Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 15
«Le lendemain matin j'étais chez Laffitte quand on commença à jeter le nom du roi futur dans le peuple. Il y eut un frémissement de mauvais augure dans la multitude qui remplissait les cours. Mes amis m'interpellèrent quand je sortis.--Eh quoi! vous aussi, Béranger, vous, républicain, vous nous créez un roi?--Je pris à part les plus échauffés.--Non, leur dis-je, comprenez-moi bien, je ne crée pas un roi, je jette une planche sur le ruisseau! Et je m'en allai.
«Ce ruisseau était de sang, ne l'oubliez pas! Lafayette ne fit-il pas comme moi quelques heures après? Cependant Lafayette était plus engagé que moi avec la république; moi je n'étais engagé qu'avec le peuple.
«On m'aborda de tous côtés dans les rues pour me demander compte de ce qu'ils appelaient mon revirement et mon imprudence.--N'était-ce pas le moment, me disaient-ils, d'abolir la royauté, qui s'était abolie elle-même?--Patience, mes amis, disais-je avec impatience: on n'abolit pas la royauté, on l'use. Allez par degrés à la liberté, si vous ne voulez pas que votre triomphe soit une chute. Cette royauté sera usée avant peu d'années. Quant à moi, je l'ai prise comme un expédient qui vous est utile aujourd'hui, mais je n'en prends pas la responsabilité, et j'en sors avant d'y être entré, pour me conserver libre de la combattre si elle s'arrête ou si elle recule!
«Voilà, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rôle dans les journées de 1830: j'ai été le souffleur de l'événement, j'ai laissé la responsabilité aux ambitieux et aux dupes: qu'en pensez-vous?
«--Je pense sincèrement que vous avez eu tort à cette époque, lui dis-je, tort non pas de refaire une monarchie constitutionnelle pour terminer vite la guerre civile par une transaction prompte et souveraine entre tous les partis, mais tort d'avoir pris votre monarchie ailleurs qu'où elle était.
«Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas: c'était vous déclarer vaincus; relever une dynastie napoléonienne, vous ne le pouviez pas: vous n'aviez pas sous la main le rejeton, et l'Europe à ce moment aurait vu dans le rétablissement d'un Napoléon une déclaration de guerre au genre humain à peine pacifié. La République! Elle s'appelait alors _terreur_; elle n'avait pas montré alors, comme en 1848, qu'elle pouvait être innocente contre les têtes et les propriétés, et qu'elle pouvait se défendre contre les utopies et les démagogismes avec le bras de la France. Le duc d'Orléans! vous ne le deviez pas: pour faire respecter une monarchie vous commenciez par abaisser le monarque, car vous ne lui offriez un trône qu'à la condition de répudier son devoir de prince, de proscrire sa famille et d'éloigner les royalistes. Une telle contradiction entre le nom d'un prince du sang et son rôle de roi révolutionnaire faisait du duc d'Orléans un instrument de parti, votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. Quelle force vouliez-vous qu'il eût contre les républicains qu'il avait écartés, contre les royalistes qu'il avait offensés, et contre vous-même de qui il avait reçu la couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez user la royauté en sa personne, vous n'aviez pas besoin de temps pour cela: en un jour vous l'aviez descendue de sa base! Vous n'aviez donc, vous et vos amis, puisque vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu'à couronner l'héritier légitime dans la personne d'un enfant sorti du trône et innocent du règne. Cet enfant était roi de l'ancien régime, vous l'auriez fait roi du nouveau siècle. Une régence, dont vous étiez les conseillers, des Chambres, dont vous étiez les élus, vous garantissaient le gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalistes se ralliaient à vous, les constitutionnels vous livraient la Constitution comme à ceux qui avaient su la défendre et la sauver! Vous auriez été vous-même moins populaire pendant trois jours, mais plus approuvé pendant un siècle. Ah! si j'avais cru comme vous, en 1848, qu'il fallait rétablir une royauté, et si j'avais eu dans la main un enfant-roi, héritier légal d'un trône séculaire, un berceau aurait pu être à cette époque une politique! Mais je ne l'ai pas cru.
«--Peut-être avez-vous raison, me dit-il en penchant sa lourde tête, mais moi je n'avais pas tort: vous étiez Lamartine, j'étais Béranger.»
XXIII
Quoi qu'il en soit, Béranger se tint parole à lui-même et se retira stoïquement dans l'ombre et dans la médiocrité volontaire. Aussitôt que son oeuvre de 1830 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la corde et l'abandonna aux vents.
Mais il reprit avec son opposition sa popularité et ses chansons, contre tous les hommes de la royauté de juillet, excepté contre Laffitte et Dupont de l'Eure: il aimait l'un et respectait l'autre. Je n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aimé un homme dans lequel l'inconséquence et la gloriole se mêlaient, dit-on, à des qualités réelles; mais j'ai vu de près Dupont de l'Eure dans les épreuves les plus périlleuses de 1848, et j'ai gardé de son intrépidité civique et de son patriotisme dévoué une vénération que je reporte tous les jours à sa tombe.
Peu de temps après, Béranger se déclare franchement en opposition contre ses amis; il prend congé d'eux. Il se déclare nettement républicain dans sa chanson du _Déluge_, épitaphe de tous les trônes; enfin, il caresse de nouveau l'Empire dans son sublime _Chant du Cosaque_, hymne de vengeance où le patriotisme prend la forme de l'ironie. Lisons ces strophes du Pindare gaulois:
Viens, mon coursier, noble ami du Cosaque! Vole au signal des trompettes du Nord; Prompt au pillage, intrépide à l'attaque, Prête sous moi des ailes à la Mort. L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle; Mais attends tout du prix de mes exploits. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois.
La Paix, qui fuit, m'abandonne tes guides; La vieille Europe a perdu ses remparts. Viens de trésors combler mes mains avides; Viens reposer dans l'asile des arts. Retourne boire à la Seine rebelle, Où, tout sanglant, tu t'es lavé deux fois. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Comme en un fort, princes, nobles et prêtres, Tous assiégés par des sujets souffrants. Nous ont crié: Venez, soyez nos maîtres! Nous serons serfs pour demeurer tyrans. J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle Humilier et le sceptre et la croix. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois.
J'ai d'un géant vu le fantôme immense Sur nos bivacs fixer un oeil ardent. Il s'écriait: Mon règne recommence! Et de sa hache il montrait l'Occident. Du roi des Huns c'était l'ombre immortelle: Fils d'Attila, j'obéis à sa voix. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Tout cet éclat dont l'Europe est si fière, Tout ce savoir qui ne la défend pas, S'engloutira dans les flots de poussière Qu'autour de moi vont soulever tes pas. Efface, efface, en ta course nouvelle, Temples, palais, moeurs, souvenirs et lois. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Dans _le vieux Sergent_, le républicain et le bonapartiste se confondent:
De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usés! La Liberté mêlait à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Les nations, reines par nos conquêtes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces fêtes! Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
Dans _les Souvenirs du peuple_ il saisit mieux que jamais l'accent populaire pour enfoncer l'enthousiasme et le remords de voir abandonner son héros dans le coeur des enfants et des femmes.
LES SOUVENIRS DU PEUPLE.
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps; L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire. Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille: Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille. Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère, Oui, le révère. Parlez-nous de lui, grand'mère, Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois il passa; Voilà bien longtemps de ça: Je venais d'entrer en ménage. À pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Près de lui je me troublai. Il me dit: Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère. --Il vous a parlé, grand'mère! Il vous a parlé!
L'an d'après, moi, pauvre femme, À Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour: Il se rendait à Notre-Dame. Tous les coeurs étaient contents; On admirait son cortége. Chacun disait: Quel beau temps! Le Ciel toujours le protége. Son sourire était bien doux; D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père. --Quel beau jour pour vous, grand'mère! Quel beau jour pour vous!
Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne. Un soir, tout comme aujourd'hui. J'entends frapper à la porte; J'ouvre: bon Dieu! c'était lui. Suivi d'une faible escorte. Il s'assoit où me voilà, S'écriant: Oh! quelle guerre! Oh! quelle guerre! --Il s'est assis là, grand'mère! Il s'est assis là!
J'ai faim, dit-il; et bien vite Je sers piquette et pain bis; Puis il sèche ses habits, Même à dormir le feu l'invite. Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit: Bonne espérance; Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris venger la France. Il part; et, comme un trésor, J'ai depuis gardé son verre, Gardé son verre. --Vous l'avez encor, grand'mère! Vous l'avez encor!
Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné. Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte. Longtemps aucun ne l'a cru; On disait: Il va paraître; Par mer il est accouru, L'étranger va voir son maître. Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère! Fut bien amère! --Dieu vous bénira, grand'mère; Dieu vous bénira.
La gloire devient douce de sanglante qu'elle est, quand elle est éternisée ainsi dans les veillées de chaumières, arrosée des larmes des mères; mais ces larmes avaient coulé sur les cadavres de tant de fils!
Dans la chanson _la Comète de 1832_, il s'impatiente sans pitié contre les amis qu'il a lancés au trône et au pouvoir, et contre un monde qui s'agite, mais qui ne se transforme pas.
N'est-on pas las d'ambitions vulgaires, De sots parés de pompeux sobriquets, D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres, De laquais-rois, de peuples de laquais? N'est-on pas las de tous nos dieux de plâtre; Vers l'avenir las de tourner les yeux? Ah! c'en est trop pour si petit théâtre; Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux.
Les jeunes gens me disent: Tout chemine: À petit bruit chacun lime ses fers; La presse éclaire, et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir les mers. Vingt ans au plus, bonhomme, attends encore; L'oeuf éclôra sous un rayon des cieux. Trente ans, amis, j'ai cru le voir éclore; Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux.
Dans la touchante _ballade_ de _Jeanne la Rousse_, il descend par sa pitié jusqu'aux haillons de la misère. Il y a du Shakspeare dans ce chansonnier: écoutez!
JEANNE LA ROUSSE
OU LA FEMME DU BRACONNIER.
Un enfant dort à sa mamelle; Elle en porte un autre à son dos. L'aîné, qu'elle traîne après elle, Gèle pieds nus dans ses sabots. Hélas! des gardes qu'il courrouce Au loin le père est prisonnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
Je l'ai vue heureuse et parée; Elle cousait, chantait, lisait. Du magister fille adorée, Par son bon coeur elle plaisait. J'ai pressé sa main blanche et douce En dansant sous le marronnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
Un fermier riche et de son âge, Qu'elle espérait voir son époux, La quitta, parce qu'au village On riait de ses cheveux roux. Puis deux, puis trois; chacun repousse Jeanne, qui n'a pas un denier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
Mais un vaurien dit: «Rousse ou blonde, Moi, pour femme, je te choisis. En vain les gardes font la ronde; J'ai bon repaire et trois fusils. Faut-il bénir mon lit de mousse: Du château payons l'aumônier.» Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
Doux besoin d'être épouse et mère Fit céder Jeanne, qui, trois fois Depuis, dans une joie amère, Accoucha seule au fond des bois. Pauvres enfants! chacun d'eux pousse Frais comme un bouton printanier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
Quel miracle un bon coeur opère! Jeanne, fidèle à ses devoirs, Sourit encor; car de leur père Ses fils auront les cheveux noirs. Elle sourit, car sa voix douce Rend l'espoir à son prisonnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier.
XXIV
_Le Vieux Vagabond_ va plus loin encore; il y a des grincements de dents de la faim et des imprécations de désespoir contre la société et contre la nature. On y pressent le souffle de feu des premières chimères antisociales. Ces chimères, excusables quand elles sont les cauchemars de la faim, sont déplorables quand elles sont les aberrations de l'esprit, criminelles quand elles sont la solde en fausse monnaie du radicalisme. Ces chimères étaient nées après 1830; elles agitaient convulsivement les dernières années du gouvernement de Juillet. La République, que l'on accuse à tort de leur avoir donné naissance, les étouffa vigoureusement au contraire entre les bras du peuple tout entier aux journées de juin.
On remarque avec peine la même aigreur, trop consonnante avec l'aigreur croissante du peuple et avec les récits subversifs des rénovateurs de fond en comble de l'édifice social, dans la _Chanson philosophique des Fous_. Béranger n'était rien moins que sectaire, encore moins radical, pas même systématique. Il y avait contradiction ici entre ses couplets et ses idées. Il ne faut chanter au peuple que des vérités utiles ou des passions pratiques, telles que la patrie, la liberté, la charité fraternelle entre les classes et entre les citoyens. C'est de la force, et non du délire, qu'il faut donner au peuple pour qu'il grandisse. Il y a de la force dans l'enthousiasme, il n'y en a point dans l'ivresse.
La chanson _des Fous_, en glorifiant toutes les sectes, même les plus téméraires, n'était propre qu'à devenir la Marseillaise des chimères contre les frontières sacrées de la société connue. Si cette Marseillaise avait été sincère sous la plume du poëte, il aurait fallu plaindre son esprit; si elle n'avait été qu'une complaisance, il aurait fallu la reprocher à sa conscience. Elle n'était ni tout à fait sincère, ni tout à fait complaisante; elle n'était qu'une boutade philosophique à travers l'infini des idées, un coup de plume qui cherche aventure dans l'inconnu. Mais la société, sur qui tout repose, ne doit point chercher aventure comme l'imagination qui ne répond de rien, elle doit chercher progrès et raison. Elle n'a pas pour guide la conjecture, elle a pour guide l'expérience. Nul ne le disait mieux, dans les dernières années, que Béranger.
Après cette chanson, Béranger se tut et s'enveloppa de plus en plus dans son manteau, attendant les orages.
Le 24 février 1848 le réveilla, comme tout le monde, en sursaut. La royauté de Juillet, expression confuse des trois oppositions incompatibles, mal conciliées par Béranger en 1830, bonapartisme, républicanisme, orléanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre, qu'à un avortement. Cette royauté, mal conçue elle-même, avorta en effet, le 24 février, sous une secousse qui n'aurait pas déraciné un hysope. Par un hasard que j'étais loin de prévoir la veille, c'est moi qui reçus l'enfant sur mes bras; mais l'enfant était mort! La France, selon l'expression de Béranger, n'avait pas eu le temps de le concevoir encore et de le porter à maturité.
XXV
Je ne fis qu'entrevoir Béranger pendant les trois mois de modération et de périls, toujours sauvés par le civisme inespéré de ce grand peuple, mois qui précédèrent l'avénement de l'Assemblée constituante, seule souveraineté que nous pussions retrouver sous ces débris.
Je le vis cependant un soir, après la mémorable journée du 16 avril 1848; journée inconnue et mystérieuse, où tout fut sauvé par ma confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le peuple.
--Où en sommes-nous? me dit-il à l'oreille, le visage tout ému et tout transfiguré d'anxiété pour la patrie.--_Au port_, lui répondis-je tout bas; cette journée est le neuf thermidor des terroristes et des communistes. J'ai osé tâter le pouls à la France; tranquillisez-vous, elle est immortelle.
--Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillèrent de larmes.
--«Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voilà, et que vous êtes un des oracles de ce peuple.--Qu'auriez-vous fait à ma place le 24 février, dans ce grand sauvetage d'une nation sous laquelle sombrait votre royauté de Juillet?--Belle demande! me répondit-il; j'aurais fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous faire autre chose?--C'est bien, lui dis-je, je suis satisfait; ce mot de vous me donne confiance. Voici la France qui va arriver dans sa représentation impartiale et souveraine: à dater de ce matin je suis sûr de la faire entrer sans résistance dans Paris. Au nom de la France et du salut du peuple, laissez-vous élire parmi les représentants qui vont la personnifier. Il est si rare de rencontrer dans un même homme la popularité, la résistance et la politique: donnez ce spectacle au monde et cette consolation aux bons citoyens. La république a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; tout son danger est dans l'excès: en voyant voter Béranger pour la sagesse, qui donc osera être fou? il y a une heure dans la vie où il faut savoir dépenser et perdre toute la popularité acquise en soixante et dix ans de désintéressement; autrement c'est un trésor d'avare, un trésor perdu, qui ne profite ni à vous ni aux autres. Voyez! ajoutai-je: je me dépense, je me perds, en résistant aux folies des uns, aux dictatures prématurées des autres; je ne sortirai pas de là bon à gouverner un village, mais la représentation nationale en sortira toute-puissante et invincible. Souvenez-vous du mot de Danton, appliqué à un crime; appliquons-le à une vertu: Périsse notre nom et que la France soit sauvée!»
XXVI
Sa modestie combattait son dévouement; mais le dévouement l'emporta, il se laissa nommer à un million de voix à l'Assemblée constituante. Une immense popularité y entra avec lui: c'était le seul service qu'il consentit à rendre sous cette forme à la patrie.
Une fois l'Assemblée nationale assise et consolidée dans Paris, il se dit: «Que ferai-je là? Je suis philosophe et je ne suis point politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis républicain et je ne suis point démagogue; je suis peuple et je ne suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez ferme pour résister à une multitude qui tendra longtemps à emporter les rênes et à ronger le frein de la république. De grandes questions vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutumé à voir en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de la force à ses excès et je contribuerai à le perdre; si je me dessine contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat. Retirons-nous; réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon obscurité: c'est plus sage; ne nous séparons plus de ce peuple où est ma force: je serai plus véritablement utile là que dans le gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se défiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses maîtres.»
Ce furent évidemment là ses pensées; je ne les approuve pas, je les explique.
Béranger donna sa démission. L'Assemblée nationale, qui sentait unanimement comme moi l'utilité et l'honneur de ce grand nom d'honnête homme populaire dans son sein, se leva tout entière de douleur et de respect à la lecture de cette démission; elle la refusa et fit supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la représentation de la France en remettant son mandat au peuple.
Béranger fut touché, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa vieillesse. Moi-même je ne pus le vaincre.--«Vous êtes de ceux qui ne sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent après leur mort bien plus que pendant leur vie, et que leur temps à eux est la postérité; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni jeunes gens ni vieillards: on doit autant à sa patrie la dernière goutte de son sang que la première.»
«--Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrogé, je sens que mon devoir n'est pas là, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite écritoire. J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je tiendrais la place d'un homme utile à la patrie; m'effacer pour qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.»
XXVII
Je ne tardai pas moi-même, non pas à me retirer du service de mon pays, mais à être écarté par mes concitoyens. L'obscurité m'abrita salutairement sans que j'eusse la peine et peut-être la faiblesse de la chercher. L'adversité ne m'y laissa pas le repos, cet _otium cum dignitate_ qui est l'oreiller des disgrâces, loisir et silence que Béranger, plus sage que moi, avait eu la prévoyance et la modération de désirs de préparer à sa retraite. Cette adversité, qui attirait Béranger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le rapprocha plus assidûment et plus intimement de moi. Dès que j'eus besoin d'un consolateur il me prodigua sa présence, son intérêt, sa tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon coeur tout entier. Il se forma insensiblement entre nous une de ces amitiés tardives qui n'ont pas les primeurs d'âme et les soudainetés d'attrait de celles de la jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours en arrière, les sérénités et les mélancolies des jours avancés. Les expériences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de l'âme de l'un dans l'âme de l'autre, comme les grandes ombres des montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds à mesure que le soleil baisse:
_Majoresque cadunt altis de montibus umbræ._
Ce fut alors que j'appris à connaître le vrai caractère de ce grand homme de coeur et les vraies opinions de ce grand homme de sens.
XXVIII
Ce grand homme avait peut-être le caractère un peu vert d'un homme de parti; dans les premières périodes de sa vie, il avait pu prendre quelquefois la popularité pour la vertu et l'opposition pour la politique; il avait pu verser à trop pleine coupe le souvenir de ses victoires comme consolation à un peuple affaissé par ses revers; il avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste à la table et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois déguisé chez Aspasie en Anacréon, il avait pu faire une révolution plébéienne qui s'était transformée en trois jours en royauté oligarchique.