Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 17

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Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce jour Béranger s'affaiblit, non de la tête ni du coeur, mais des jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser à pied la ville pour venir, comme l'année dernière, s'asseoir quelques heures au foyer de ses amis éloignés et souvent au mien. Je multipliai mes visites à la rue de Vendôme: rien n'était changé, ni dans ses entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une éventualité générale qui ne menaçait aucune vie en particulier. «Du reste, me dit-il avec un ton d'indifférence la dernière fois que je causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts ans, je n'ai rien de nouveau à voir et peu de choses à aimer devant moi: à quoi bon traîner dans le vestibule quand les paquets sont faits et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette différence entre ma naissance et ma mort que je suis arrivé malgré moi et que je partirai de mon plein gré! Que Dieu fasse donc pour le mieux,» ajouta-t-il. Puis il se reprit à rouler une boulette de mie de pain dans ses doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal où l'on délibérait sa mort.

Il était à table, ce jour-là, en manches de chemise, accoudé le bras droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage, et une bouteille de vin; il avait essayé d'en boire une goutte pour se rendre un peu de force en rentrant de son jardin, où il était descendu prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon coeur et de bon esprit, M. Havin, assistait, hélas! à cette agape. Je vis de l'humidité dans ses yeux.

XXXVIII

Je commençais à m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais j'espérais qu'il descendrait très-lentement ces années qui sont les dernières marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe. Les circonstances me forçant à m'éloigner de Paris, j'allai lui dire adieu la veille de mon départ.

C'était le 1er juillet de cette année, à cinq heures de l'après-midi. Je trouvai le visage du concierge consterné: on venait de rapporter le malade presque évanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes presque en larmes me chuchotèrent à voix basse dans la première chambre les inquiétudes des médecins et l'affaiblissement progressif. Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire parler. Elles m'introduisirent: il était entre les bras de M. et de Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la même maison pour être plus à portée de son coeur et de sa voix.

Le mari et la femme l'étendaient avec des soins de mère et de père sur son canapé; ses pieds sans force touchaient encore à terre; son visage était pâle, mais serein.

Son regard reprit en me voyant toute sa lumière intérieure, et sa bouche même un doux sourire.--«C'est un adieu,» me dit-il en me tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne.--«Oui,» lui dis-je, «mais ce n'est pas un long adieu: je reviendrai plusieurs fois à Paris dans le cours de l'automne; en attendant, ne m'écrivez pas, mais faites-moi souvent donner de vos nouvelles par M. Antier, qui sera votre main et votre coeur.»«--Eh bien! adieu! me répéta-t-il plus tendrement; que Dieu vous ramène, et je vous en prie, ajouta-t-il à plusieurs reprises, parlez bien de moi, de mes regrets, de mon attachement à Mme de Lamartine et à votre charmante nièce. Dites-leur de prier pour votre ami! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien malade encore. J'ai bon appétit, mais vous voyez comme je suis faible. Adieu encore! et adieu à votre maison!»

Je m'éloignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus. Quelques jours après, je reçus plusieurs lettres successives de M. Antier, qui m'écrivait les phases de la maladie, tantôt alarmantes, tantôt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent à la fois la mort et les funérailles. La France avait perdu beaucoup, moi davantage.

Si je sondais mon coeur, j'y découvrirais un vide immense d'affection, d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais nécessaires à la journée, creusé en moi par cette seule chambre vide maintenant dans une maison de la rue de Vendôme! Ah! les dernières amitiés!... Il n'y a plus rien devant que des indifférences, il n'y a plus rien derrière que des tombes! Il faut mourir!

XXXIX

Mais il y a une vraie consolation cependant pour l'homme qui aime son pays: c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple le regrette avec vous comme un citoyen irréparable; c'est que le peuple a été digne de soi-même le jour où il a porté en terre ce grand plébéien!

Ô peuple! qui t'es montré si sensible, si reconnaissant et si pieux ce jour-là, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compté devant l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire! Garde dans ta mémoire et transmets à celle de tes enfants ce beau mouvement de ton coeur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire, cette héroïque faiblesse des soldats, des poëtes et des peuples, tu aimas du moins du même amour la probité, le désintéressement, le patriotisme, la liberté personnifiée dans un cercueil qui n'emporte pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions d'hommes pour l'honorer!

Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-même, ton goût excessif pour le bruit et la fumée des champs de bataille, tes distractions de la liberté par le clairon, le tambour, le refrain de caserne ou de cantine, tes étourderies d'enfant, tes inconstances, tes versatilités, tes oublis, tes ébullitions et tes prostrations alternatives, baisse la tête et rougis devant tes fils et devant tes pères; mais relève-la aussitôt avec un fier repentir, et dis-leur pour toute réponse: «Tout cela est vrai peut-être, mais, tel que je suis, _j'étais au convoi de Béranger_. Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut dire: Je suis encore le peuple français.»

XL

Élevons un mausolée à cet homme de notre chair et de notre sang, à cet homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son âge de faiblesse, nos vertus dans son âge de vertu! Il n'a fait que des chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait plus encore, il a fait l'âme d'un peuple! Et _Solon_, donc, qui avait rétabli un moment la liberté d'Athènes, sa patrie, n'avait-il pas fait des chansons pendant toute sa jeunesse? n'était-il pas le Béranger de la Grèce?

Construisons ce mausolée _ære publico_, sou par sou, avec le denier du pauvre et du riche, afin que ce sépulcre impartial, voté par les uns, adopté par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la propriété commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses égarements, la liberté jusque dans ses éclipses, la probité jusque dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler dans le marbre penthélique de ce tombeau du pauvre grand homme les bas-reliefs d'une immense frise commémoratoire de ses chants, de sa vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. Que les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour l'édification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne doivent chanter que l'immortalité! Ils ne doivent parler que de vertu! Nous n'y représenterons ni la démocratie en goguette, ni la jeunesse en orgie, ni l'armée de 1815 venant imposer les lois de la baïonnette à une nation libre et pacifiée, ni le trône tombé sous les chansons de 1830.

Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre: ici, la victoire défensive remportée, non pour la gloire d'un homme, mais pour les frontières de la patrie; là, le drapeau tricolore ralliant trois fois en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l'étranger, une fois contre lui-même et contre l'anarchie!--Ailleurs, la sainte alliance des peuples se garantissant dans une équité fraternelle la mutuelle indépendance par le respect des nationalités.--Plus loin, la tolérance religieuse affranchissant les consciences de la loi des États pour laisser à la croyance sa seule conviction pour règle, et à la piété sa seule sincérité pour honneur. Chaque médaillon de ce monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie publique du grand homme.

Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa pauvre tante, à Péronne, écoutant les leçons de la Providence par la bouche de cette seconde mère, leçons qui devaient lui remonter un jour au coeur comme ces séves d'automne qui donnent les fruits à l'homme après que les fleurs folles sont tombées.

Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M. Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces lettres qui contiennent toute l'âme de l'humanité et auxquelles il devra un jour son immortalité.

Dans le troisième, il sera représenté dans son costume populaire, entr'ouvrant la porte d'une mansarde où un ouvrier malade repose sur son grabat, au milieu d'une famille sans pain, apportant à ces misères, qu'il a connues lui-même, l'assistance dans la main, la charité dans le coeur, le sourire de l'espérance sur les lèvres.

Dans le quatrième, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos, recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour rester salarié de Dieu seul et pour demeurer plus semblable à ce peuple qui ne le comprendrait plus si bien s'il était plus haut que sa condition.

Dans le cinquième, on le verra s'entretenir des plus hautes questions de diplomatie avec M. _de Talleyrand_, de politique avec _Manuel_, de gloire avec le général Foy, d'économie publique avec Laffitte ou Pereire, d'éloquence civile avec Royer-Collard, de république avec Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet; de monarchie avec Chateaubriand, de poésie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amitié avec Antier.

On passera ainsi successivement dans une revue immobilisée par le ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscitées de cette vie étrange d'homme d'élite et d'homme de foule, qui, par un privilége unique, a touché aux faîtes et aux profondeurs de sa nation et de son siècle.

Et puisse un de ces statuaires amis m'ébaucher moi-même, dans le dernier et dans le plus obscur de ces médaillons, agenouillé au pied de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques, mais des larmes cordiales sur l'ami que je ne reverrai plus que là où il n'y a plus de larmes!

LAMARTINE.

Adam Salomon, auteur de la naïve et sublime statuette en bas-relief de Béranger, à Fontainebleau.

XXIIIe ENTRETIEN.

11e de la deuxième Année.

I.--UNE PAGE DE MÉMOIRES.

COMMENT JE SUIS DEVENU POËTE.

I

Rompons la monotonie de ces études nécessaires sur la littérature antique ou récente par un retour sur nos propres temps et sur nous-même. Je vais vous dire comment je devins poëte, ou plutôt comment je conçus ce goût pour la poésie qui fit de moi, non pas un véritable et grand poëte, mais un de ces hommes qu'on appelle en italien _un dilettante_, en français 24 un amateur de poésie et de littérature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis jamais donné à moi-même, en poésie, une autre importance et un autre nom.

Un poëte véritable, selon moi, est un homme qui, né avec une puissante sensibilité pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et une puissante raison pour régler sa sensibilité et son imagination, se séquestre complétement lui-même de toutes les autres occupations de la vie courante, s'enferme dans la solitude de son coeur, de la nature et de ses livres, comme le prêtre dans son sanctuaire, et compose, pour son temps et pour l'avenir, un de ces poëmes vastes, parfaits, immortels, qui sont à la fois l'oeuvre et le tombeau de son nom.

Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette oeuvre.

II

Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.

Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie active. Ma sensibilité et mon imagination, qui me poussaient violemment à l'action sous toutes les formes, auraient été refoulées en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre poétique.

Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon imagination, de ma raison, dans la seule faculté poétique; si j'avais conçu lentement, écrit paisiblement, retouché sévèrement mon épopée sur un de ces grands et éternels sujets qui touchent à la fois à la terre et au ciel; si j'avais semé à travers les dogmes et les hymnes de la philosophie religieuse ces épisodes d'héroïsme, de martyres et d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les épopées du Tasse, de Camoëns ou du Dante; si j'avais encadré mes drames épiques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et de la mer; si j'avais emprunté les pinceaux et les couleurs tour à tour des grands poëtes épiques de l'Inde, d'Homère, de Virgile, de Théocrite, et si j'avais répandu à grandes effusions toute la tendresse et toute la mélancolie de l'âme moderne d'Ossian, de Byron ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures.

Il en a été autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois; cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chanté. Une grande destinée militaire, une grande destinée civique, une grande destinée oratoire, ou plutôt toutes ces destinées actives et littéraires à la fois, comme à Rome, auraient été bien plus selon ma nature. Ces regrets mêmes de l'action perdue sont une preuve pour moi que j'étais né bien plutôt pour l'action que pour la poésie. Qu'est-ce que l'action, en effet, si ce n'est une poésie réalisée?

III

À l'époque où j'entrai dans la vie, Bonaparte était déjà consul. Ma famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles m'auraient porté à la carrière des armes; il n'y fallait plus penser.

On se borna à me faire poursuivre ces études classiques, sans but déterminé, qui sont le premier aliment de nos intelligences et l'exercice de nos jeunes facultés. Le mécanisme des langues n'eut ni attrait ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement lettrées où l'on traduit et où l'on compose. Là, ce n'est plus la mémoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le goût qui entrent en jeu. Je commençai à trouver du charme dans ces leçons, parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon propre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait à petite dose choisie et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'étonnait et me ravissait; il me semblait n'avoir entendu jusque-là que des mots; mais ici c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de l'enivrement dans tous les sens. J'étais comme un musicien inné à qui l'on ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à cordes, où ses mélodies intérieures prennent tout à coup une voix réelle. J'étais comme un peintre encore sans palette, devant qui on découvrirait lentement _la Transfiguration_ de Raphaël.

C'était surtout la partie descriptive et pastorale de ces poésies et de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'étais né dans les champs; mes premiers spectacles avaient été les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergères accroupis sur les gazons au pied des blocs de grès, à l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée bleue léchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais retrouver avec délices, dans les descriptions de Théocrite, de Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination de ces poëtes.

Et, à ce sujet, je ne puis m'empêcher de vous faire observer, en passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait prendraient bien plus de goût à la littérature et à la poésie si les maîtres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons et leurs exemples aux différents âges de leurs disciples; ainsi, aux enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas encore nées, des descriptions champêtres, des images pastorales, des scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants de cet âge sont admirablement aptes à sentir et à retenir; aux adolescents, des poésies pieuses ou sacrées, qui transportent leur âme dans la contemplation rêveuse de la Divinité, et qui ajournent leurs passions précoces en occupant leur intelligence à l'innocente et religieuse passion de l'infini; aux jeunes gens, les scènes dramatiques, héroïques, épiques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la patrie, de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur coeur; aux hommes faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'histoire, la philosophie, la comédie, la littérature froide, qui pense, qui raisonne, qui juge; la satire, jamais! littérature de haine et de combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir inventée!

Un enseignement littéraire ainsi gradué sur l'âge, sur le goût, sur les forces, sur la température des années de notre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien plus naturel et bien plus universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'âge et le sexe des disciples.

Mais revenons aux circonstances qui me prédisposèrent moi-même à la poésie.

IV

Le collége des jésuites où je faisais mes premières études était le collége de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les natures impressionnables, la moitié des choses. Les lieux nous entrent dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces sensations deviennent des caractères.

La petite ville de Belley, à l'extrémité de la Bresse qui touche à la Savoie, a déjà la physionomie alpestre et recueillie des profondes et noires vallées qui s'engouffrent, vers Chambéry, dans la Maurienne.

En quittant, pour se rendre à Belley, les plaines grasses et monotones de la Bresse, cette Lombardie française, on traverse la rivière d'Ain. Cette rivière, qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur, par sa limpidité et par sa course effarée à travers les rochers, coule sur un lit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi bleue que si les laveuses de ses bords les avaient teintes de leur azur, leur prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les veines blanchâtres ou rosées de la mosaïque de pierres roulées qu'elle lave et qu'elle polit sans fin. On y voit même glisser, comme des ombres indécises et fuyantes, les innombrables truites qui remontent le courant, et qui frissonnent, sous le rayon du soleil, au bruit du filet du pêcheur. Tantôt cette rivière s'épand en circulant gracieusement dans les larges bassins du Dauphiné, tantôt elle se resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura où elle prend sa source.

V

Après l'avoir traversée dans un bac, on roule rapidement dans une plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargés de vignobles et de maisons blanches du beau village d'Ambérieux; puis la plaine s'étrangle et s'assombrit entre deux hautes chaînes de montagnes, et on pénètre avec une secrète terreur dans les gorges célèbres de Saint-Rambert. C'est la frontière de la petite province du Bugey, dont Belley était la capitale.

Là, tout prend un caractère sauvage, âpre et presque sinistre. Les deux chaînes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se confondre et fermer hermétiquement la route au voyageur. Leurs ombres noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les couvrent, impriment une imposante mélancolie à l'âme. Ces montagnes ne sont bientôt plus séparées que par un petit torrent étroit et encaissé entre les murailles du rocher. Cette rivière s'appelle l'Albarine; elle écumait déjà ainsi du temps des Romains, qui lui ont donné ce nom emprunté à la blancheur de cette écume. Elle remplit la gorge d'un bruit tantôt caverneux, tantôt gai comme le gazouillement de milliers d'oiseaux invisibles qui empêche le voyageur de s'entendre.

Elle s'enfonce et disparaît en petites cascades dans les cavités invisibles de son lit, puis elle reparaît en nappe scintillante où tremblent les rayons brisés du soleil à travers les larges feuilles des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et l'égayer par mille caprices, comme pour l'empêcher de sentir la longueur du chemin.

La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est bâtie si à l'étroit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine, traversée et retraversée par de petits ponts de bois, lui sert de rue.

VI

En remontant toujours le cours de la même rivière, les rochers s'écartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux château fort où fut retenu longtemps prisonnier l'infortuné sultan Djem, frère du sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs des malheurs et des amours de ce prince ottoman avec la belle fille de son geôlier.

La route ensuite se poursuit à travers le Bugey montagneux, pays très-aride et très-pittoresque, qui rappelle les paysages de Calabre peints par Salvator Rosa. Du sommet d'une dernière colline on aperçoit à ses pieds la ville de Belley; elle répand confusément ses maisons, bâties en pierres grises, dans une plaine ondulée aboutissant au Rhône. Un faubourg à toits de chaume ou d'ardoises ébréchées, une place irrégulière où sont les halles et les auberges, une large rue presque toujours déserte, un lourd et noir clocher de cathédrale, à l'extrémité de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; à gauche de la place, une plate-forme entourée d'un parapet, plantée de tilleuls séculaires et servant de promenoirs aux oisifs et aux enfants, complète la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferrée sur le pavé; le paysan, aux longs cheveux et au large chapeau sans forme du Bugey, la chasse devant lui, chargée de sacs de farine de son moulin ou de charbon de sa forêt.

VII

Bien que le collége soit adhérent à la ville, il n'a ni la tristesse morne, ni l'enceinte obscure d'un édifice borné par d'autres édifices ou par des rues. Bâti sur la pente de la colline qui conduit à Belley, il est la première maison du faubourg. Grâce à cette situation suburbaine, il participe de trois côtés à la vue, à l'air libre, à la solitude de la campagne. De toutes ses fenêtres le regard tombe ou sur des jardins plantés de bouquets de charmille, ou sur un coteau où les vignes hautes d'Italie sont entrecoupés de larges sillons de culture et d'arbres fruitiers, amandiers, pêchers, aux fleurs précoces, aux feuilles sans ombre, ou sur de vertes prairies fuyantes à l'horizon, dans lesquelles paissent de blanches génisses.