Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 20

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«Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau; la moindre de ses fractions devient un _tout complet_, qui comprend tout, et dans lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu'à la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite éternité. Réunissez donc en ce moment, par la pensée, les plus beaux accidents de la nature; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin d'automne, une nuit semée d'étoiles et une nuit couverte de nuages, des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les frimas, des champs dorés par les moissons: vous aurez alors une idée juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil, qui se plonge sous les voûtes de l'occident, un autre observateur le regarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie ce vieil astre, qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du soir, est-il dans ce moment même ce jeune astre qui s'éveille humide de rosée, dans les voiles blanchissants de l'aube? À chaque moment de la journée, le soleil se lève, brille à son zénith et se couche sur le monde; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni midi, ni occident vrai: tout se réduit à un point fixe d'où le flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de plus beau; car, en nous donnant l'idée de la perpétuelle magnificence et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image éclatante de sa glorieuse Trinité.

«Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'après, l'atmosphère serait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes de la respiration; la lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes, ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme céleste. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipse en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige; ce ne serait plus qu'une suite de conjonctions effrayante: tout à coup un signe d'été serait atteint par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pléiades, et le Lion rugirait dans le Verseau; là des astres passeraient avec la rapidité de l'éclair; ici ils pendraient immobiles; quelquefois, se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle Voie lactée; puis, disparaissant tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, selon l'expression de Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité.

«Mais de pareils spectacles n'épouvanteront pas les hommes avant le jour où Dieu, lâchant les rênes de l'univers, n'aura besoin pour le détruire que de l'abandonner.»

XXII

....... Nous étions déjà sous le charme de cette langue où les images dont nous ne pouvions pas contester la justesse se pressaient au fond de nous aussi nombreuses et aussi vagues que les étoiles dans la Voie lactée. Le maître sourit et reprit:

«La nature a ses temps de solennité, pour lesquels elle convoque des musiciens des différentes régions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, des vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des ballades à refrain, des pèlerins qui répètent mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit: le premier, perché sur la plus haute branche de l'ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois. Enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange, où il a placé son gros nid de mousse. Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie: il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres.»

Ici nouveau silence de nos haleines à peine entendues; puis vint la page du rossignol, aussi mélodieuse que l'oiseau.

«Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord ils frappent l'écho des brillants éclats du plaisir: le désordre est dans ses chants; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort; il fait des poses; il est lent, il est vif: c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence! Que ses accents sont changés! quelle tendre mélodie! Tantôt ce sont des modulations languissantes quoique variées; tantôt c'est un air un peu monotone comme celui de ces vieilles romances françaises, chefs-d'oeuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie. L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur.

«Ceux qui cherchent à déshériter l'homme, à lui arracher l'empire de la nature, voudraient bien prouver que rien n'est fait pour nous. Or le chant des oiseaux, par exemple, est tellement commandé pour notre oreille, qu'on a beau persécuter l'hôte des bois, ravir leurs nids, les poursuivre, les blesser avec des armes ou dans des piéges, on peut les remplir de douleur, mais on ne peut les forcer au silence. En dépit de nous il faut qu'ils nous charment, il faut qu'ils accomplissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans nos maisons, ils multiplient leurs accords: il y a sans doute quelque harmonie cachée dans le malheur, car tous les infortunés sont enclins au chant. Enfin, que des oiseleurs, par un raffinement barbare, crèvent les yeux à un rossignol: sa voix n'en devient que plus mélodieuse. Cet Homère des oiseaux gagne sa vie à chanter, et compose ses plus beaux airs après avoir perdu la vue. «Démodocus,» dit le poëte de Chio en se peignant sous les traits du chantre des Phéaciens, était le favori de la muse; mais elle avait mêlé pour lui le bien et le mal, et l'avait rendu aveugle en lui donnant la douceur des chants.»

XXIII

Une exclamation d'enthousiasme éclata dans tout le jeune auditoire; le père Béquet, qui s'était attendri, reprit sa voix virile en poursuivant la page.

«L'oiseau,» continua-t-il à lire, «semble le véritable emblème du chrétien ici-bas: il préfère, comme le fidèle, la solitude au monde, le ciel à la terre, et sa voix bénit sans cesse les merveilles du Créateur.

«Il y a quelques lois relatives aux cris des animaux, qui, ce nous semble, n'ont point encore été observées, et qui mériteraient bien de l'être. Le divers langage des hôtes du désert nous paraît calculé sur la grandeur ou le charme du lieu où ils vivent et sur l'heure du jour à laquelle ils se montrent. Le rugissement du lion, fort, sec, âpre, est en harmonie avec les sables embrasés où il se fait entendre, tandis que le mugissement de nos boeufs charme les échos champêtres de nos vallées; la chèvre a quelque chose de tremblant et de sauvage dans la voix, comme les rochers et les ruines où elle aime à se suspendre; le cheval belliqueux imite les sons grêles du clairon, et, comme s'il sentait qu'il n'est pas fait pour les soins rustiques, il se tait sous l'aiguillon du laboureur et hennit sous le frein du guerrier. La nuit, tour à tour charmante ou sinistre, a le rossignol et le hibou; l'un chante pour le zéphyre, les bocages, la lune, les amants, l'autre pour les vents, les vieilles forêts, les ténèbres et les morts. Enfin presque tous les animaux qui vivent de sang ont un cri particulier, qui ressemble à celui de leurs victimes. L'épervier glapit comme le lapin et miaule comme les jeunes chats; le chat lui-même a une espèce de murmure semblable à celui des petits oiseaux de nos jardins; le loup bêle, mugit ou aboie; le renard glousse ou crie; le tigre a le mugissement du taureau, et l'ours marin une sorte d'affreux râlement, tel que le bruit des récifs battus des vagues où il cherche sa proie. Cette loi est fort étonnante, et cache peut-être un secret terrible. Observons que les monstres parmi les hommes suivent la loi des bêtes carnassières. Plusieurs tyrans ont eu des traces de sensibilité sur le visage et dans la voix, et ils affectaient au dehors le langage des malheureux qu'ils songeaient intérieurement à déchirer. Néanmoins la Providence n'a point voulu qu'on s'y méprît tout à fait, et, pour peu qu'on examine de près les hommes féroces, on trouve sous leurs feintes douceurs un air faux et dévorant, mille fois plus hideux que leur furie.»

XXIV

Nous frémissions. Bientôt nous sourîmes de nouveau aux suaves peintures de l'industrie des oiseaux, si supérieurement décrite depuis par Audubon, Wilson, Toussenel, madame Michelet, ces historiographes de l'intelligence et de l'amour des animaux.

«Une admirable providence se fait remarquer dans les nids des oiseaux; on ne peut contempler sans être attendri cette bonté divine qui donne l'industrie au faible et la prévoyance à l'insouciant.

«Aussitôt que les arbres ont développé leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux: ceux-ci portent de longues pailles dans le trou d'un vieux mur, ceux-là maçonnent des bâtiments aux fenêtres d'une église, d'autres dérobent un crin à une cavale ou le brin de laine que la brebis a laissé suspendu à la ronce. Il y a des bûcherons qui croisent des branches dans la cime d'un arbre; il y a des filandières qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais s'élèvent, et chaque palais est un nid; chaque nid voit des métamorphoses charmantes: un oeuf brillant, ensuite un petit couvert de duvet. Ce nourrisson prend des plumes; sa mère lui apprend à se soulever sur sa couche. Bientôt il va se pencher sur le bord de son berceau, d'où il jette un premier coup d'oeil sur la nature. Effrayé et ravi, il se précipite parmi ses frères, qui n'ont point encore vu ce spectacle; mais, rappelé par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l'enfance autour de sa tête, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abîmes de verdure au-dessous du chêne paternel. Et pourtant, tandis que les forêts se réjouissent en recevant leur nouvel hôte, un vieil oiseau qui se sent abandonné de ses ailes vient s'abattre auprès d'un courant d'eau; là, résigné et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du même fleuve où il chanta ses amours, et dont les arbres portent encore son nid et sa postérité harmonieuse.

«C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la classe des petits oiseaux, les oeufs sont ordinairement peints de la couleur dominante du mâle. Le bouvreuil niche dans les aubépines, dans les groseilliers et dans les buissons de nos jardins; ses oeufs sont ardoisés comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un de ces nids dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre, contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus, toute humide. Le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang avec l'ombrage d'un noyer qui servait de fond à la scène, et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces dont il a paré la nature.....

XXV

L'heure sonna trop prompte à la lugubre horloge de la chapelle: nous aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en sortant, à la fin de l'année d'études, de lire à satiété ces volumes. Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous n'eûmes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rêvâmes la nuit; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre mémoire au réveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un éblouissement d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la poésie. Il fit le même effet sur Béranger plus avancé en âge.

Pourquoi? Parce qu'indépendamment des beautés réelles de ce style, ce style était neuf, et qu'il y a dans la nouveauté une primeur de sensations qui est à elle seule une beauté littéraire. De même que chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle portent leurs pensées, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous révélait le style du dix neuvième siècle: style composite, comme le genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mêle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de solidité du fond.

XXVI

Aussi les oeuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers livres sur lesquels nous nous précipitâmes comme sur la proie de nos imaginations à la fin de nos études, en rentrant dans les bibliothèques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mérite de ce grand prestidigitateur de style, ce que _René_ et _Atala_, _les Martyrs_ donnèrent de délires à mon imagination; mais je dois dire aussi que, dès ces premières lectures au collége, tout en étant plus ému peut-être qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la musique et surtout de la mélancolie de ce style, je fus plus frappé que tout autre aussi du défaut de raisonnement, de naturel et de simplicité qui caractérisait malheureusement ces belles oeuvres. Je me souviens qu'un jour, assis avec quatre de ces condisciples sur un tronc d'arbre au bord du Rhône, nous lûmes pendant toute la récréation quelques chapitres du _Génie du Christianisme_ et que nous en fûmes émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut fermé, nous nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies; tout le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût jamais tombé sous nos yeux dans le cours de nos lectures.--Et toi? me demandèrent mes camarades.--Moi, répondis-je, je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.--Et pourquoi? ajoutent-ils.--Parce que c'est trop beau, répondis-je, parce que la nature y disparaît trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages sont des larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs.

Mes amis se récrièrent alors sur la sévérité de ce jugement précoce, qu'ils ont ratifié depuis; ils m'ont rappelé bien souvent plus tard cette précocité de bon sens qui se laissait séduire, mais qui ne se laissait pas tromper par ce grand génie de décadence.

Cependant M. de Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent dès mon enfance le grand horizon de la poésie moderne.

XXVII

Les poëtes antipoétiques du dix-huitième siècle, Voltaire, Dorat, Parny, Delille, Fontanes, La Harpe, Boufflers, versificateurs spirituels de l'école dégénérée de Boileau, furent ensuite mes modèles dépravés, non de poésie, mais de versification. J'écrivis des volumes de détestables élégies amoureuses avant l'âge de l'amour, à l'imitation de ces faux poëtes.

André Chénier n'avait pas encore été recueilli en volume; je n'en connaissais que la sublime et divine élégie de _la Jeune Captive_, citée en partie par M. de Chateaubriand.

Bien qu'André Chénier, dans son volume de vers, ne soit qu'un Grec du paganisme, et par conséquent un délicieux pastiche, un pseudo-Anacréon d'une fausse antiquité, l'élégie de _la Jeune Captive_ avait l'accent vrai, grandiose et pathétique de la poésie de l'âme. L'approche de la mort, qui attendait le poëte à la porte de sa prison sur l'échafaud, avait changé le diapason de ce jeune Grec en diapason moderne. L'amour et la mort sont deux grandes muses; grâce à leur inspiration réunie, la manière trop attique d'André Chénier était devenue du pathétique. Ces vers avaient coulé, non plus de son imagination, mais de son coeur, avec ses larmes. Voilà le secret de cette élégie tragique de _la Jeune Captive_, qui ne ressemble en rien à cette famille d'élégies grecques que nous avons lues plus tard dans ses oeuvres.

XXVIII

Je m'écriai tout de suite en la lisant: Voilà le poëte! Cette révélation donna malgré moi le ton à plusieurs des essais de poésie vague et informe que j'écrivais au hasard dans mes heures d'adolescence.

On en retrouvera quelque trace dans l'élégie intitulée _la Fille du pêcheur_, qui n'a jamais été ni achevée ni publiée par moi. Je l'achève et je la publie ici pour la première fois. On a lu avec indulgence une page en prose de mes _Confidences_ sous le nom de _Graziella_. J'ai dit, dans cette demi-confidence de première jeunesse, que, pendant notre séjour dans l'île, j'écrivais de temps en temps des vers mentalement adressés à la charmante fille du pêcheur, bien qu'elle ignorât ce que c'était que des vers et dans quelle langue ces vers étaient écrits. _La Fille du pêcheur_ est une de ces élégies que j'esquissai au crayon sous le figuier et sous la treille dorée par le soleil de l'île; on y retrouvera, à travers les réminiscences grecques de Théocrite et d'Anacréon, quelque pressentiment d'André Chénier, mais avant que la muse d'André Chénier eût pleuré, et quand elle jouait encore sur le sable de la mer d'Ionie avec les bas-reliefs et les débris des Vénus grecques roulés par les flots.

LA FILLE DU PÊCHEUR

GRAZIELLA.

I

Quand ton front brun fléchit sous la cruche à deux anses Où tu rapportes l'eau du puits pour le gazon; Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses Sur le toit aplati de la blanche maison, Et que ton frère enfant, pour marquer la cadence, Pinçant d'un ongle aigu les cordes de laiton, Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton, Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

II

L'autre jour je te vis (tu ne me voyais pas); Tu portais sur ton front ta cruche toute pleine; Son poids de tes pieds nus rapetissait les pas, Et la pente escarpée essoufflait ton haleine. Un vieillard en sueur montait par le chemin (Un frère mendiant qui glane sur la terre); Il rapportait le pain et l'huile au monastère. Il s'approcha de toi, son rosaire à la main; Toi tu compris sa soif et t'arrêtas soudain. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

III

Avant qu'il eût parlé, tu lisais sa requête; Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps; Tu descendis la cruche au niveau de sa tête, Et du vase incliné tu lui tendis les bords. Il y but à longs traits, en relevant sa manche. Il regardait ton front de honte coloré, Et l'eau que le bouquet de tamarisque étanche Ruisselait de sa lèvre et de sa barbe blanche, Comme à travers les joncs s'égoutte l'eau d'un pré. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

IV

Moi, cependant, caché par la vigne et l'érable, Je regardais, muet, la scène d'Orient, L'ombre que ce beau groupe allongeait sur le sable, Ton visage confus, le vieillard souriant; Il te donna, pour prix de ta cruche d'eau pure, Un chapelet de grains colorés de carmin, Une croix de laiton, qui battait sa ceinture; Et toi, courbant ton cou sous sa manche de bure, Tu plias les genoux et tu baisas sa main. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

V

Je retenais de peur mon haleine insensible; Je pensais voir en toi sous ces cieux éclatants Une apparition d'Homère ou de la Bible: La Jeunesse au coeur d'or faisant l'aumône au Temps! Ou quelque parabole empreinte d'Évangile: La Charité, dont l'âme est l'unique joyau, Au Dieu qui du même oeil voit l'opale ou l'argile Donnant mille trésors dans une goutte d'eau!... Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

VI

Ah! que ne suis-je né pêcheur comme ton frère? Que n'ai-je eu pour berceau ces récifs inconnus? Pour berceuse la mer dont l'écume légère Trempe ce sable tiède où plongent tes pieds nus? Que n'ai-je eu pour jouet et pour seul héritage La barque, l'aviron, la mer creuse, et la plage Où le soir, quand la proue accoste le rivage, Le filet, tout gonflé d'écaille au jour changeant, Tombe lourd sur la grève, avec un son d'argent? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

VII

Sans sonder l'horizon qui s'enfuit sous la brume, Sans rêver au delà je ne sais quel grand sort, Dans ton île, au soleil toute enceinte d'écume, Aucun de mes désirs n'en passerait le bord. N'est-ce donc pas assez, belle enfant de ces treilles, De te voir tous les jours, et puis de te revoir Tantôt suçant tes doigts de l'ambre des abeilles, Tantôt cousant la voile, ou tressant les corbeilles Pour porter à deux mains la feuille au chevreau noir? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

VIII

Ou bien sous le figuier, de son sucre prodigue, Assise sur le toit entre l'ombre et le fruit, Éplucher en automne et retourner la figue Que le vent de mer sale et que le soleil cuit? Ou quand le grand filet, fatigué par la pêche, S'étend d'un arbre à l'autre et sur la grève sèche, Jeune Parque tenant le fil et le ciseau, Pour renouer la maille où l'écueil a fait brèche, Entrevue à demi derrière ce réseau, Passer et repasser comme une ombre sous l'eau? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

IX

Ou sur le bord moussu de la fontaine obscure T'asseoir, te croyant seule, à la fin du soleil, Comme un moineau son cou, lisser ta chevelure, Dans tes petites mains prendre ton pied vermeil, En laver d'un bain froid la blessure amortie, Arracher de la peau l'épine des cactus, Ou le dard de l'abeille, ou la dent de l'ortie, Et d'une gouttelette avec elle sortie Teindre d'un peu de sang la fleur d'or du lotus? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

X

Sous la grotte où jaillit le seul ruisseau d'eau douce, Une figure en marbre est taillée au ciseau, Vierge ou nymphe, on ne sait; de sa conque de mousse Un triton sur ses pieds verse une nappe d'eau; Dans l'une de ses mains un petit poisson joue; Dans l'autre un coquillage, enfant du bord amer, Tout près de son oreille est collé sur sa joue Comme pour lui chanter les chansons de la mer. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

XI