dans l'_Iliade_, puis l'épopée intime, privée, domestique, dans l'_Odyssée_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du coeur, plus il est pathétique et intéressant), c'est pourquoi cette seconde épopée d'Homère, l'_Odyssée_, est mille fois plus pénétrante au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et on relit sans cesse l'_Odyssée_. L'_Iliade_, c'est une scène de la vie des guerriers ou des princes; l'_Odyssée_, c'est notre vie de tous les jours à tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odyssée_, c'est la maison! Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! Éclairez cette maison et ce coeur de l'homme des rayons de la poésie divine d'Homère, et vous y découvrirez des trésors mystérieux de moeurs, de pittoresque et de sentiment qui dépassent mille fois ceux de la vie héroïque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la poésie partout, comme le feu caché dans les éléments; il ne s'agit que de frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de toucher juste le coeur pour que la poésie en découle à grandes ondes comme le sentiment.

IX

Toute cette poésie de la vie domestique, tout ce beau poëme du foyer de famille, dont nous étions à notre insu témoins et acteurs dans notre Ithaque de Bourgogne, nous pénétrait jusqu'à la moelle de ses émotions. Ces émotions, qui n'étaient que les émotions de la nature et du coeur pour nous, auraient été les émotions de l'art pour un grand poëte primitif. C'étaient des pages de _la Bible_, c'étaient des pages d'Homère que ces journées. Nous l'ignorions, parce que nous étions trop enfants pour découvrir l'art suprême sous les simplicités de la vie paysanesque dont nous faisions partie; notre mère, aussi sensible et plus intelligente que nous, ne l'ignorait pas. Très-versée par les habitudes de sa piété dans _la Bible_, très-teinte des couleurs homériques dans son imagination par ses lectures de jeunesse sous des maîtres illustres, on voyait, à sa physionomie fine et sous-entendue devant les grandes scènes de la vie rurale, qu'elle en jouissait aussi naïvement que nous par le coeur, mais plus littérairement que nous par l'esprit.

À chacun de ces beaux ou gracieux tableaux des labours, des semailles, des foins, de la moisson, des glaneuses, des chars fleuris, des repas champêtres, des moutons rentrant ou sortant de la bergerie sous la garde des chiens, des taureaux présentant leur cou nerveux aux jougs entrelacés de feuillages pour écarter de leurs yeux les mouches; à ces épisodes des danses sur l'aire, des noces villageoises, et des cérémonies religieuses qui poétisent tout en rattachant tout au premier anneau qui porte le monde, une allusion inattendue à une de ses lectures, une citation d'un verset des Écritures, d'un vers traduit d'Homère ou de Virgile, d'un passage de Fénelon ou de Bernardin de Saint-Pierre, s'échappait comme involontairement de ses lèvres et gravait dans notre mémoire une empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions sous les yeux.

On voyait que cette belle nature rustique, dont nous n'apercevions que la face extérieure, lui apparaissait double à elle, d'abord dans cette nature elle-même, et ensuite dans un miroir écrit de cette nature qui la reflétait à son âme.

Ce miroir, c'était un de ces livres dont elle faisait sa lecture ordinaire pendant que nous courions dans les prés ou dans les bois, car tous les livres au fond ne sont que des miroirs: celui qui ne sait pas lire ne voit qu'un monde; celui qui sait lire en voit deux.

X

Cette femme si jeune, si belle et si touchante alors au milieu de son ménage et de ses enfants, n'était pas cependant très-érudite; elle n'était pas douée d'une de ces imaginations transcendantes qui colorent de tant d'éclat, et souvent de tant d'éblouissements, la vie, les idées ou les passions des femmes artistes; elle n'avait de transcendant que la sensibilité; toute sa poésie était dans son coeur: c'est là en effet que doit être toute celle des femmes. L'art est une déchéance pour la femme: elle est bien plus que poëte, elle est la poésie. La sensibilité est une révélation, l'art est un métier; elles doivent le laisser aux hommes, ces ouvriers de la vie; leur art, à elles, est de sentir, et leur poésie est d'aimer.

Ce sont ces réflexions, que je n'ai faites que plus tard, qui m'ont appris comment cette femme, dont l'imagination n'était qu'ordinaire et dont l'instruction ne dépassait pas celle de son sexe, était cependant si supérieure par l'inspiration et par la grandeur d'âme. C'est que le génie a deux natures: flamme dans la tête de l'homme, chaleur dans le coeur de la femme. C'est cette flamme qui illumine le monde extérieur des idées; c'est cette chaleur qui couve et qui fait éclore le monde intérieur du sentiment.

Malheur aux femmes qui excellent dans les lettres ou dans les arts! Elles se sont trompées de génie. Si elles se ravalent à imaginer, soyez sûrs que c'est qu'il leur a manqué quelque chose à aimer: leur gloire publique n'est que l'éclat de leur malheur secret. Hélas! il ne faut pas les envier, il faut les plaindre d'être admirées. Demandez-leur si elles ne troqueraient pas tout le bruit de leur nom contre un soupir qui ne serait entendu que de leur coeur?

XI

Mais cette mère de famille d'une sensibilité si juste et si exquise jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette délicatesse de sensibilité, des oeuvres de l'art antique. La nature et le coeur humain s'y révèlent, avant l'âge des déclamations et des affectations littéraires, dans toute la simplicité et dans toute la naïveté du premier âge, de cet âge d'innocence des livres, si l'on ose se servir de cette expression.

Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop près à la démence. L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots d'images, d'apostrophes, d'éjaculations, n'est au fond qu'une sublime démence du génie. Il éblouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au coeur, à moins qu'il ne soit prière et qu'il ne fonde en larmes comme la nuée éclatante fond en eau, comme David fondait en gémissements sur sa couche de cendres.

Mais la poésie épique la ravissait en extase, et non pas tant la poésie héroïque, comme l'_Iliade_ et l'_Énéide_, dont les personnages et les aventures sont trop dissemblables à nos conditions et trop loin du coeur, mais la poésie épique de _la Bible_ ou de l'_Odyssée_. Ces poëmes soulèvent la toile de l'entrée de la tente dans le désert, ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cité antique; ils y surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les familles, une poésie qui sort de terre comme la fontaine de Siloé, dans _la Bible_, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans éclair, semblable à un hôte qui vient à petit bruit.

Ce sont là les peintures qui, sans l'enlever aux réalités de sa vie de mère de famille et de maîtresse de ménage rustique, la ravissaient dans ce monde antique, profane ou sacré; elle y retrouvait les mêmes moeurs, les mêmes images et le même coeur humain que dans sa maison. C'est par ces tableaux naïfs, pathétiques, si propres à colorer de couleurs vraies et à toucher de sentiments justes l'imagination et le coeur des enfants, qu'elle voulut à cette époque nous lire elle-même l'_Odyssée_ d'Homère. L'_Odyssée_ est l'histoire de toutes les fidélités du coeur aux devoirs naturels: fidélité du père, dans Ulysse, à sa patrie et à sa famille; fidélité de l'épouse, dans Pénélope, à son mari; fidélité du fils, dans Télémaque, à son père; fidélité des serviteurs, dans Eumée, à son roi; fidélité de l'esclave, dans Euryclée, à sa maîtresse; fidélité du chien lui-même, dans Argus, à son maître; et tout cela dans un cadre immense de paysages, de scènes champêtres, de scènes maritimes, de moeurs diverses, mais toutes fraîches et primitives, qui rendent la bordure aussi intéressante que le sujet.

XII

Je vois d'ici le coin retiré et silencieux des jardins où, pendant les longues chaleurs d'un été sans nuages, à l'heure où les fléaux se taisent dans les granges, où les batteurs dorment la tête sous leur bras en plein soleil sur les gerbes répandues dans l'aire, toute la famille, oncle, enfants, se réunissaient après dîner (on dînait alors au milieu du jour) pour assister à cette lecture de l'_Odyssée_ par la mère de famille.

C'était à l'extrémité d'une longue avenue de charmilles; elle commence au bout du parterre et elle conduit jusqu'à la profondeur sombre des bois. Il y avait là, et sans doute il existe encore (car les arbres ont de bien plus longues destinées que ceux qui empruntent tour à tour leur ombre), il y avait là, au bas d'une pente veloutée de fougères, un hêtre immense dont les feuilles, portées en tous sens par une charpente vivante de branches et de rameaux, couvraient d'une demi-nuit un arpent d'ombre transparente.

Entre les racines gonflées de siècles de ce hêtre, un puits naturel, dont on pouvait toucher l'eau avec la main, paraissait dormir sous un nuage de feuilles mortes, tombées du hêtre sur son orifice. Mais il ne dormait pas, car, par un canal souterrain creusé de main d'homme, il traversait une large étoile de sentiers convergents dessinée là entre les avenues de charmilles, et il allait ressortir un peu plus bas en nappe bouillonnante et éternelle par la bouche d'un dauphin de pierre grise toute barbue de mousse d'un vert cru. Il ruisselait ensuite dans un bassin, s'engouffrait de nouveau sous terre, et allait s'étendre et se reposer enfin dans un étang au pied du monticule de mousse.

Ce monticule, taillé en gradins très-larges, était ombragé d'une forêt régulière d'arbres minces et à haute tige, tels que des frênes, des saules, des peupliers. Les racines de ces arbres trempaient dans un sol toujours frais, arrosé par la poussière humide du dauphin. Ils s'élançaient à perte de vue vers le ciel, afin de voir le soleil et de respirer l'air par-dessus la cime du grand hêtre qui les engloutissait dans son ombre. À travers le rideau léger de leurs troncs à peine festonnés de feuilles basses, on voyait luire au soleil, en bas, l'eau dormante et argentée de l'étang.

Ce miroir, où se peignaient les arbres renversés et les nuages blancs passant sur le ciel, réfléchissait toute cette scène. Des bancs de pierre, une table massive de marbre, toujours semés de feuilles sèches, avaient été construits, il y a bien longtemps, sur un petit plateau à quelques pas du dauphin, pour y goûter pendant l'été la fraîcheur et le bouillonnement sonore de la source. C'est là que la famille et jusqu'aux chiens s'acheminaient tous les beaux jours après le dîner, pour laisser passer en lectures, en doux entretiens, en sommeils, les heures trop chaudes, dont le murmure des feuilles et de l'eau abrégeait la lenteur ou notait les rêves.

Un jour notre mère y parut un livre inconnu à la main.

À la forme du volume et à la couleur de la couverture en bois noir, nous pensions que c'était un vieux bréviaire de notre oncle ou un missel de sacristie, dans le temps qu'il y avait au château l'aumônier de notre grand-père. Nous savions que notre mère aimait à lire dans ces volumes d'autel pleins de prières et qui conservaient encore dans leurs pages l'odeur d'encens dont l'encensoir des enfants de choeur les avait jadis parfumés.

Nous fûmes donc agréablement surpris quand elle ouvrit tout à coup le mystérieux volume, et quand elle nous dit, avec un sourire de bonne promesse: «Je vais vous lire aujourd'hui, et bien des jours de suite, une longue et belle histoire, la plus longue et la plus belle que je connaisse après les histoires de _la Bible_. Elle vous apprendra bien des choses sur les hommes et sur les pays d'autrefois.»

Elle ouvrit alors le gros volume, dont les marges, rongées par les rats, laissaient bien des vides sur le bord des pages: c'était la traduction de l'_Odyssée_ d'Homère par madame Dacier. Il n'y en a point de plus inexacte et de plus libre, et cependant il n'y en a point de plus fidèle. Pourquoi? Parce que la bonne et savante madame Dacier adorait Homère, son modèle, plus qu'aucun autre traducteur ne l'a jamais adoré; parce que l'amour est une révélation; parce qu'enfin, sans s'inquiéter jamais de sa propre gloire d'écrivain, cette femme, forte de l'érudition antique, ne s'appliquait qu'à faire sentir, non littéralement, mais par analogies et par périphrases quelquefois ridicules, mais toujours sincères, la pensée ou le sentiment de son poëte; miroir souvent terni, mais miroir vivant, qui défigure parfois l'image, mais qui rend ce qu'il y a de plus intraduisible dans l'image: la ressemblance et la vie!

Nous restâmes impatients et attentifs, assis sur l'herbe à portée de la voix. L'attention de notre père et de notre oncle, éveillée par cette lecture, augmenta la nôtre. Ils fermèrent les petits volumes qu'ils tenaient dans leurs mains, comme si tout devait céder à l'intérêt de ce gros livre, et ils prirent l'un et l'autre sur leur banc l'attitude d'hommes qui écoutent.

XIII

«Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mère, que je vous apprenne ce que c'est qu'un poëme épique. Un poëme épique est une histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les détails sont plus ou moins imaginaires. Le poëte, c'est-à-dire celui qui raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la récite ou qu'il l'écrit en phrases cadencées et musicales qu'on appelle vers. L'agrément qui résulte de ces sons réguliers et harmonieux pour l'oreille, ainsi que l'agrément qui résulte des images, des peintures, des compositions, pour les yeux de l'âme, enchantent l'auditeur ou le lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mémoire des hommes.

«Homère était un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter. Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chanté une guerre entre les Grecs et les Troyens d'Ilion, appelée l'_Iliade_; après cette histoire, il voulut chanter une histoire moins héroïque et plus familière, dans laquelle, non pas les héros seulement, mais tout le monde, depuis le héros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu'à la servante, retrouvât l'image de sa propre vie. L'_Odyssée_ est un poëme épique familier, le poëme de la vie humaine tout entière, sans acception de conditions ou de rangs dans la société. Si je le lisais à la servante de la basse-cour _Geneviève_, qui prend la poignée de grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules; si je le lisais au vieux _Jacques_, le berger qui trait ses chèvres descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchés au soleil à ses pieds, Geneviève et Jacques s'y reconnaîtraient; ils prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intérêt qu'un roi ou qu'une reine à cette histoire.

«Vous-mêmes, mes enfants, votre père, votre oncle, l'un sous le nom d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinoüs, moi-même, sous le nom de Pénélope, nous y sommes tous.--Lisons donc! nous écriâmes-nous en battant des mains.--Eh bien! je vais lire, dit-elle.

«Mais d'abord sachez ce que c'était qu'Ulysse, dont il est tant question dans cette histoire. Ulysse était un roi d'une petite île grecque appelée Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande Grèce. Il avait accompagné Agamemnon, autre petit roi d'un canton de la Grèce appelé Argos, à la guerre contre les Troyens. Après la destruction d'Ilion, Ulysse avait erré longtemps sur la mer sans pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pénélope, et son fils, Télémaque, dont M. de Fénelon nous a raconté les aventures, gémissaient de son absence. La belle Pénélope, dont le rang, la beauté, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs de la Grèce, était obsédée dans son palais par des prétendants à sa main. Ils dédaignaient son fils, Télémaque; ils dévoraient ses biens; ils exigeaient, la menace à la bouche, que Pénélope choisît entre eux un époux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le délai. Ici commence le poëme. Le poëte, avec la rapidité du vol de la pensée, qui ne connaît point de distance, plane tantôt sur un lieu, tantôt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout à l'heure avec Pénélope; aujourd'hui à Troie ou à Argos, demain à Ithaque. Il voit comme un dieu tout ce qu'il veut regarder à la fois ou tour à tour.»

Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadencée, le premier chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre.

Quand elle en fut à ces vers où Minerve supplie Jupiter de permettre à Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie:

«Ulysse, dont l'unique désir est de revoir au moins s'élever de loin la fumée de la maison où il est né et où il voudrait mourir!»

--«Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens et du coeur de l'homme dans ce seul mot: _la fumée de la maison de ses pères!_ Supposez que vous soyez égarés depuis des années et des années dans l'immensité de ces forêts qui nous entourent; supposez que du haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une légère vapeur bleue s'élever dans le ciel au-dessus du toit du château: que ne vous dirait pas au coeur cette petite colonne bleuâtre sortant de la cheminée de votre père et de votre mère? que ne verriez-vous pas des yeux de l'âme à travers cette fumée? Vos berceaux, votre père, votre mère, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos chiens, vos troupeaux, la table, le foyer où l'on prépare les aliments de la famille, les entretiens au coin de l'âtre, les embrassements au coucher et au réveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une seule légère fumée, sortant du fagot de buis que la servante jette le soir sur les cendres chaudes!

«Eh bien! voilà comment Homère, qui apparemment sentait tout cela, parce qu'il avait été si souvent lui-même errant loin du foyer perdu de son enfance; voilà pourquoi, dis-je, il éveille toutes ces délices et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise dans le coeur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement ce qu'il veut faire sentir! Voilà le poëte! le poëte, bien supérieur à l'historien, car l'historien raconte, et le poëte peint!»

XIV

Elle reprit et s'arrêta bientôt après à ces vers où Homère raconte l'entrée de Télémaque dans le palais de sa mère Pénélope. Minerve vient d'y arriver sous la figure d'un étranger.

«Télemaque, conduisant son hôte, le débarrasse de sa lance, la pose d'abord contre une colonne, puis la place dans l'armoire luisante où sont rangées les lances d'Ulysse, son père. Il le conduit vers un siège qu'il recouvre d'un beau tapis de lin, orné de riches broderies; au-devant du siège était un tabouret pour reposer ses pieds... Alors une servante, portant à deux mains une aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent, pour que Télemaque et son hôte y lavent leurs mains. Elle dresse ensuite devant eux une table polie. La femme chargée des provisions dans le palais y dépose des pains et des mets nombreux; un autre serviteur apporte des plats lourds de diverses espèces de viandes. Il leur distribue des coupes d'or; un héraut s'empresse d'y verser le vin.»