Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 18

Chapter 183,770 wordsPublic domain

Les longs corridors, les hauts dortoirs, la vaste église attenant à l'édifice, les portiques et les cours espacées sur lesquelles s'ouvrent les salles d'étude, donnent à tout l'ensemble de ce bâtiment l'aspect d'une magnifique abbaye de cénobites épris des champs, plutôt que la physionomie murale d'une prison d'enfants, physionomie trop habituelle à ces monuments d'étude.

À l'exception des heures où nous étions penchés, le livre ou la plume à la main, sur nos tables, nous pouvions plonger librement nos regards et nos pensées sur le ciel, sur la campagne, sur les spectacles agrestes, si délicieux à l'enfance. Nous pouvions nous croire encore dans la liberté des champs et des demeures paternelles. Les jésuites qui gouvernaient cette maison d'éducation n'épargnaient rien, il faut le reconnaître, pour donner à leur enseignement et à leur discipline l'agrément et même la grâce du foyer tant regretté où l'enfant avait laissé sa mère, ses soeurs, ses vergers, ses horizons du premier âge.

VIII

Je sortais d'une autre maison d'éducation toute vénale, dans un sombre et sordide faubourg de Lyon. Les maîtres y étaient froids comme des geôliers, les enfants aigris et méchants comme des captifs. Tout y était contrainte ou terreur, violence ou révolte. J'y avais pris l'horreur de ces bercails d'enfants. Le mal du pays ou plutôt le mal du foyer natal me dévorait. Je m'attendais, hélas! à retrouver les mêmes chaînes et les mêmes supplices au collége de Belley. Je fus agréablement surpris d'y trouver dans les maîtres et dans les disciples une physionomie toute différente. Les maîtres me reçurent des mains de ma mère avec une bonté indulgente qui me prédisposa moi-même au respect; les écoliers, au lieu d'abuser de leur nombre et de leur supériorité contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec toute la prévenance et toute la délicatesse qu'on doit à un hôte étranger et triste de son isolement parmi eux; ils m'abordèrent timidement et cordialement; ils m'initièrent doucement aux règles, aux habitudes, aux plaisirs de la maison; ils semblèrent partager, pour les adoucir, les regrets et les larmes que me coûtait la séparation d'avec ma mère. En peu de jours j'eus le choix des consolateurs et des amis. À cet accueil des maîtres et des élèves mon coeur aigri ne résista pas; je sentis ma fibre irritée se détendre et s'assouplir avec une heureuse émulation. La discipline volontaire et toute paternelle de la maison, un autre régime firent de moi un autre enfant. Je ne puis pas dire que j'aimai jamais cette captivité du collége: né et élevé dans la sauvage liberté des champs, les murs me furent toujours odieux; ils pèsent sur mon âme encore aujourd'hui: je vis dans l'horizon plus que dans moi-même.

IX

Mais, s'il y avait encore des murs entre la nature et moi, au moins il y avait au delà de ces murs l'horizon champêtre et pittoresque dont j'ai parlé tout à l'heure. Mes pensées l'habitaient avec mes regards. Mon lit, dans le dortoir élevé, était à l'angle de la vaste salle, auprès d'une fenêtre ouvrant sur le coteau et sur les prairies en pente à demi voilées de saules et de frênes; au printemps, les senteurs des fleurs de pêchers, de vignes, d'amandiers, y montaient pour m'enivrer des suaves réminiscences de mon pays. J'y entendais le rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes tantôt éclatantes, tantôt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les consonnances de la joie et de la tristesse de la nature. Ces notes plongent si avant dans le coeur que l'oiseau-poëte de l'amour est aussi l'oiseau-poëte de l'infini. Comment un si petit coeur peut-il contenir, exprimer, remuer de telles ondes de sensations dans l'air qu'il remplit de ses gémissements ou de ses hymnes?

Les vents sonores qui sortent des forêts, et qui semblent conserver les bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffées contre les vitres et me faisaient frissonner de délices et de souvenirs dans ma couche. Quand la lune se répandait comme une silencieuse inondation de la lueur du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour m'égarer en idée d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces vallées; des flots de pensées, ou plutôt d'ombres de pensées, montaient de ces horizons à mon âme. Je ne pouvais plus m'endormir; je plaignais ceux qui dormaient à côté de moi, et j'écoutais avec une secrète pitié la respiration régulière de toutes ces poitrines assoupies, qui répondaient du dedans aux mélodies des oiseaux, des moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en moi des océans de choses vagues dont je ne savais ni la nature ni le nom, et qui étaient déjà poésie.

J'ai conservé par hasard et j'ai retrouvé récemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers à demi rongés des rats dans le grenier de mon père, quelques vers au Rossignol de ces nuits d'été à Belley, que je ne me souvenais pas d'avoir composés; mais l'écriture à peine formée, le papier jaune et raboteux du collége attestent bien que ces vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande indulgence pour les rimes et pour les césures; mais j'y découvre déjà le germe de la mélancolie, cet infini du coeur, qui, ne pouvant pas s'assouvir, s'attriste.

Que dis-tu donc à la lune, Pauvre oiseau qui ne dors pas? Cesse ta plainte importune; Silence, ou gémis plus bas.

Tu vois bien qu'elle n'écoute Ni la cascade, ni toi, Et qu'elle poursuit sa route Sans te répondre; mais moi,

De la fenêtre où je veille, Tout pensif, à tes accords, Pendant qu'ici tout sommeille, Mon âme s'enfuit dehors.

Ah! si j'avais donc tes ailes, Ô mon cher petit oiseau! Je sais bien où tu m'appelles, Mais regarde ces barreaux!...

Je crois que mes soeurs absentes T'ont dit là-bas leur secret, Et que les airs que tu chantes Sont tristes de leurs regrets.

Ah! dis-moi de leurs nouvelles, Gris messager de la nuit; Sous l'églantier rose ont-elles, Au printemps, trouvé ton nid?

Ont-elles penché leur tête Et jeté leurs cris joyeux En voyant, tout inquiète, Ta femelle sur ses oeufs?...

Ont-elles épié l'heure Où tes petits sont éclos, Tout près de notre demeure, Pour jouir de tes sanglots?

Dis-moi si tu les vois toutes Folâtrer, comme jadis, Dans l'herbe où tu bois les gouttes Qui tombent du paradis.

Dis-moi si le sycomore Prend ses feuilles de printemps; Si ma mère y vient encore Garder ses jolis enfants;

Si sa voix, qui les appelle, A des accents aussi doux; Si la plus petite épelle Le livre sur ses genoux;

Si sa harpe dans la salle Fait toujours, à l'unisson, Tinter, comme une cigale, Les vitres de la maison;

Si la source où tu te penches, Pour boire avant le matin Dans le bassin des pervenches, Jette un sanglot argentin;

Si ma mère, qui l'écoute, En retenant mal ses pleurs, De ses yeux mêle une goutte À l'eau qui pleut sur ses fleurs;

Et si ma soeur la plus chère, En regardant le ruisseau, Voit l'image de son frère Passer en rêve avec l'eau.

Je ne lus ces vers qu'à mes deux amis, Aymon de V.... et Louis de V..... Ils se récrièrent sur mon prétendu talent; ils copièrent mon chef-d'oeuvre pour le montrer à leurs parents; mais nous nous gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait avec raison de composer des vers français avant d'avoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dégoûté des études élémentaires et sérieuses auxquelles on appliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis plus âgés que moi suffisait pour me confirmer dans le goût prématuré des vers.

X

Après la nature, ce fut la religion qui me fit un peu poëte. J'en retrouve les traces dans ce passage des _Confidences_ qui peint vaguement ces premières sensations de l'infini dans un coeur d'enfant.

Ces sensations de la nature se mêlaient de jour en jour davantage dans mon âme avec les pensées et les visions du ciel. Depuis que l'adolescence, en troublant mes sens, avait inquiété, attendri et attristé mon imagination, une mélancolie un peu sauvage avait jeté comme un voile sur ma gaieté naturelle et donné un accent plus grave à mes pensées comme au son de ma voix. Mes impressions étaient devenues si fortes qu'elles en étaient douloureuses. Cette tristesse vague que toutes les choses de la terre me faisaient éprouver m'avait tourné vers l'infini. L'éducation éminemment religieuse qu'on nous donnait chez les jésuites, les prières fréquentes, les méditations, les sacrements, les cérémonies pieuses répétées, prolongées, rendues plus attrayantes par la parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l'encens, les fleurs, la musique, exerçaient sur des imaginations d'enfants ou d'adolescents de vives séductions. Les ecclésiastiques qui nous les prodiguaient s'y abandonnaient les premiers eux-mêmes avec la sincérité et la ferveur de leur foi. J'y avais résisté quelque temps sous l'impression des préventions et de l'antipathie que mon premier séjour dans le collége de Lyon m'avait laissées contre mes premiers maîtres; mais la douceur, la tendresse d'âme et la persuasion insinuante d'un régime plus sain, sous mes maîtres nouveaux, ne tardèrent pas à agir avec la toute-puissance de leur enseignement sur une imagination de quinze ans. Je retrouvai insensiblement auprès d'eux la piété naturelle que ma mère m'avait fait sucer avec son lait. En retrouvant la piété je retrouvai le calme dans mon esprit, l'ordre et la résignation dans mon âme, la règle dans ma vie, le goût de l'étude, le sentiment de mes devoirs, la sensation de la communication avec Dieu, les voluptés de la méditation et de la prière, l'amour du recueillement intérieur, et ces extases de l'adoration, en présence de l'Éternel, auxquelles rien ne peut être comparé sur la terre, excepté les extases d'un premier et pur amour. Mais l'amour divin, s'il a des ivresses et des voluptés de moins, a de plus l'infini et l'éternité de l'être qu'on adore! Il a, de plus encore, sa présence perpétuelle devant les yeux et dans l'âme de l'adorateur. Je le savourai dans toute son ardeur et dans toute son immensité.

Il m'en resta plus tard ce qui reste d'un incendie qu'on a traversé: un éblouissement dans les yeux et une tache de brûlure sur le coeur. Ma physionomie en fut modifiée; la légèreté un peu évaporée de l'enfance y fit place à une gravité tendre et douce, à cette concentration méditative du regard et des traits qui donne l'unité et le sens moral au visage. Je ressemblais à une statue de l'Adolescence enlevée un moment de l'abri des autels pour être offerte en modèle aux jeunes hommes. Le recueillement du sanctuaire m'enveloppait jusque dans mes jeux et dans mes amitiés avec mes camarades. Ils m'approchaient avec une certaine déférence, ils m'aimaient avec réserve.

J'ai peint dans _Jocelyn_, sous le nom d'un personnage imaginaire, ce que j'ai éprouvé moi-même de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme saint répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d'adoration devant Dieu, pendant ces brûlantes années d'adolescence, dans une maison religieuse. Toutes mes passions futures encore en pressentiments, toutes mes facultés de comprendre, de sentir et d'aimer encore en germe, toutes les voluptés et toutes les douleurs de ma vie encore en songe, s'étaient, pour ainsi dire, concentrées, recueillies et condensées dans cette passion de Dieu, comme pour offrir au Créateur de mon être, au printemps de mes jours, les prémices, les flammes et les parfums d'une existence que rien n'avait encore profanée, éteinte ou évaporée avant lui.

Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrète dans l'église déjà assombrie par la nuit et à peine éclairée au fond du choeur par la lampe suspendue du sanctuaire; je me cachais sous l'ombre plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier de mon manteau comme dans un linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid d'une balustrade, et, plongé, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette, mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et, devenu transparent comme l'éther, paraît aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière.

Voici comment, sous le nom de _Jocelyn_, j'exprimais plus tard en vers moins novices ces inexprimables extases qui s'élèvent de l'âme jeune à Dieu. On y sent l'ivresse du mysticisme. Le mysticisme est le crépuscule de cette communion future de toute créature avec son Créateur; on n'y voit que des ombres à demi lumineuses, mais ce sont des ombres d'une autre vie.

Souvent lorsque des nuits l'ombre, que l'on voit croître, De piliers en piliers s'étend le long du cloître; Quand, après l'Angélus et le repas du soir, Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir, Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre, On épanche son coeur à voix basse et dans l'ombre, Moi, qui n'ai pas encore entre eux trouvé d'ami, Parce qu'un coeur trop plein n'aime rien à demi, Je m'échappe; et, cherchant ce confident suprême Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime, Par la porte secrète en son temple introduit, Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit. Ossian, Ossian! Lorsque, plus jeune encore, Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore; Quand, tes vers dans le coeur et ta harpe à la main, Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin, Que j'écoutais siffler dans la bruyère grise, Comme l'âme des morts, le souffle de la bise, Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents, Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dévorants, Précipités du ciel sur le rocher qui fume, Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume; Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau Et secouaient leur neige où planait le corbeau, Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages, Comme un fils de Morven me revêtait d'orages; Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard, Le soleil ravivé me lançait un regard, Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface, Éclairait sous mes pieds l'abîme de l'espace, Tous mes sens, exaltés par l'air pur des hauts lieux, Par cette solitude et cette nuit des cieux, Par ces sourds roulements des pins sous la tempête, Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête, Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument Qui ne rendait qu'extase et que ravissement. Et mon coeur à l'étroit battait dans ma poitrine, Et mes larmes tombaient d'une source divine, Et je prêtais l'oreille, et je tendais les bras, Et comme un insensé je marchais à grands pas, Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage L'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage, Et je croyais dans l'air entendre en longs échos Sa voix, que la tempête emportait au chaos; Et de joie et d'amour noyé par chaque pore, Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore, J'aurais voulu trouver une âme et des accents, Et pour d'autres transports me créer d'autres sens.

Ce sont de ces moments d'ineffables délices Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices; Des éclairs de lumière et de félicité Qui confondent la vie avec l'éternité; Notre âme s'en souvient comme d'une pensée Rapide dont en songe elle fut traversée. Ah! quand je les goûtais, je ne me doutais pas Qu'une source éternelle en coulait ici-bas! Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre, Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre; Quand je vois s'élever entre la foule et moi Ces larges murs pétris de siècles et de foi; Quand j'erre à pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, immuable, immobile, Image du séjour par Dieu même habité, Où tout est profondeur, mystère, éternité; Quand les rayons du soir, que l'Occident rappelle, Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle, Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit Scintille comme un oeil ouvert sur cette nuit; Que la voix du clocher en sons doux s'évapore; Que, le front appuyé contre un pilier sonore, Je la sens, tout ému du retentissement, Vibrer comme une clef d'un céleste instrument, Et que du faîte au sol l'immense cathédrale, Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale, Tel qu'un être animé, semble, à la voix qui sort, Tressaillir et répondre en un commun transport; Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte, Je sens que dans ce vide une oreille m'écoute, Qu'un invisible ami, dans la nef répandu, M'attire à lui, me parle un langage entendu, Se communique à moi dans un silence intime, Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme; Alors, mes deux genoux pliés sur le carreau, Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau, Comme un homme surpris par l'orage de l'âme, Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme, Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur, Et l'écoute et l'entends, voix à voix, coeur à coeur.

Ce qui se passe alors dans ce pieux délire, Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire; L'âme éprouve un instant ce qu'éprouve notre oeil Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil, Il s'essaye à compter les lames dont l'écume Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume, Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement, Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement; Ou bien ce que l'oreille éprouve auprès d'une onde Qui des pics du Mont-Blanc s'épanche, roule et gronde, Quand, s'efforçant en vain, dans cet immense bruit, De distinguer un son d'avec le son qui suit, Dans les chocs successifs qui font trembler la terre, Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.

Et puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort Nage dans l'infini, sans aile, sans effort, Sans soutenir son vol sur aucune pensée, Mais immobile et morte, et vaguement bercée, Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ailes, Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles, Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux, Au foyer des soleils qui s'approchent de vous: Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure, Et, quand on vient fermer la divine demeure, Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain Tournent en ébranlant le caveau souterrain, Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie La goutte tiède encor de la céleste pluie!...

XI

De telles extases que je goûtai alors sans songer à les exprimer sont la puberté de l'âme; elles sont aussi la poésie elle-même dans sa substance la plus éthérée. Du jour où je les eus savourées dans la coupe enivrante de mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme une confuse révélation de poésie nouvelle. La mythologie classique de l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements; je sentais que ces fables étaient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets avec les os d'une poésie sans moelle, sans réalité et sans coeur. Je m'ennuyais de ce néant de mensonges; le vrai m'attirait: je le pressentais dans la nature et dans son Auteur. Une circonstance accidentelle contribua, à la même époque, à développer davantage en moi ces pressentiments de poëte.

Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion plus accélérée encore que mes années m'avaient jeté dans des langueurs et dans des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève favori. Le médecin du collége, consulté par eux, leur dit qu'il fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin généreux, de qualité supérieure à la fade boisson de mes condisciples, par un air moins renfermé que celui des cours et des salles, et par quelques heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des pères jésuites, professeur de belles-lettres, d'une santé délicate aussi, fut chargé par ses supérieurs de me conduire deux ou trois fois par semaine dans ces lointaines excursions à travers les montagnes du Bugey.

Ce professeur de belles-lettres s'appelait le père _Varlet_. Il était du pays de Calvin, de cette Picardie, pays âpre, où la terre froide, la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que l'éternel sillon succédant à un sillon semblable, semblent refouler l'imagination de l'homme en lui-même et lui faire creuser l'infini, cet horizon intérieur de l'âme. La religion, qui est extérieure et sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats. Le père Varlet avait l'austérité de foi et de physionomie de l'homme de son pays.

C'était un prêtre de quarante-cinq ans, d'une taille grêle et un peu courbée par l'habitude de lire en marchant ou de rester courbé longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant l'hostie qu'il venait de consacrer.

Cette ferveur ascétique était le caractère dominant de son visage; ses yeux bleus et vifs étant presque toujours perdus dans des regards qui ne voyaient de l'horizon que le ciel; quelquefois ils étaient si visiblement retournés en sens inverse de la vision ordinaire qu'ils semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans cesse et scrupuleusement examinée, était son seul horizon; le monde extérieur n'existait pas pour lui; sa piété toute littérale n'avait ni épanchement, ni onction, ni jouissance. C'était par obéissance qu'il s'égarait avec moi presque sans rien voir sous les allées des bois, aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce printemps. On lui traçait le matin son itinéraire, ici ou là, et il allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux paroles pendant les demi-journées que devaient durer nos promenades. Je marchais à quelque distance derrière lui, cueillant les fleurs, découvrant les nids, écoutant les merles, regardant l'écume des ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans m'occuper davantage de lui que je ne m'occupais de l'ombre de mon corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil couchant.

Il tenait toujours un livre ouvert à la main; ce n'était pas un livre profane: c'était bien assez pour lui de les lire et de les expliquer par devoir aux élèves de sa classe à l'heure des leçons. Toute cette littérature païenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui; ce livre était son bréviaire, son psautier, ou l'_Imitation de Jésus-Christ_, ou quelque livre latin de dévotion à l'usage de son ordre et recommandé par ses supérieurs. Il s'arrêtait de temps en temps, sans même s'en apercevoir, pour faire le signe de la croix, après l'antienne, avec une telle componction de visage qu'on voyait sa tête découverte, prématurément chauve, fumer de zèle plus que de sueur au soleil. Il ne vivait réellement pas sur la terre; sa conversation, comme disent les mystiques, était toute avec les anges; mais c'étaient des anges sévères, qui ne souriaient jamais aux charmes terrestres de la création.

XII