Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 21
De lichens et de joncs sordidement vêtue, De ses habits mouillés le flot s'égoutte en vain; Dans ses haillons verdis la charmante statue Sous l'outrage du sort conserve un front divin; Le filet de cristal que sa robe distille Abreuve le pasteur, l'enfant, le matelot, Fait boire l'oranger dans les ravins de l'île, Et, quand il a rempli mille cruches d'argile, Va jusque dans la mer se perdre à petit flot. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
XII
Eh bien! je crois te voir dans cet humble symbole, Toi, source de mon coeur!... Quand tes filets pliés Dégouttent d'eau de mer sur ton bras, où les colle L'écume du récif qui te blanchit les piés; Ou bien quand tes cheveux, que la lame épouvante, Battant ta maigre épaule, aiment à s'y jouer Avec le flot qui monte, avec la mer qui vente, Et que, tes bras levés, comme une urne vivante, Tes deux mains à ton front veulent les renouer! Jeune fille aux longs yeux, c'est à toi que je pense!
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C'est ainsi que d'abord la nature, puis l'imagination, puis la piété, puis l'amour me donnèrent les premiers instincts, puis les premières leçons de poésie. Je n'ai jamais eu une pensée dont je ne retrouve la racine dans un sentiment; tout vient du coeur: _nascuntur poetæ_. J'ai trouvé l'autre jour cette inscription au crayon, et signée seulement d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de ma maison de village, à Milly. L'anonyme a raison, les poëtes y naissent, et puissent-ils aussi y mourir!...
LAMARTINE.
XXIVe ENTRETIEN.
12e de la deuxième Année.
ÉPOPÉE.
HOMÈRE.--L'ODYSSÉE[2].
[Note 2: Nous dirons dans le prochain Entretien pourquoi nous commençons par l'_Odyssée_ notre étude en trois Entretiens sur Homère, au lieu de la commencer par l'_Iliade_.]
I
L'_Iliade_ est le poëme de la vie publique; l'_Odyssée_, que j'ouvre en ce moment devant vous, est le poëme de la vie domestique. Il y a autant de différence entre l'_Iliade_ et l'_Odyssée_ qu'il y en a entre le champ de bataille ou le conseil des princes et le foyer de famille. L'_Iliade_ célèbre l'héroïsme, l'_Odyssée_ raconte le coeur humain. La première de ces épopées est le livre des héros, la seconde est le livre de l'homme. Homère est plus sublime peut-être dans l'_Iliade_, il est plus intéressant dans l'_Odyssée_; la gloire a des accents plus éclatants, la nature en a de plus intimes et de plus pathétiques. Dans l'un et dans l'autre de ces poëmes différemment divins, Homère est égal à lui-même, c'est-à-dire supérieur à tout ce qui a été raconté ou chanté avant lui. Faisons donc faire silence à tous les bruits du jour dans notre âme et reportons-nous à l'époque héroïque et pastorale du monde, dans une de ces îles, véritables _Édens_, de la mer sur l'Archipel, et écoutons.
II
Cependant, avant de vous dérouler ces vers admirables qui semblent avoir conservé dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des rames d'où dégoutte l'onde amère, les frémissements des brises du ciel dans les cyprès, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui appartient moins à la rhétorique qu'à l'observation du coeur humain: c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homère dans l'_Odyssée_, il faut être né et avoir vécu dans des conditions de vie rurale, patriarcale ou maritime, analogues à celles dans lesquelles le poëte de la nature a puisé ses paysages, ses moeurs, ses aventures et ses sentiments. La vérité du tableau ne peut nous frapper qu'autant que nous avons connu le modèle.
Malheur à l'homme qui, soit par le trop d'élévation, soit par le trop de défaveur de sa destinée, est né dans les villes, et qui a été élevé à distance des scènes primitives, naïves, agricoles, champêtres ou maritimes de la nature! Celui-là ne comprendra jamais l'_Odyssée_. Le fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale moderne, le fils du mercenaire qui est né comme la _pariétaire_ des murs d'une cité et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallèles de la ville où son atelier le nourrit et le dévore, ne doivent pas même ouvrir ces poëmes d'Homère; l'épopée de la mer, des montagnes, des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux. C'est là une des privations intellectuelles, une des injustices du sort dont il faut également les plaindre, qu'ils soient grands ou petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le monde champêtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les oreilles, pour l'imagination et pour le coeur, leur sont interdits! Ayons même compassion de leur grandeur ou de leur misère! Qu'ils assistent aux drames plus ou moins déclamatoires des grands ou petits poëtes de la scène; qu'ils applaudissent aux féroces ambitions des héros de cour ou de rue dans les cours et dans les cités; qu'ils savourent bien la connaissance du coeur humain étalé devant eux, en horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille, les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Térence ou les Molière, ces sublimes choristes des hommes rassemblés, c'est là leur lot à eux; mais quant à Homère, et surtout à l'Homère de l'_Odyssée_, qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respiré en naissant l'âme des champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la nature à l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les chants des poëtes épiques!
Quant à moi et à la plupart d'entre vous, nous avons été plus favorisés du ciel; nous sommes nés ou nous avons grandi loin de l'ombre morbide des villes, à l'ombre salubre du verger de notre toit rustique, sur une colline labourée, à l'ombre du rocher, au bord de la mer, où les chants des bergers et des pêcheurs nous ont bercés tout près de la terre, entre les genoux de nos mères ou de nos Euryclées (servante vieillie de Télémaque dans la maison de Pénélope, à Ithaque).
Aussi pouvons-nous lire et relire l'_Odyssée_ avec une intelligence et une délectation aussi complètes que si les images et les souvenirs du poëte étaient nos images natales et nos souvenirs de berceau.
Il y a en effet une étonnante ressemblance de famille entre les sites et les moeurs décrites dans le poëme d'Homère et entre les sites et les moeurs des provinces reculées du midi de la France. Là, ce qu'on appelle improprement la civilisation, c'est-à-dire le luxe, le prolétariat, la misère et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit, sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. À l'époque où je suis venu au monde surtout, les vestiges et les traditions du régime féodal volontaire, vestiges encore mal effacés entre les châteaux et les chaumières, rappelaient à s'y tromper les moeurs et les habitudes de cette féodalité primitive et rurale qui existait du temps d'Homère dans Ithaque et sur le continent grec des bords de la mer Adriatique. Des chefs héréditaires de peuplade ou de village, appelés _rois_ du temps d'Ulysse, s'appelaient _seigneurs_ de nos jours. Ces pères de famille, plutôt que ces souverains, étaient peuple eux-mêmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se distinguaient des autres habitants des vallées et des montagnes que par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la même main. Ils rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils exerçaient une hospitalité sans faste, mais libérale. Leurs châteaux, en général démantelés depuis les guerres de religion, depuis le nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de supériorité et de noblesse que quelques tourelles décapitées. Leur majesté était toute dans leurs ruines. Les paysans, émancipés de toute féodalité oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni redevances, mais ils leur payaient toujours spontanément l'amour d'habitude, la déférence de tradition, le respect héréditaire. Ces liens, d'autant plus forts qu'ils étaient tout à fait volontaires, unissaient la chaumière au château. On y menait la même vie, seulement un peu plus large dans le château, un peu plus mercenaire dans le village.
Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient été rois dans la langue de _la Bible_ ou d'Homère; ils n'étaient plus en France que citoyens égaux en tout au peuple des campagnes, mais c'étaient des rois récemment découronnés. Ils régnaient encore, quand ils étaient dignes d'être aimés, par le souvenir, par la vieille affection du pays et par la déférence volontaire, sur les populations affranchies.
C'est dans cette classe homérique et biblique que j'étais né. Je ne m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirés au sort pour ceux qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque le premier bonheur de la vie est de naître à une bonne place au soleil et à une bonne place dans le coeur de ses contemporains.
«Heureux ceux, dit Homère, qui sont nés de race libre.»
La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'était nous.
III
Cette condition sociale dans laquelle j'avais eu le hasard de naître, le pays pastoral et agricole que nous habitions, la maison, les vergers, les champs, les aspects, les relations fières, mais douces, des paysans avec le château et du château avec les chaumières; les nombreux serviteurs, jeunes ou vieux, attachés héréditairement à la famille par honneur et par affection plus que par leurs pauvres salaires; mon père, ma mère, mes soeurs, les occupations pastorales, rurales, domestiques, des champs ou du ménage, toutes ces habitudes, au milieu desquelles je grandissais, étaient tellement semblables aux moeurs des hommes de l'_Odyssée_ que notre existence tout entière n'était véritablement qu'un vers ou un chant d'Homère. On va en juger par cette esquisse du paysage, du château, de la ferme et des habitants.
IV
La révolution française, à peine finie, avait supprimé les substitutions et les droits d'aînesse, qui perpétuaient quelquefois utilement pour les familles, quelquefois iniquement pour les enfants, la transmission des terres de père en fils. Mon grand-père, chargé de jours, était très-riche en territoires dans la Bourgogne et dans les montagnes de la Franche-Comté. Il venait de sortir des prisons de la Terreur. Il se reposait dans cette douce halte de la vie qu'on appelle une belle vieillesse, avant de mourir. Après sa mort, son vaste héritage s'était partagé entre ses six enfants, trois fils et trois filles. De cette nombreuse maison, mon père seul, quoique le dernier né, s'était marié. Chacun de ses fils ou de ses filles avait eu pour sa part une terre avec un château dans l'une des deux provinces où nos biens paternels ou maternels étaient situés. On présume aisément qu'à l'exception de la terre principale, voisine de la ville et habitée plus ordinairement par mon grand-père, la plupart de ces terres, livrées à des fermiers ou à des intendants, étaient négligées, et que les demeures, quoique anciennement féodales, portaient les traces d'abandon et de délabrement qui précèdent la ruine des édifices humains.
Le second de mes oncles par ordre de naissance avait eu pour son lot un domaine riche en forêts et en pâturages, à quelque distance de Dijon. Cette terre est située au milieu d'un groupe ou d'un noeud confus de montagnes noires dont j'aperçois et dont je reconnais encore les gorges sombres avec l'émotion des jeunes souvenirs, quand je passe en chemin de fer à la station alors inconnue de _Mâlins_. La fumée des chaumières du village d'Ursy, qui s'élève en léger brouillard bleuâtre au-dessus de cette mer de verdure, est inaperçue des voyageurs; mais elle me fait monter à moi les larmes aux yeux. Je pourrais dire de quel foyer de bûcheron ou de laboureur cette fumée s'élève, et quelle mère de famille, autrefois servante ou bergère au château, jette le fagot dans l'âtre pour chauffer, au retour des bois humides, les mains de son mari et de ses petits enfants.
Ce groupe de noires montagnes est percé à peine de quelques vallées étroites et tortueuses. Les chênes, des deux côtés du ravin, entre-croisent leurs branches et répandent leur nuit en plein jour sur ces solitudes. Chacune de ces gorges sert de lit à un sentier creusé de profondes ornières. C'est par ces chemins creux que les bois de la contrée, sa seule richesse, descendent, après les coupes, sur la rive gauche de la rivière d'Ouche, qui roule plutôt qu'elle ne coule des hauts plateaux de la Bourgogne vers la ville de Bossuet.
Le château, caché aux regards par deux mamelons et par des rideaux de grands frênes, n'est aperçu que par les corneilles et par les geais des collines élevées qui l'entourent; les petits bergers paissent leurs moutons dans les clairières nues des sommets.
C'était autrefois un château à tours, à fossés, à ponts-levis; on en voit encore les vestiges mal recouverts par les constructions modernes. Il ressemble aujourd'hui à une immense abbaye d'Italie ou d'Allemagne. Il est percé de quinze fenêtres à balcons de pierres moulées sur sa façade; il est orné d'architecture à peine ébréchée par le temps; il est décoré, au-dessus de la corniche, par une balustrade élégante plus digne d'une villa de Rome que d'un manoir de la Bourgogne.
Les avenues de cerisiers, les buis séculaires, ces ifs du Nord, ce velours des murs d'enceinte, les larges parterres, les immenses jardins, les pièces d'eau dormante dans leurs bassins de roseaux et de marbre, les fontaines bouillonnantes par la gueule des dauphins moussus sous le hêtre colossal, les longs méandres de charmilles taillées en murailles arrondies en berceaux, les gradins de gazon fuyant en perspective pour conduire le regard jusqu'au coeur des bois, enfin les forêts épaisses et silencieuses qui entourent la demeure, tout donnait au château de mon oncle un caractère de mélancolique grandeur et de sauvage majesté. Il rappelle le cloître des _Camaldules_ de Naples ou de _Vallombreuse_ de Florence, plus que l'habitation d'une famille de simples gentilshommes de campagne.
C'est peut-être ce caractère claustral qui avait, à son insu, porté mon oncle à préférer ce séjour à toute autre habitation moins sévère dans le partage des biens de la maison.
Cet oncle était destiné à l'Église avant la Révolution; il était entré contre son gré dans cet ordre, avec la perspective toute mondaine d'un évêché ou d'une abbaye. Il en était sorti sans regret, expulsé par la Révolution. De son état il n'avait conservé que la décence.
Pour éviter le contraste entre son ancienne profession et sa vie nouvelle de simple agriculteur cultivant le domaine de ses pères, il s'était retiré à jamais hors du monde dans cette thébaïde opulente. De prêtre sans vocation il s'était fait patriarche, par dégoût du monde. Ses bois, ses champs, ses serviteurs, ses troupeaux, sa figure de sérénité et de paix, sa philosophie orientale et contemplative, tout rappelait en lui un Abraham sans épouse. Seulement sa tente était un château, ses palmiers étaient des chênes, et ses chameaux étaient les plus forts taureaux de la province; leurs couples mugissants, attelés dès l'aurore à la charrue, faisaient fumer les collines défrichées de leur haleine et de leurs sueurs, comme des chaudières vivantes de force animale évaporées au soleil d'été sur les sillons.
V
Cet oncle, à qui sa profession sacerdotale interdisait le bonheur d'avoir une famille, aimait tendrement mon père; il nous avait adoptés pour ses enfants. Nous quittions tous les ans notre maison moins pastorale du Mâconnais pour aller passer l'été et l'automne dans sa belle demeure; elle m'était destinée après lui. Notre père et notre mère nous y conduisaient tout petits pour y continuer notre éducation domestique et pour animer un peu cette solitude par ce doux tumulte dont six enfants en bas âge remplissent la maison d'un homme sans famille. C'est là que nous avons pris tous le goût passionné et l'habitude de la vie des champs, qui élargit l'âme, en opposition avec le séjour des villes, qui la rétrécit. L'espace grand devant les pas, le ciel libre sur la tête rendent l'âme vaste et l'esprit indépendant: les murs sont l'esclavage, les champs sont la liberté.
VI
Les moeurs, les travaux, les loisirs, les habitudes à la fois dignes et rurales que nous avions là sous les yeux, étaient bien propres à nous façonner l'âme et les sens à la vie antique et patriarcale des hommes homériques de l'_Odyssée_. Le château était une tribu dont le chef grec ou le scheik arabe était notre oncle; les maîtres et les serviteurs y vivaient presque dans l'égalité et dans la familiarité de la tente antique; la différence n'était que dans la diversité des soins et des travaux. L'autorité, établie d'elle-même par l'habitude et par le respect, avait à peine besoin du commandement pour être obéie. Chacun des nombreux serviteurs du château allait de soi-même à ses fonctions, comme les troupeaux à qui l'on ouvre l'étable vont d'eux-mêmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux pâturages. Presque tous étaient nés ou avaient grandi dans la maison. Une hiérarchie naturelle et ascendante faisait, année par année, passer le berger d'agneaux au rang de berger de génisses, de berger de génisses au rang de toucheur de boeufs, du rang de toucheur de boeufs à celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue à celui de conducteur de chevaux, chargé d'aller toutes les semaines conduire aux marchés les chars de grains et d'en rapporter le prix au maître. Il en était de même pour les ouvriers bûcherons, tous habitants du village voisin: les hommes mûrs abattaient les chênes avec la hache, les enfants ébranchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairières. Il en était de même aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait sa fonction proportionnée à son sexe, à sa force, à son aptitude, à ses années: les uns maniaient la faux à l'heure de la rosée; les autres, la faucille à l'heure où la paille sèche brûle la plante des pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-là la chargeaient sur les chariots; les jeunes filles éparpillaient sur la pelouse tondue le sainfoin coupé et suspendu aux dents de bois de leur râteau; les enfants, les glaneuses cueillaient çà et là les épis et les herbes oubliés, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras; d'autres se suspendaient à droite et à gauche aux ridelles du char pour le tenir en équilibre dans le chemin raboteux et pour empêcher le monceau d'épis de crouler en route avant d'arriver aux granges.
VII
Quand le soir tombait, toute cette tribu rentrait en chantant dans les cours; on allait se laver les mains et le visage aux fontaines; on rentrait dans la cuisine pour prendre en commun le repas du soir.
La cuisine n'était pas moins homérique que l'étable, que le labour, que la fenaison, que la moisson ou que le battage des gerbes sur l'aire. La table était gouvernée par le vieux Joseph, semblable à Patrocle dépeçant les viandes d'Achille. Il était assisté par cinq ou six servantes, _Briséis_ ou _Euryclées_ de ce ministre en chef des festins.
D'immenses chaudières suspendues aux chaînes d'airain des crémaillères fumaient en bouillonnant sur la flamme, sans cesse nourrie de bois vert, du foyer. On puisait dans ces chaudières avec de larges cuillers de cuivre, luisantes comme l'or, les portions de légumes ou de lard qu'on servait aux ouvriers de la ferme sur des plats d'étain qui couvraient la table.
Cette table sans nappe, de noyer poli, entourée de bancs, s'étendait d'un mur à l'autre sous la voûte immense et enfumée de la cuisine voûtée. La flamme du foyer et quelques lampes grecques à bec de grue l'éclairaient de lueurs fantastiques.
Les chefs d'attelage s'asseyaient au bout le plus honorable, parce qu'il était le plus rapproché du grand fauteuil de bois où le cuisinier Joseph, pareil à un roi, présidait au festin, assis lui-même sous le vaste manteau de pierre de la cheminée; puis les bouviers, puis les simples journaliers, puis les bergers, presque tous enfants en bas âge, à l'exception du berger en chef des moutons, vieillard respecté, pensif, jaseur et philosophe, qui s'asseyait en tête des bouviers par le droit de ses années et de sa profonde sagesse.
Quant aux femmes et aux filles, selon la coutume des siècles d'Homère et de notre pays, elles n'avaient point de place à table à côté des hommes; elles mangeaient debout derrière les bergers, les unes adossées aux piliers de la voûte, les autres groupées et accroupies sur le seuil des fenêtres, et quand elles voulaient boire elles allaient une à une puiser l'eau fraîche dans un seau suspendu derrière la porte. Une poche de cuivre étamé, au long manche de fer, leur servait de coupe ou de verre; elles y trempaient leurs lèvres comme des agneaux dans le courant limpide du lavoir.
Ce repas s'accomplissait en silence, interrompu seulement de temps en temps par quelques remarques profondes, fines ou malicieuses, du vieux berger, aussi sage que Nestor, ou par quelques rires contenus des jeunes filles rougissantes, qui se retournaient contre le mur pour cacher leur visage ou qui s'enfuyaient en folâtrant dans les cours pour rire en liberté.
Le repas terminé, notre mère, qui ne négligeait aucune occasion d'élever à Dieu l'âme de ceux dont elle était chargée, paraissait, suivie de ses filles et un livre à la main, à la porte de la cuisine.
Aussitôt le bruit des services, les conversations, les rires se taisaient; sa physionomie noble, gracieuse et grave, même dans le sourire, apaisait tout ce bruit du jour comme l'huile répandue apaise le léger tumulte des petits flots bouillonnants dans la vasque d'une fontaine. Les hommes se levaient, les fronts se découvraient, les enfants et les jeunes filles se rapprochaient. Elle faisait une courte lecture de piété appropriée à l'intelligence et à la condition de cette famille: c'était le plus souvent un petit épisode tout rural et tout pastoral de _la Bible_, suivi d'un petit commentaire qui faisait sentir à ces pauvres gens la similitude de leur vie à la vie des patriarches aimés de Dieu, puis une courte prière pour bénir le jour et le lendemain. Ainsi rien ne manquait à cette existence de la famille agricole, pas même l'élévation de la pensée au-dessus de cette terre, pas même ce _sursum corda_ qui manque à toute chose quand on ne la relie pas avec l'infini, l'horizon de l'âme.
VIII