Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 19

Chapter 193,680 wordsPublic domain

Tel était l'homme à qui ses supérieurs avaient assigné le rôle, importun sans doute, de me conduire, pour ma santé et pour la sienne, à travers les plus beaux sites de cette pittoresque contrée. Il n'y avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature, car lui-même ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention d'une pensée unique, dans un homme qui n'a certainement pas eu une heure de détente ou de délassement dans sa vie, ne devait cependant pas abréger ses jours, car il y a très-peu de temps que j'ai reçu une lettre d'un de ses neveux qui me recommandait quelque chose ou quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne m'écrivait pas lui-même, parce qu'il pensait que les opinions et les événements avaient élevé trop de barrières entre lui et moi. Il se trompait bien: les opinions et les événements ne prescrivent pas contre les devoirs du coeur. Quelques mois après, son neveu m'écrivit de nouveau pour m'apprendre la mort de son oncle; il avait vécu, ou plutôt il avait pensé et prié jusqu'au delà de quatre-vingts ans; pur esprit qui ne laissait pas une pensée à la terre: elle n'avait été pour lui qu'un marche-pied de son autel. La seule dépouille qu'il y laissa était son manteau de prêtre et sa pincée de cendres.

Revenons à nos courses silencieuses dans les gorges du Bugey.

XIII

Le père Varlet, tout absorbé dans ses méditations sur les psaumes et dans ses prières, balbutiées à demi-voix, ne m'adressait pas quatre paroles pendant les quatre ou cinq heures que durait notre promenade. Il me gardait seulement à vue comme le chevrier garde le chevreau qu'on lui a confié et qu'il doit ramener au bercail.

Quelquefois il s'arrêtait au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un bois ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer entre deux psaumes.

Pendant ces haltes, je m'asseyais moi-même à quelque distance de mon guide, ou bien je m'égarais dans les prés et dans les clairières pour cueillir les muguets et les violettes qui embaumaient le printemps. Mais, le plus souvent, le long et obstiné silence de mon guide, la componction de son visage et de son attitude, le livre qu'il feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lèvres qui prononçaient à demi-voix ses hymnes, les ténèbres de la forêt, le bruit des feuilles sous mes pieds, la fuite de l'eau gazouillant entre ses rives, le chant des oiseaux, les senteurs vives et enivrantes des simples de ces collines me portaient aussi à la contemplation. À défaut d'autres passions que mon coeur ne pressentait pas encore, je concevais une sourde et fervente passion de la nature, et, à l'exemple de mon surveillant muet, au fond de la nature j'adorais Dieu.

Je me souviens que je composais des prières fleuries, toutes formées, comme d'autant de grains de chapelet, des plus jolies fleurs champêtres cueillies çà et là sur ma route, et enfilées, en alternant les couleurs, par un fil arraché à mes bas. Les violettes y représentaient les saintes tristesses du repentir, les muguets l'encens qui s'élève de l'autel, l'aubépine la miséricorde qui pardonne et sourit après les sévérités divines, l'églantine la joie pieuse qui rentre dans le coeur et qui l'enivre, l'oeillet rouge de poëte y représentait le cantique, les marguerites et les boutons d'or les voluptés et les passions méprisables du monde, qu'il faut fouler aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je m'amusais et je m'édifiais moi-même ainsi. En revenant vers la ville, je roulais entre mes doigts et entre mes pensées les dizaines de ce chapelet végétal, et je le jetais sur la route, à moitié fané, en repassant la grande grille du collége, pour en recommencer un autre le lendemain.

XIV

Quelquefois aussi je composais en silence des psaumes enfantins, à l'imitation de ceux de David que j'entendais sans cesse murmurer par le père Varlet récitant son bréviaire. J'en ai conservé quelques strophes incomplètes que j'avais données à mes soeurs en revenant à la maison aux vacances, et que j'ai retrouvées, il n'y a pas longtemps, en feuilletant les modèles d'écriture et de dessin livrés aux rats dans un cabinet noir de notre maison paternelle. Les voici: on y verra la pente et la première goutte de ce ruisseau de poésie qui devint plus tard des _Harmonies_. L'enfant est le germe d'un homme.

CANTIQUE SUR LE TORRENT DE TUISY

PRÈS DE BELLEY.

I

Qu'as-tu donc vu là-haut, torrent suant d'écume, Pour reculer d'effroi comme un coursier rétif, Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume, Pour te briser hurlant de récif en récif? Tes bonds, tes secousses, Les cris que tu pousses Dans leur nid de mousses Font peur aux oiseaux. La mère, qui tremble, Aux branches du _tremble_. Appelle et rassemble Ses petits, tout trempés de la poudre des eaux!

II

L'aigle seul, assez fort pour lutter avec l'onde, Se précipite en bas du sommet du rocher; Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde, Il remonte, il descend comme un hardi nocher. Son aile intrépide Bat le roc humide, Se renverse, et ride Ton flot, qui s'enfuit; L'abîme répète Le cri qu'il te jette; Son duvet reflète L'éclair de son soleil, qu'il porte dans ta nuit!

III

As-tu donc vu là-haut ton Dieu dans le nuage, Torrent épouvanté, pour te sauver ainsi? Du Jéhovah des eaux as-tu vu le visage? Du froid de ses frissons es-tu resté transi? Fuis! c'est ton maître et ton juge; Fuis! c'est le Dieu sans refuge Qui sécha l'eau du déluge, Qui refoula le Jourdain; Qui, pour ouvrir une route À son peuple ingrat qui doute, Prit la mer, et la tint toute Un jour au creux de sa main!

IV

Tu n'es qu'un élément, mais moi, je suis un homme! Tu fuis, et moi j'adore, ô stupide torrent! Quoi! tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme? Quoi! tu ne lis donc pas dans ton flot transparent? Moi, je le lis sans nuages Dans le livre à mille pages Que la nature et les âges Déroulent incessamment; Dans les syllabes divines Qui luisent sur les collines, Majuscules cristallines Dont l'étoile l'imprime au bleu du firmament.

V

Ah! si tu le savais, flot sans yeux et sans âme, Tu ne t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur, Tu ne te fondrais pas comme l'eau sur la flamme, Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur! Tu courrais, de cime en cime, De sa gloire grandir l'hymne; Tu t'étendrais dans l'abîme Comme un limpide miroir; Et ses anges sur leur plume Lui feraient monter ta brume Comme l'encens qu'on allume Monte en sentant le feu du creux de l'encensoir.

VI

Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en choeur, Boirait ta goutte d'eau comme dans une coupe, Et riderait ton sein d'un battement de coeur. Ton écume vagabonde, Le limon, la feuille immonde, Qui roulent avec ton onde, Ne terniraient plus tes flots; Las de ta fuite insensée, Ta vague, en sa main bercée, Serait, comme ma pensée, Tout lumière au dehors, au dedans tout repos!

VII

Et les enfants viendraient, penchés sur tes eaux vives, Regarder ce que Dieu sous la vague accomplit, Et le sacré vieillard qui me guide à tes rives S'assoirait pour prier sur les fleurs de ton lit, Et de ses saisons passées Les images retracées Feraient jouer ses pensées Autour de ses cheveux blancs, Comme, quand l'hiver assiége Le chaume qui les protége, On voit dehors, sur la neige, Au seuil de leurs maisons jouer de blonds enfants!

VIII

Mais tu ne me réponds que par des coups de foudre; Tu ne fais que du vent, de l'écume et du bruit; Ton flot semble pressé de se réduire en poudre Et d'échapper au vent dont l'aile te poursuit! Cours donc où va le tonnerre, Et le tremblement de terre, Et l'aigle échappé de l'aire, Et le coursier qui dit: Va! Toutes choses insensées, Par un vague instinct chassées, Et qui semblent si pressées D'échapper à Jéhovah!

IX.

Mais moi, l'enfant du Père, et que ce nom rassure, Je m'y sens attiré d'un invincible aimant. Ce nom chante pour moi dans toute la nature, Et mon coeur sans repos le sait même en dormant. Ainsi, fatigué de veille, L'enfant de choeur qui sommeille, Du cierge, qu'ourdit l'abeille, Laisse vaciller le feu; Sur le parvis qu'il traverse, En dormant sa main le berce: La torche en vain se renverse; La flamme se redresse et monte encore à Dieu!

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XV

Je montrai un jour, en revenant à la ville, ce petit cantique au vieux prêtre. Il ne put s'empêcher de dérider les plis toujours un peu sévères de sa bouche; il applaudit même à deux ou trois de mes images, surtout à celle des saintes pensées des vieillards comparés à des enfants qui jouent en hiver sur la neige sans sentir le froid, et à celle de l'enfant de choeur assoupi qui laisse pencher le cierge sans que la flamme cesse de monter à Dieu.

Il me demanda de lui écrire plus correctement ce cantique pour le faire lire au père Debrosse, supérieur du collége, mais il ne le lut point à ses élèves dans la classe, sans doute de peur de manquer à la discipline antipoétique de nos leçons.

Les jésuites cependant en eurent connaissance; ils m'en firent plusieurs fois compliment depuis pendant les récréations, et, après leur dispersion, on dut retrouver cette ébauche, parmi les papiers du père Debrosse, dans les balayures des greniers du collége.

Cette ébauche ne méritait pas un autre sort. La poésie se compose de trois choses: sentiment, peinture, musique. Dans ce cantique d'enfant, il n'y avait encore que de la musique et un peu de peinture; le rhythme m'enivrait déjà; mais le rhythme seul ressemble à ce chef d'orchestre qui bat la mesure avec son archet pendant les silences de la mélodie.

XVI

Cependant les aspects tour à tour riants ou grandioses qui se déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scène des Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimées en moi que le silence obstiné de mon guide me permettait moins de distractions. Il me rendait contemplateur par force.

Cette belle et pittoresque nature était comme un livre qu'on m'aurait contraint à lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en déchiffrant tout seul le sens. Je n'étais que trop prédisposé à m'y absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma tête, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhône rapide, cascades écumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards; bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes à mes oreilles, ombres des forêts sur mon front; odeurs enivrantes des prés fauchés du matin, séchant en meules sur les revers des coteaux; bains d'air rafraîchissants ou attiédis qui rendaient à tous mes membres la première élasticité de l'enfance, sentiment d'une telle légèreté et d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise n'avait qu'à souffler pour m'emporter avec l'insecte ailé ou avec la feuille flottante dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi.

Ces impressions auraient rendu le rocher poëte. Je le devenais davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était que la poésie.

Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de rhétoriciens un de nos maîtres les plus aimés, le père Béquet, m'en apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace interprétés péniblement jusque-là. Je revois d'ici le lieu, la place, le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de l'existence!

XVII

Le père Béquet n'était nullement, comme le père Varlet, un cénobite pétrifié dans sa cellule par son austère piété ou comme le limaçon fossile dans sa coquille: c'était un homme du monde. Il était entré tard, et après une vie répandue, dans l'ordre; il avait voulu recueillir la maturité de sa vie et utiliser à l'instruction littéraire de la jeunesse ses talents et ses goûts, goûts et talents d'un lettré accompli. La littérature était pour lui la moitié de l'existence: sa piété même était littéraire. Il croyait que l'esprit humain est comme la glace de cristal, et que plus on le polit, plus il reflète de divinité dans ses oeuvres.

Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrés d'entre nous. Il était plutôt pour nous un condisciple avancé en années qu'un maître. Ses conversations familières avec nous dans les jardins, pendant les heures de délassement, étaient les meilleures et les plus charmantes de ses leçons. Son goût raffiné tenait un peu de la douce et exquise mollesse de son caractère. Ce caractère était gracieusement exprimé sur sa physionomie. Son visage était presque toujours déridé, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce sourire fin et pensif qui semble relever sur les lèvres une demi-pensée et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait en lui-même était toujours bon, spirituel, agréable à lui et aux autres. Ses lèvres en avaient contracté un pli: c'était la réticence de la bonté qui médite un plaisir à faire ou une amabilité à dire.

Le seul défaut littéraire de cet excellent homme tenait à ses qualités de coeur et d'esprit: il y avait un peu d'effémination dans son goût et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique qu'on appelle le gothique fleuri; le style du père Béquet était du français fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le grand génie de cette magnifique corruption du style.

XVIII

M. de Chateaubriand venait de faire paraître alors le _Génie du Christianisme_. Le siècle militaire incarné dans Bonaparte allait s'incarner littérairement dans cet écrivain; tout était réaction en France depuis la caserne jusqu'aux académies. Il fallait un décorateur du passé qu'on voulait faire revivre et régner sous ses deux formes de trône absolu et d'autel populaire; l'auteur du _Génie du Christianisme_, grand poëte qui cherchait un poëme, s'offrit avec ses magiques pinceaux. Il fit un prodige d'imagination, il éblouit et il enchanta le monde avec son livre, il fut le génie des Ruines, tout paré de fleurs sépulcrales, de souvenirs, de traditions, de mystères, de sentiment, opposant le coeur à l'esprit, et reconstruisant le vieux temple avec ses débris; il fut l'Esdras du christianisme après la captivité de Babylone.

Le gouvernement le favorisait sous main; M. de Fontanes était le lien caché entre le trône nouveau et l'antique autel. Ami et patron de M. de Chateaubriand, il présentait le poëte au soldat. Le soldat et le poëte s'entendirent au premier mot.

On a prétendu qu'il y avait eu antagonisme de nature et de tendance entre ces deux hommes du passé, Bonaparte et M. de Chateaubriand: rien n'est plus faux; ces deux hommes s'entendaient à merveille alors. Refaites-moi un temple avec votre poésie, disait le consul au poëte, je vous referai un trône avec mon épée. Et le _Génie du Christianisme_ ne tarda pas à paraître.

Le poëte, récompensé par le consul, ne fut nullement retenu alors par le royalisme qu'il manifesta depuis pour les Bourbons; il entra hardiment par un emploi diplomatique à Rome, et ensuite dans le Valais, dans la fortune de Bonaparte.

Bonaparte, devenu Napoléon, fut présenté comme un nouveau Cyrus au monde, dans l'exorde du discours à l'Académie française de M. de Chateaubriand.

Les jésuites, très-favorisés alors par l'empire et par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, saluèrent le _Génie du Christianisme_ avec moins d'enthousiasme que le parti de l'empire et que le parti royaliste ne l'avaient salué; ils ne se dissimulèrent pas que le secours apporté en apparence par ce livre à la religion était un secours dangereux, plus poétique que chrétien, et que les sensualités d'images et de coeur par lesquelles l'écrivain alléchait, pour ainsi dire, les âmes, étaient au fond très-opposées à l'orthodoxie littérale et à la sévérité morale de dogme et de l'esprit chrétien. Mais, tout en élaguant très-prudemment du livre les parties romanesques ou passionnées trop propres à allumer ou à efféminer les passions précoces de leur jeunesse, ils le laissèrent circuler à demi-dose dans leurs colléges. Un abrégé en deux volumes, épuré d'_Atala_, de _René_ et de plusieurs autres chapitres trop remuants pour des âmes déjà émues, furent mis par eux dans les mains de leurs maîtres d'étude. À titre de professeur de belles-lettres, le père Béquet posséda le premier exemplaire. Il était trop ravi pour renfermer en lui-même son ivresse, et trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur.

XIX

Un jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient avec les senteurs des jardins et des prés par la fenêtre ouverte de sa classe, au rez-de-chaussée; la séve rajeunie de la saison circulait dans nos veines comme dans les plantes; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apportés par les bouffées du vent tiède appelaient toutes nos pensées au dehors.

Je ne sais quel vague ennui, phénomène ordinaire du printemps sur les hommes sédentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les nonchalances d'attitude, les bâillements mal contenus sur les bancs de bois de la salle. Le père Béquet lui-même, très-indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence générale; il nous lisait et nous commentait, sans goût et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les pensées étaient aussi usées pour lui et pour nous que le parchemin taché d'encre de nos livres d'étude.

Un autre livre broché en papier de couleur était fermé sous son bras, entre son habit noir et son coude; on voyait qu'il y pensait malgré lui; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se détournait involontairement et tombait obliquement sur le livre pressé contre son coeur.

Nous-mêmes nous regardions avec curiosité ce livre, dont la couverture inusitée excitait notre étonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystérieux volume.

XX

Tout à coup le père Béquet ferma ses livres grecs et latins. Il nous dit que la classe était finie par exception pour cette matinée, mais que, pour remplir plus agréablement l'heure qui nous restait encore avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait de paraître, et dont l'auteur, inconnu jusque-là, s'appelait Chateaubriand.

Ce petit prologue, prononcé avec l'accent d'un homme qui annonce une bonne nouvelle à son auditoire et qui fait entendre plus qu'il ne dit, réveilla tout à coup notre attention. La sérénité du jour de fête entrant par la fenêtre grillée de la classe, le chant des oiseaux sous la charmille, l'espoir d'aller bientôt nous-mêmes respirer librement dans ces allées l'air du printemps, nous prédisposaient au plaisir. Nous fermâmes donc nos livres d'études dans nos pupitres, et, les coudes appuyés sur la table, la tête dans nos mains, nous prîmes l'attitude des disciples qui écoutent le maître dans le tableau de _l'École d'Athènes_ de Raphaël.

«Mes amis, nous dit alors le bon professeur, je vais faire une chose inusitée, peut-être répréhensible, je vais tenter sur vos esprits une épreuve de goût; je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne m'a faite ce matin en parcourant ses pages est une illusion de la nouveauté, ou si c'est une admiration légitime et motivée pour des images et pour un style aussi réellement beaux que l'antique où nous cherchons ensemble le beau. Écoutez avec attention les pages que je vais vous lire; recueillez bien vos impressions et vos jugements; je vous interrogerai ensuite sur vos propres sentiments, et je vous donnerai pour sujet de composition demain l'analyse raisonnée de ces pages. Ceux d'entre vous qui préfèrent, à cause de leur âge plus tendre, les promenades et les jeux de cette belle matinée à des délassements d'esprit peuvent se retirer; les autres resteront librement avec moi pour jouir d'autres plaisirs.»

La foule s'élança dans les jardins avec des cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles; huit ou dix adolescents des plus âgés ou des plus lettrés restèrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le goût délicat du maître et par leur attrait déjà prononcé pour les plaisirs d'esprit. J'étais du nombre; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis de V. et Aymon de V., se groupèrent avec moi au pied de la chaire. Nous étions tout regard et toute oreille pour le phénomène promis.

XXI

«Il est un Dieu,» commença le maître d'un accent solennel qui tenait à la fois du prêtre et du poëte, «il est un Dieu! Les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu.

«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou dans son bonheur abaissé ses regards vers la terre? La nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la croit-il le simple résultat du hasard? Mais quel hasard a pu contraindre une nature si désordonnée et si rebelle à s'arranger dans un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est _la pensée manifestée de Dieu_, et que l'univers est _son imagination rendue sensible_. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve d'une intelligence supérieure auraient dû faire remarquer une chose qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles: c'est que le mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en réalité. La scène qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su réunir dans son ouvrage la durée _absolue_ et la durée _progressive_. La première est placée dans le _temps_, la seconde dans l'_étendue_; par celle-là les grâces de l'univers sont unes, infinies, toujours les mêmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouvelées: sans l'une il n'y eût point eu de grandeur dans la création; sans l'autre il y eût eu monotonie.