Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 16

Chapter 163,862 wordsPublic domain

Voilà ses fautes: il ne se les déguisait pas à lui-même. Mais la réflexion, l'expérience, le temps avaient complètement tué en lui le vieil homme et enfanté l'homme nouveau. Jamais peut-être, dans aucun esprit supérieur de nos jours, ce travail intérieur du temps, qui tue les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait éclore les vérités du sein de l'expérience et qui régénère les vertus naturelles dans les résipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de vivre pour s'améliorer ne fut aussi sensible et aussi _réussi_ que dans Béranger. C'était lui qui était son poëme; il le revoyait, il le retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en faire ce chef-d'oeuvre de génie, de bonté, de raison que nous avons connu. Qui aurait osé seulement se souvenir du chansonnier quand on avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme qui avait été Béranger, mais qui savait être Tacite ou Montaigne selon l'heure?

«Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgré le peuple, comme on aime un enfant malgré ses légèretés, ses ignorances et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que c'est la partie la plus nombreuse de l'humanité, et parce que, notre devoir étant d'aimer nos semblables (puisque c'est là encore nous aimer nous-même), c'est dans le plus grand nombre que nous devons aimer l'homme ou nous aimer véritablement nous-même. Si je n'ai pas le bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers.

«Eh bien! l'amour du peuple est ma religion à moi! Je me suis dit de bonne heure: l'homme sensé ne peut pas vivre sans Dieu et sans religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale qui se conforme à ses perfections, une action qui concourt à sa divine et souveraine volonté. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon intelligence, qui s'élève à lui comme l'encens de l'âme, qui le glorifie en s'humiliant dans mon néant. Cette morale qui se modèle de si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve écrite par lui-même dans ma conscience. Cette action qui concourt à ses desseins et à sa bonté, je tâche de m'y conformer le plus que je peux par ma charité d'esprit et de main (quand, hélas! ma main n'est pas vide) envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes semblables, qu'on appelle le peuple.

«Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde serait consolé; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple.

«Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en rapporter à la liberté, à la fraternité, à la charité pour laisser le peuple se gouverner lui-même par ses seuls instincts et par ses seules vertus; non! Je n'ai jamais donné dans ces utopies de libertés illimitées et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez comparé, dans un de vos écrits, à M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais ce mot prouve que vous m'avez mieux regardé que bien d'autres.

«M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire qu'il n'était, et à qui vous avez rendu justice, était un très-profond politique sous son apparente nonchalance, un politique inné, un politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de génie, car on ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il avait principalement pour but son intérêt propre; quant à moi, je n'ai jamais eu dans ma politique d'autre intérêt que ce que j'ai cru l'intérêt du peuple.

«Toute saine politique, selon moi, se compose de deux éléments indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime à l'action sa tendance divine à l'amélioration du sort de toutes les classes, sans exception, de la société humaine; l'action donne à cette philosophie politique son efficacité, sa force, sa mesure, son opportunité, sa modération. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voilà pourquoi, bien que je paraisse un révolutionnaire dans mes rimes, je suis très-gouvernemental dans mes instincts. La république elle-même, qui paraît à quelques-uns la dissémination des forces du peuple, doit en être, à mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit de tous est représenté, quand la volonté de tous est exprimée, cette volonté doit être irrésistible. Qu'a-t-il manqué à votre république de 1848? Un gouvernement, que l'Assemblée nationale n'a pas su ou n'a pas voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain de l'écroulement du trône: une dictature proclamée par vous ce jour-là aurait paru, avec raison, un outrage à la France, une mise hors la loi de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la liberté sur un peuple à terre! La république même eût été à l'instant dépopularisée par un pareil acte dans la main des républicains. Je ne suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors; aucune faute du peuple, aucun péril évident de la liberté ne motivait une telle violence de ceux qui s'étaient jetés entre les ruines du trône et l'anarchie; mais, une fois la France interrogée, une fois l'Assemblée nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la république gagnée contre les démagogues et les communistes dans les rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner à la république un gouvernement plus concentré et plus dictatorial encore que vos gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trônes que pour fonder des pouvoirs forts.

«Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende, dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle vous a donné en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout autre, une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté de désigner votre successeur, pour donner à la liberté le temps de devenir une habitude, pour refréner vigoureusement les factions et pour modérer sévèrement les sectes qui perdent la liberté. La liberté a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'oeuvre de l'humanité, c'est un gouvernement.»

XXIX

Ces pensées étaient précisément les miennes. On comprend que je me gardais bien de les réfuter.

Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Béranger quand, à la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui soulevait le peuple et l'Assemblée nationale au-dessus de terre en 1848, il vit l'Assemblée législative jouer, comme une assemblée d'enfants en cheveux blancs, à l'utopie, à la Terreur, à la Montagne, à la réaction, à l'orléanisme, au militarisme, à l'anarchie, à tous les jeux où l'on perd la liberté, la dignité, l'ordre social et la patrie.

Il s'efforçait, dans sa sphère privée, comme moi dans la mienne, d'inspirer un peu de raison à ces sectes imprudentes: il n'y réussit pas. Il avait, comme moi aussi, prévu le dénoûment. Il ne fallait pas être grand prophète pour prophétiser la ruine d'une assemblée souveraine qui portait tous les jours des défis sans force à des armes hors du fourreau et à des intérêts sans sécurité.

C'est peut-être à ce sentiment de secret mépris pour l'Assemblée législative qu'il faut attribuer le peu d'étonnement que Béranger eut de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le nouveau gouvernement napoléonien. «Ceci, lui dis-je un jour après l'élection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Béranger!»

Il détourna la tête, secoua ses cheveux gris, rougit, se pinça les lèvres et ne répondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense influence de ses chansons impériales sur les suffrages de la multitude lui était importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion pendant tout le reste de sa vie.

Il était affligé sans aucun doute de l'avortement de la république, mais peut-être, sous cette affliction sincère, y avait-il une secrète consolation d'amour-propre. Peut-être pensait-il qu'il avait bien eu le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui ne m'a donné le droit d'une conjecture à cet égard. Mais, pourvu que la nationalité fût sauvée, il était très-patient pour la démocratie. Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions sont pressées, la philosophie est patiente; Béranger était avant tout philosophe.

XXX

Dans ces dernières années il s'était tellement rapproché de moi que nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'était tantôt chez moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les tristesses me retenaient forcément dans ma chambre d'angoisse; tantôt chez lui, à l'heure où le tumulte des rues de Paris rend plus intime et plus recueilli l'entretien deux à deux au coin du feu d'un solitaire; tantôt dans les allées désertes alors du bois de Boulogne, où les paroles tombaient çà et là et à demi-voix de sa bouche comme les feuilles jaunies sous le vent d'automne.

Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mène de la porte Maillot au château de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu de belles choses! Quand Béranger, s'arrêtant tout à coup comme saisi au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant à deux mains son gros bâton de bois blanc à pommeau d'ivoire, il dessinait sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une éloquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion, de philosophie ou de politique!

Ces dissertations étaient en général mêlées d'anecdotes qui les rendaient vivantes. «Voilà, me disait-il, ce que je conseillais à mon ami Laffitte; voilà ce que je confiais à Manuel, l'homme que j'ai le plus aimé parce qu'il a été, selon moi, le plus désintéressé, le plus calomnié et le plus salarié d'ingratitude; voilà ce que j'essayais de faire comprendre à Chateaubriand, que j'aimais par admiration littéraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amitié au sérieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularité; voilà ce que je répétais vainement à ce grand enfant de Lamennais, qui voyait partout des trappes et des traîtres de mélodrame!»

XXXI

Souvent il était interrompu par quelques noces de paysans ou d'ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un à l'autre le nom du _Père la joie_, comme disent les Arabes; ils levaient leur chapeau et criaient, quand il avait passé: _Vive Béranger!_

Béranger se retournait, leur souriait d'un sourire moitié attendri, moitié jovial. «Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous bien aujourd'hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens!»

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d'un ordre moins plébéien, à la campagne, avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l'officier en retraite groupés autour d'une table rustique à la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le coryphée libéral du canton entonner au dessert, d'une voix chevrotante, la chanson du _Dieu des bonnes gens_, du _Vieux Sergent_, de _la Bonne Vieille_, tandis que la table tout entière répétait en choeur, excepté moi, le refrain aviné, et qu'une larme d'enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran!... Béranger, pour ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie française, n'était réellement plus un homme; c'était un ménétrier national dont chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente millions d'hommes exaltés ou attendris.

XXXII

Il en était reconnaissant, et il aimait véritablement sa patrie dans sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus malheureux. Depuis que la politique avait tour à tour accompli ou trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, dans la bienfaisance. Il avait trouvé plus facile et plus sûr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problématique aux nations et à l'humanité dans l'ordre social ou politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pensée, rétréci son devoir, afin de l'accomplir toujours et d'être plus sûr de l'accomplir.

Car il ne faut pas croire qu'il n'y eût un coin de scepticisme, de découragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette belle âme, quand il considérait le monde en masse dans ses éternelles aspirations et dans ses éternelles rechutes. Il désirait l'amélioration de l'humanité en masse plus qu'il n'y croyait. L'histoire, qui se répète avec tant de monotonie de siècle en siècle, lui faisait peur. «Si elle allait se répéter encore après nous?» me disait-il quelquefois...

Mais ces courts moments de doute ne prévalaient pas sur sa charité active pour le genre humain. Le _misereor super turbam_, ce mot de l'Évangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misères humaines. De poëte de fête qu'il avait été jadis il s'était fait poëte de douleurs, soeur de charité de tout ce qui recourait à lui, soit pour une misère de corps, soit pour une misère d'esprit; ses journées entières appartenaient à la foule.

Il faut avoir assisté cent fois comme moi à ces consultations de ce médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreiller de bonnes oeuvres.

On sonnait, il allait ouvrir. C'était un pauvre ouvrier qui venait de perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un linceul ou une bière! Béranger le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son tiroir, comptait en petites pièces de monnaie la somme strictement nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page déchirée de ses vieilles éditions pour la glisser dans les doigts du pauvre veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvrier jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voilée, un adieu aussi ému et aussi prolongé que si cet inconnu avait été son frère.

Puis venait une belle jeune fille dont le père, mécanicien ou typographe, avait parlé de Béranger à sa pauvre famille; elle entrait en rougissant et demandait à parler en particulier au vieux poëte. Il l'emmenait dans une embrasure de croisée au fond de la chambre, et j'entendais de ma place des sanglots mal étouffés, interrompus de délicates confidences: c'était une consultation de l'amour indécis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas à ses parents. Il fallait que Béranger se chargeât de la négociation sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.

Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur le caractère et jusque sur le coeur des deux amants. Il prenait son crayon, il écrivait les noms, les adresses, les heures. «--J'irai, mon enfant, j'irai demain, disait-il; je tâcherai d'arranger cela pour le mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé ses ressources. Je le recommanderai à nos bons amis les Pereire, qui font du travail le ministre de l'opulence.»

La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou du poëte. «--Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le succès?» lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard; «je n'ai pas encore mérité ma récompense.» Mais les larmes de la belle enfant mouillaient déjà ses mains.

Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Béranger les conduisait lui-même à son canapé de paille; il écoutait patiemment le récit de leur détresse et les voeux de leur vieillesse: c'étaient deux lits dans le même hospice, pour ne pas mourir séparés après une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des administrations de la charité publique; son nom était une clef qui ouvrait les coeurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres et qu'il se dépensait lui-même jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitié d'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consolés; on entendait leurs bénédictions monter à mesure qu'ils descendaient, du fond de l'escalier: «Ah! quelle bonne pensée nous avons eue de monter à lui en voyant son portrait dans notre loge!»

XXXIII

Puis c'étaient de jeunes ouvriers en grand nombre qui se trompaient de vocation en prenant leur travail manuel en dégoût et qui s'admiraient eux-mêmes dans des vers incultes qu'ils prenaient pour des promesses de génie, parce qu'ils ignoraient les conditions rares et providentielles du vrai génie. Ils venaient, leur rouleau crasseux sous le bras, solliciter un encouragement du maître. Béranger avait la patience de les lire ou de les écouter, mais il avait la conscience de les décourager rudement. «Allez, allez, cela ne vaut rien; faites des souliers, faites des chapeaux, faites des habits, et ne faites jamais de vers. Vous me voulez du mal aujourd'hui de contrister votre amour-propre déplacé, vous m'en voudriez bien davantage dans dix ans de l'avoir encouragé. Laissez chanter les rossignols pour les heureux oisifs de la terre qui se lèvent tard; quant à vous, mes amis, n'écoutez chanter que le coq, qui est le réveille-matin du bon ouvrier!»

XXXIV

Ainsi se passait toute sa matinée jusqu'à l'heure où ce courtier des misères prenait sa canne et son chapeau pour sortir.

Il s'en allait à pied, dans la poussière ou dans la boue, d'une extrémité de Paris à l'autre: il présentait ses requêtes à toutes les administrations, il quêtait pour le pauvre chez tous les riches, il visitait dans tous les hôpitaux les malades pour lesquels il avait obtenu un lit; puis, quand il lui restait un peu de marge de sa journée, après ces sacrés devoirs accomplis, il venait s'asseoir et causer au coin de mon foyer ou au chevet de mon lit avec la quiétude d'une conscience qui a la satisfaction de sa journée sur le coeur.

Et cette vie il ne la dévouait plus à aucune vaine et secrète popularité; il la dévouait véritablement et uniquement à Dieu et aux hommes: on le voyait au recueillement respectueux de sa physionomie et au timbre ému de sa voix quand la conversation déviait vers les choses éternelles. Sa piété philosophique croissait en lui avec les années sérieuses de la vie. Ses oeuvres n'étaient pas seulement des instincts satisfaits, ses oeuvres étaient ses prières. Une des femmes qui le servaient dans ses derniers mois raconte qu'elle le surprit quelquefois agenouillé dans sa chambre, les mains jointes sur le bord du lit, comme l'enfant qui se souvient des attitudes de sa mère. Il avait trop de goût pour être impie; il avait trop d'âme pour être sans conversation dans la langue des soupirs avec le pays des âmes.

XXXV

La mort récente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte: il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'être consolés. Il sentait que l'heure naturelle des départs était arrivée pour tous les deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas être déplorées comme celles qui les commencent. «Cette pauvre Judith,» me disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matinée des funérailles, «cette pauvre Judith me précède de peu dans le voyage. J'aurais regretté qu'elle m'eût survécu, infirme et isolée comme elle était! Je serais mort avec des angoisses sur son sort, et tout est pour le mieux. Je vais faire mes préparatifs afin que le peu que je laisserai en m'en allant ne soit pas perdu pour ma pauvre famille.

«Vous ne le croiriez pas, mon ami,» ajouta-t-il avec un accent de tendresse qui vibre encore dans mon oreille, «vous ne croiriez pas que ce qui m'inquiète le plus maintenant, c'est vous! Où en êtes-vous de vos lourdes affaires? J'en suis plus tourmenté que de mon propre sort! Je songe à vous le jour et la nuit.» Je le remerciai et je le rassurai en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques heures de travail avant le soir, j'étais sûr de suffire à tout et de ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras après moi, et j'entrai avec lui dans quelques détails de coin du feu. «Ah! que vous me faites de bien!» reprit-il en me serrant la main dans ses deux mains. «Je m'en irai plus content si je vous laisse, vous et ce qui vous appartient, dans le repos et dans la sérénité des derniers jours.»

XXXVI

La femme âgée qu'il venait d'ensevelir s'était appelée Lisette dans sa folle jeunesse, elle s'était appelée madame Judith dans son âge mûr; on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du poëte dans sa vieillesse: je l'ignore; c'était une femme de quatre-vingts ans passés, d'un port d'impératrice déchue, d'une conversation contenue, mais très-distinguée et très-fine, à la hauteur de tout esprit et de toute âme. «Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité avec elle.»

On voyait que Béranger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo, Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun, Havin, homme d'élite, avaient passé par cette chambre qui précédait celle du solitaire, salle d'attente de cette royauté de l'esprit et de la bonté qu'on venait saluer dans Béranger.

Je m'y arrêtais souvent pour attendre le poëte quand par hasard il n'était pas rentré à l'heure de mes visites. Cette femme était si belle, si gracieuse, si intelligente à demi-mot, d'une sagesse si souriante et cependant si sérieuse sous son poids d'années, que je ne trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aimé à connaître son histoire; d'autres la raconteront sans doute.

En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours après sa mort, je fus étonné et attendri de voir un chapelet encore suspendu à un clou contre la muraille, à la place où avait été son lit; tout auprès, un petit portrait de Béranger jeune était suspendu à un autre clou. Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards, qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures du coeur, depuis l'amour jusqu'à la célébrité et depuis la célébrité jusqu'à la solitude. Nous sommes tous un poëme ou une chanson: il ne faut que savoir y lire!

XXXVII