Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 2

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--Avait-elle hésité?--Je ne sais;--mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine. Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle, elle détourna la tête, et lentement S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant. --Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux. Que je mourrai peut-être avant vous.

--Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras.

Mais le pêcheur se tut, car il ne _croyait_ pas.

Dans ces douze pages de ballade ou de poëme de _Portia_, il y a pour nous une révélation d'un poëte de première race. On sent que la richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du coeur s'agitent en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prévaut un moment sur le paradoxe; mais, hélas! ce moment est court, le paradoxe littéraire, conséquence du paradoxe moral, l'emporte, et le poète retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'où l'on ne remonte que le coeur brisé et par un effort surhumain de vigueur morale.

Mais où est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature manque à l'âme? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir est la dernière force de l'âme; c'est celle qui se réveille quand toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le divin pardon. Mais, ce jeune homme débordant de vie était loin du jour où l'on se demande: «Pourquoi et comment ai-je vécu?»

VI

Viennent ensuite quelques chansonnettes vêtues de mantilles espagnoles et la guitare à la main. Elles appartiennent à une littérature trop débraillée pour que nous les citions dans un catalogue de choses immortelles; cela se chante entre deux vins, cela ne se lit pas. Il faut reconnaître cependant que la gaieté franche a aussi ses chefs-d'oeuvre d'inspiration et ses immortalités d'un soir, et que parmi ces chansonnettes de Musset, il y en a une, _Mimi Pinson_, dont chaque vers est un grelot de folie qui tinte joyeusement et décemment à l'oreille. La langue de la mansarde qui est une langue aussi, n'a rien de plus délicat et de plus svelte. C'est du grec et du gaulois fondus ensemble dans le même vers.

On est étonné du milieu de ces chansons moqueuses, d'entendre tout à coup une note triste dissonner par moment dans la voix du jeune Anacréon et trahir quelque chose qui ressemble au déboire après l'ivresse. Tels sont les vers adressés par Alfred de Musset à Ulric Guttinger, poëte jeune, tendre et pathétique alors comme Musset lui-même, mais déjà touché au coeur par cette pointe salutaire de la première douleur, qui guérit ceux qu'elle blesse. L'accent de ces vers à Guttinger a un pressentiment de gravité qui annonce un commencement d'amertume dans la joie. On sent que l'homme qui chante va bientôt pleurer.

Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi si plein, front pâli sous des larmes de femme! Moi si jeune, enviant ta tristesse et tes maux!

La _Ballade à la lune_, grotesque parodie de l'école romantique et insolent défi à l'école classique, qui se disputaient en ce temps-là le goût français pour le laisser définitivement au bon sens, cette école éternelle, succède à ces vers à Ulric Guttinger.

C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i.

Ces strophes de Scarron prises au sérieux par les classiques, firent plus pour la célébrité précoce du poëte que les plus beaux vers. Mais malheur aux célébrités qui éclatent par un scandale d'esprit! Il ne faut pas plaisanter avec la gloire.

Le poëme de _Mardoche_ vient après ces fantaisies dans le premier volume. Ce poëme n'est lui-même qu'une triste fantaisie écrite avec la plume fatiguée de Byron, quand il griffonnait un chant trivial et bouffon de _Don Juan_. Nous en dirions autant de la nouvelle en vers intitulée _Suzon_. L'analyse seule offenserait la décence.

Le poëte redevient homme et citoyen dans une magnifique apostrophe à la Grèce que la poésie essayait alors de ressusciter par reconnaissance. Il intitule cette aspiration: _Les voeux stériles._

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie, De mes voeux insensés éternelle patrie, J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont. Je suis un citoyen de tes siècles antiques; Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques. La langue de ton peuple, ô Grèce! peut mourir. Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes; Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes, Nos regards tout à coup viennent à découvrir Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue... La langue que parlait le coeur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue; Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Un secret remords de talent perdu semble par moment l'avertir qu'il ne faut pas ainsi répandre la poésie, cette huile des parfums, sur les pieds des courtisanes. Écoutez ce remords dans ces beaux vers:

Tu te frappais le front en lisant Lamartine, Ami, tu pâlissais comme un joueur maudit; Le frisson te prenait, et la foudre divine, Tombant dans ta poitrine, T'épouvantait toi-même en traversant ta nuit.

Ah! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie. C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; C'est là qu'est le rocher du désert de la vie, D'où les flots d'harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.

Ne sent-on pas qu'il aurait pu être un de ces _Moïses_ de la poésie? Et que disons-nous nous-même qu'il ne dise mieux que nous dans cette exclamation qui contient en un vers toute une littérature?

Ah! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie!

C'est pour avoir trop souvent frappé son front au lieu de son coeur qu'il n'a été qu'une grande espérance, au lieu d'être un grand monument, et qu'il a créé cette école des poëtes actuels de l'esprit au lieu de créer l'école des prophètes du coeur.

VII

La note du coeur? il l'avait sous la main, il la laissait dormir. Quels accents de ce siècle dépassent en pathétique et en charme ce soupir adressé à l'astre des nuits qu'il a tout à l'heure terni de son ironie dans la _Ballade à la lune?_.

Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi qui regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit; Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Ou t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête; Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux!

Quand on peut chanter si haut, comment peut-on descendre soi-même des cieux pour ricaner dans la fange avec un grossier _vulgus?_

_Odi profanum vulgus et arceo!_

Ce poëme du _Saule_ est plein d'accents de cette solennité et de cette spiritualité sublimes. On n'est embarrassé que du choix des citations. Voulez-vous la prière, écoutez:

Comme avec majesté sur ces roches profondes Que l'inconstante mer ronge éternellement, Du sein des flots émus sort l'astre tout-puissant, Jeune et victorieux,--seule âme des deux mondes! L'Océan fatigué de suivre dans les cieux Sa déesse voilée au pas silencieux, Sous les rayons divins retombe et se balance. Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense. La terre lui sourit.--C'est l'heure de prier:

Être sublime! esprit de vie et de lumière, Qui, reposant ta force au centre de la Terre, Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier! Toi, dont le bras puissant, dans l'éternelle plaine, Parmi les astres d'or la soulève et l'entraîne Sur la route invisible où d'un regard de Dieu Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu! Tu peux faire accourir ou chasser la tempête Sur ce globe d'argile à l'espace jeté, D'où vers son Créateur l'homme élevant sa tête, Passe et tombe en rêvant une immortalité; Mais comme toi son sein renferme une étincelle De ce foyer de vie et de force éternelle, Vers lequel en tremblant le monde étend les bras, Prêt à s'anéantir, s'il ne l'animait pas! Son essence à la tienne est égale et semblable. Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour, Il te fit immortel, et le fit périssable.... Il te fit solitaire, et lui donna l'amour. Amour! Torrent divin de la source infinie! Ô Dieu d'oubli, Dieu jeune, au front pâle et charmant! Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie Font quelquefois de loin sourire tristement, Qu'importe cette mer, son calme et ses tempêtes, Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes, Et le temps et la vie, au coeur qui t'a connu?

La conception de ce poëme du _Saule_ est indécise et obscure, mais dans l'exécution et dans l'inspiration de certaines scènes, la poésie moderne ne monte pas plus haut et ne plane pas plus vaporeusement dans l'éther; mais le poëte est insaisissable comme le caprice.

La _Coupe et les lèvres_, drame écrit après le poëme du _Saule_, est une profession de scepticisme dans son début, une imitation très-savante, mais trop servile du _Manfred_, de lord Byron, dans les scènes. C'est l'histoire d'un bandit tyrolien amoureux d'une autre Marguerite.

Il y a des détails ravissants, tels que cette première rencontre du bandit et de sa maîtresse.

C'est _Frank_ qui parle:

Fatigué de la route et du bruit de la guerre, Ce matin de mon camp je me suis écarté: J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussière; Et sur le bord d'un puits je me suis arrêté. J'ai trouvé sur un banc une femme endormie, Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans, Que je connais, Gunther.--Sa mère est mon amie. J'ai passé de beaux jours chez ces bons paysans. Le cher ange dormait les lèvres demi-closes.-- (Les lèvres des enfants s'ouvrent, comme les roses, Au souffle de la nuit).--Ses petits bras lassés Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes. D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes. De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés, Je l'ignore.--On eût dit qu'en tombant sur sa couche Elle avait à moitié laissé quelque chanson, Qui revenait encor voltiger sur sa bouche, Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson. Nous étions seuls.--J'ai pris ses deux mains dans les miennes. Je me suis incliné,--sans l'éveiller pourtant, Ô Gunther! J'ai posé mes lèvres sur les siennes, Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.

Goethe n'a pas plus de naïveté, Byron plus de fraîcheur. Ajoutons qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre plus de force et plus de désespoir de pensée que dans les vers suivants, imprécations de Frank qui se cramponne à la vie.

Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire. Tu ris, spectre affamé. Je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire; Mais je crois au néant, comme je crois en moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous sa lumière Qu'une immortalité, celle de la matière. La poussière est à Dieu;--le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de César? Une herbe, un grain de blé, mon Dieu, voilà la vie. Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir été Un petit monde, un tout, une forme pétrie. Une lampe où brûlait l'ardente volonté, Et que rien, après moi, ne reste sur le sable, Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas? Rien! pas même un enfant, un être périssable! Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas! Rien qui puisse crier d'une voix éternelle À ceux qui téteront la commune mamelle: Moi, votre frère aîné, je m'y suis suspendu! Je l'ai tétée aussi, la vivace marâtre; Elle m'a, comme à vous, livré son sein d'albâtre... --Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu? Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice; Si je l'avais meurtri d'une telle façon Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice, Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson? Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide: Érostrate a raison. Empédocle a vaincu les héros de l'histoire, Le jour qu'en se lançant dans le coeur de l'Etna, Du plat de sa sandale il souffleta la gloire, Et la fit trébucher si bien qu'elle y tomba. Que lui faisait le reste? Il a prouvé sa force. Les siècles maintenant peuvent se remplacer; Il a si bien gravé son chiffre sur l'écorce Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer. Les parchemins sacrés pourriront dans les livres; Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d'un peuple avec lui s'éteindra. Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. Je ne veux pas mourir.--Regarde-moi, Nature!

_À quoi rêvent les jeunes filles_ n'est qu'une bouffonnerie en vers faciles, une scène de _Don Quichotte_ rimée, un proverbe à jouer après souper entre deux paravents. L'esprit rapetisse tout, même le génie.

Le poëme burlesque de _Namouna_, imitation littérale d'un chant de _Don Juan_, n'est qu'une jolie mystification poétique où l'auteur vous mène jusqu'à la fin de ses trois chants sans sortir de l'exorde. On a fini sans avoir commencé. Le badinage est gai, mais il est trop long et trop usé. Cela rappelle ces espiègleries d'enfants qui promènent sur les lèvres fermées d'autres enfants comme eux, la barbe d'une plume pour les faire rire; la lèvre rit, mais l'âme ne rit pas; puérilité indigne d'un talent qui se respecte même dans ses jeux!

VIII

_Rolla_ est selon nous l'apogée du talent d'Alfred de Musset. Mais quel usage du talent que ce poëme!

Un jeune homme a usé sa vie, son âme et sa fortune en quelques années de débauches. Corrompu jusqu'à la moelle, il veut corrompre toute innocence autour de lui; il veut que son dernier soupir soit un dernier crime. Il achète d'une mère infâme une pauvre victime innocente de la misère et du libertinage; il s'en fait aimer; puis quand il a dépensé sa dernière obole, il savoure un infâme suicide dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tué l'âme avant de se tuer lui-même. Il lègue un cadavre à un lieu de débauche! Voilà le poëme.

Ce sujet plaisait tant à l'imagination dépravée de l'auteur qu'on le retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en prose et en vers. C'est toujours le suicide réfléchi qui est le dénoûment d'un amour des sens, détestable image à offrir à l'imagination des jeunes hommes! La fumée d'un réchaud, la pointe d'un stylet, la goutte d'opium délayée dans un verre de vin de Champagne sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort, qu'un effort généreux pour reconquérir l'innocence et l'honneur, et qu'une vie d'honnête homme pour racheter une jeunesse de débauches. C'est là le danger de cette poésie ou de cette littérature du suicide après l'orgie. C'est la dernière tentation et en même temps la dernière impunité du libertinage. Werther se tuait, mais au moins c'était pour échapper au crime; Rolla et les héros de Musset se tuent, mais c'est pour échapper à la satiété ou à la punition de leurs fautes. Voyez quel progrès dans l'immoralité! Byron, Heine, Musset et tant d'autres ont fait faire un demi-siècle de chemin à la poésie sur la route du mal!

IX

On ne pourrait pas vous analyser ici le poëme de _Rolla_; il est plein de pages souillées de lie, de vin, de sang, de tout ce qui tache. C'est une nuit de l'_Aretin_ écrite malheureusement par un grand poëte. Mais les pages qui méritent d'être conservées sont nombreuses aussi et étincelantes. Il y a plus, elles sont neuves dans notre langue. Jamais, avant ce jeune homme, la poésie n'avait volé avec autant de liberté et d'envergure du fond des égouts au fond des cieux. Musset, dans _Rolla_, donne véritablement à la chauve-souris les ailes du cygne ou de l'aigle. Lisez au début la comparaison sublime entre Rolla, qui n'a que trois ans à vivre avant son suicide calculé à jour fixe, et entre la cavale du désert qui n'a que trois jours à marcher sans eau dans le sable avant de mourir aussi de soif.

Lorsque dans le désert la cavale sauvage, Après trois jours de marche, attend un jour d'orage, Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux; Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux; Elle cherche son puits dans le désert immense, Le soleil l'a séché; sur le rocher brûlant Les lions hérissés dorment en grommelant. Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré Vient boire avidement son sang décoloré. Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent, Et le pâle désert roule sur son enfant Le flot silencieux de son linceul mouvant.

Elle ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous les platanes, Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front, Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries, Des râteliers dorés, des luzernes fleuries, Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.

Lisez à quelques vers de là la description du sommeil de l'innocence.

Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant? Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc. C'est un enfant qui dort.--Sur ses lèvres ouvertes Voltige par instants un faible et doux soupir; Un soupir plus léger que ceux des algues vertes Quand le soir sur les mers voltige le Zéphyr, Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées, Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

C'est une enfant qui dort sous ces épais rideaux, Une enfant de quinze ans,--presque une jeune femme; Rien n'est encor formé dans cet être charmant. Le petit chérubin qui veille sur son âme Doute s'il est son frère, ou s'il est son amant. Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière. La croix de son collier repose dans sa main, Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière, Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.

Elle dort, regardez:--quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide Le ciel sur la beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son coeur.

Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte, Ô vierge! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce métier, cette branche bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mélancolique et chaste paradis? N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté?

Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que ce coin de sainte famille de Raphaël à côté de l'infâme famille qui va spéculer tout à l'heure sur la chaste innocence de cette enfant?

Poursuivons, car le poëte ne se lasse pas lui-même de répandre les odeurs de l'Éden sur ce méphitisme du mauvais lieu.

Oh! sur quel océan, sur quelle grotte obscure, Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers. Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tête blanchie, Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans! Quinze ans?--Ô Roméo! l'âge de Juliette! L'âge où vous vous aimiez! où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin! Quinze ans!--l'âge céleste où l'arbre de la vie, Sous la tiède oasis du désert embaumé, Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie, Et pour féconder l'air, comme un palmier d'Asie, N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé! Quinze ans!--l'âge où la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence, Si riche de beauté, que son père immortel De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel!

Oh! la fleur de l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée, Insouciante enfant, belle Ève aux blonds cheveux? Tout trahir et tout perdre était ta destinée; Tu fis ton dieu mortel, et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu sais trop bien qu'ailleurs, c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler!

X

Rolla s'éveille après une nuit de délices contre nature, car l'amour et l'agonie s'excluent comme la vie et la mort. Quel contre-sens qu'un corps qui jouit pendant que l'esprit agonise? Or, Rolla savait que l'aurore pour lui était la mort; il mourait d'avance dans sa pensée. Tout sophisme de morale entraîne au sophisme de composition. C'est le vice fondamental de ce poëme. Il repose sur un mensonge de nature comme sur un mensonge de situation. Mais que la description de cette aurore funèbre contemplée de la fenêtre d'un lieu de débauche est poignante! Comme le poëte retrouve dans le détail, la vérité et le pathétique perdu dans l'ensemble!

Rolla s'écrie en regardant le ciel:

Vous qui volez là-bas, légères hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le coeur et fléchir les genoux? Ô terre, à ton soleil qui donc t'a fiancée? Que chantent tes oiseaux? Que pleure ta rosée? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir? Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et qu'y a-t-il de plus touchant que ce retour de la pensée au chaste amour, du sein de la débauche blasée et du suicide déjà consommé en esprit?

Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée. Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia. J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée Des baisers du zéphyr, qui me relèvera. --J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée, Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur. Il m'a baisée au front dans ma robe dorée; Tu peux m'épanouir, et me briser le coeur.

J'aime!--voilà le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit! Sombre et dernier soupir que poussera la terre, Quand elle tombera dans l'éternelle nuit! Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Étoiles du matin, ce mot triste et charmant! La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées, Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes. Mais une autre l'aimait elle-même;--et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.