Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 13
Pour les partis, dont cent fois j'osai rire, Ne pouvant être un utile soutien, Devant ma tonne on ne viendra pas dire: Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien?
J'aime à fronder les préjugés gothiques, Et les cordons de toutes les couleurs; Mais, étrangère aux excès politiques, Ma _Liberté_ n'a qu'un chapeau de fleurs.
Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est évident qu'il gémit en secret sur l'invasion de la France par l'île d'Elbe et sur les funérailles de Waterloo. Mais, aussitôt après cet holocauste de notre malheureuse armée, sa voix s'attriste et se résigne ironiquement au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitulée: PLUS DE POLITIQUE avait tellement l'accent tragique du coeur consterné de la France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Béranger aux larmes et aux indignations sourdes de la nation.
L'armée adopta l'homme qui la pleurait ainsi:
Moi, peureux dont on se raille, Après d'amoureux combats, J'osais vous parler bataille Et chanter nos fiers soldats. Par eux la terre asservie Voyait tous ses rois vaincus. Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus.
Sans me lasser de vos chaînes, J'invoquai la liberté; Du nom de Rome et d'Athènes J'effrayais votre gaîté. Quoiqu'au fond je me défie De nos modernes Titus, Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus.
Oui, ma mie, il faut vous croire; Faisons-nous d'obscurs loisirs. Sans plus songer à la gloire, Dormons au sein des plaisirs. Sous une ligue ennemie Les Français sont abattus. Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus.
Ces vers ne sont pas d'une bien haute poésie, mais ils sont d'un profond accent de patriotisme, qui est la poésie du poëte politique. Où est la grande pensée de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle chantait mal, mais c'était la voix des frontières; la voix de Béranger était le cri de Waterloo.
VI
Le chansonnier devenait de plus en plus un poëte politique; c'est sous ce rapport seulement que nous le considérons ici.
Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est enrichi suivant les uns, maculé selon nous, ne sont pas de la compétence de la critique; elles sont de la compétence de la morale. Nous n'en méconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique ou érotique n'est pas de la littérature, encore moins de la politique: c'est de l'agrément, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est à jeun et le poëte est ivre; il n'y a pas de parité entre eux, ils ne pourraient s'entendre: l'un raisonne et l'autre délire. Ne relisons donc pas ces pages. Toutefois nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les débauches de gaieté folle dans ces volumes, dont les mères déchireront bien des pages pour préserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds noués de faveurs déteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une cassette, dans l'inventaire après décès d'un vieillard, souvenirs des joies de la vie qui jurent avec la gravité du moment. Ces roses qu'on a respirées un jour avec délices, à table ou au bal, ont un aspect morose et une odeur malséante sur le cercueil d'un sage que nous n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs. Laissons donc le poëte des heureux, et revenons au poëte du peuple.
VII
À mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses difficultés, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses Chambres parlementaires, aliénaient de la royauté des Bourbons une plus grande masse d'opinions désaffectionnées, aigries ou hostiles.
Les impôts et les emprunts dont il avait fallu charger la propriété, après les deux invasions dont la Restauration était innocente, puisqu'il fallait payer la rançon du territoire, les fureurs mal contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nîmes et de Toulouse, les listes de proscription dressées à regret par le roi sous le doigt impérieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres incléments et impolitiques des généraux, de Labédoyère, du maréchal Ney, meurtres qui, dans quelques hommes, atteignaient l'armée tout entière; les procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets, les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays, présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur toute la surface de la France moins des apôtres de religion que des proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui était en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de son parti; l'avénement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume; les oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux mains égarées de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône: toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en France une puissance plus forte que le Gouvernement.
Béranger avait ressenti ces torts dans son coeur par le contre-coup du coeur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement l'almanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent rire, gronder, saigner la France jusqu'à la chute tragique de la monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage dans son poëte. Il faut dire aussi, à la gloire du poëte des révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses colères. Il avait été l'Aristophane du trône, de l'aristocratie, de l'Église; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est alors que ses chansons devinrent, en réalité, des odes. Ce sont celles-là surtout que nous citerons.
VIII
Mais, d'abord, disons un mot des trois éléments qui concoururent alors à former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui donnèrent à Béranger cette popularité combinée et irrésistible sous laquelle il fit écrouler une dynastie, hélas! pour en relever une autre moins légitime. La décomposition historique de ces trois éléments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce qu'il y aura de permanent dans la popularité du nom de Béranger.
Ces trois éléments d'opposition étaient, de 1826 à 1830, d'abord le bonapartisme de l'armée, force immense dans un peuple de soldats où cent mille légionnaires, généraux, officiers ou sous-officiers, licenciés ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans toutes les villes et dans toutes les chaumières l'éternelle légende des exploits de leur César et l'éternelle complainte de leur propre déchéance. Béranger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait vibrer du même doigt la corde de cet innombrable parti.
Le second de ces éléments était la Révolution.
La liberté dont on jouissait depuis la chute de l'Empire réveillait les âmes. On ne peut pas impunément laisser penser la France; dès qu'elle pense, elle conspire: elle conspire à haute voix sous les gouvernements despotiques; elle conspire à voix basse sous les gouvernements absolus.
Or dans ce qu'on appelle la Révolution en France il y a deux natures: une nature irréfléchie, inquiète, convulsive, incapable de repos, sans autre but que sa propre agitation, envieuse des supériorités et inhabile à en produire elle-même; toujours prête à renverser sans savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fièvre nerveuse nationale qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la croissance régulière et l'action progressive qui forment ce qu'on appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et de démagogie de l'esprit de civisme et de liberté.
Cet esprit de faction et de démagogie a sa langue à part, langue triviale, dénigrante, quelquefois ordurière, jetant le mépris, l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes qu'elle veut saper; prêtant des pierres à la multitude pour lapider les noms qui l'offusquent, comme les démagogues d'Athènes prêtaient des coquilles aux Athéniens pour proscrire Aristide.
Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des démagogues, tout en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire éclater le rocher. Béranger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous n'offensons pas sa chère mémoire en l'avouant ici, car lui-même, quand il eut généreusement déposé les armes après la victoire, reconnaissait devant nous que la sainte colère de la liberté l'avait emporté quelquefois, dans sa jeunesse, au delà du juste. Qui de nous, hommes qui avons traversé un demi-siècle de combats d'opinion, de presse, de tribune, peut se rendre témoignage qu'il ne regrette pas un mot tombé de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce serait le dieu de l'impartialité!
IX
Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, comme de dégrader la langue. _Vadé_ était un poissard, ce n'était pas un Français.
Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure humaine en moquerie et à la traduire en dérision. À force de peindre le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphaël: il y a un monde entre eux. Voilà pourquoi j'ai toujours haï la caricature, cette ironie de l'oeuvre de Dieu, ce blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait pas à son génie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacréon, d'Horace, de Pindare et de Racine.
Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger, élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres: c'était la charité du peuple, le _charitas generis humani_ de Cicéron; son âme en était réellement pétrie.
Cette charité du genre humain le dévorait d'un amour patient, mais actif, des progrès de la raison humaine, d'une sainte haine contre les barbaries, les ignorances, les crédulités, les langes, les lisières de toute espèce dans lesquels l'esprit humain est enveloppé par des institutions plus propres à l'enfance qu'à la maturité des peuples. Il voulait une liberté de penser et de croire respectueuse pour la pensée et pour la foi d'autrui; une indépendance mutuelle de l'État, qui est le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le gouvernement de Dieu par la conscience; une égalité, non de nivellement, égalité contre nature, qui n'a fait que des inégalités dans toutes ses oeuvres, égalité qui ne serait pas la perpétuelle violence des infériorités aux supériorités naturelles. Mais il voulait une égalité de droit qui donne à chacun la faculté de s'élever par le travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux classes les plus déshéritées de lumières et de fortune; une Providence de tous pour tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilité pour le vrai malheur. Enfin il concevait un amour sévère, intelligent, mais efficace et ardent, du peuple: c'était la passion innée de ce bon et grand citoyen; c'était l'âme cachée de son opposition à tous les régimes qui ne réalisaient pas sa pensée; c'était le feu sacré de ses poésies comme de sa vie; c'était sa philosophie politique; c'était tout son républicanisme.
De ces trois éléments de son opposition, les deux premiers devaient mourir parce qu'ils n'étaient que des esprits de parti; mais le troisième élément de l'opposition de Béranger était immortel comme la philosophie de la raison et comme la charité des peuples dont il était l'expression. Par ces deux premiers éléments de sa poésie aussi Béranger devait mourir; par le troisième il devait durer autant que le souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orléaniste contre les Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la charité populaire ne mourra pas!
Voilà, selon nous, le secret de la popularité vivace, renaissante, éternelle en France de Béranger. On a enseveli avec lui les passions de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y aura une âme du peuple en France pour la recueillir!
X
Revenons aux chansons.
Nous remarquons d'abord _les Oiseaux_, chanson touchante adressée à son protecteur, le poëte Arnault, partant pour l'exil: elle rappelle la fidélité de La Fontaine à Fouquet. Elle n'est pas de l'opposition, elle est de la reconnaissance.
LES OISEAUX.
L'hiver, redoublant ses ravages, Désole nos toits et nos champs; Les oiseaux sur d'autres rivages Portent leurs amours et leurs chants. Mais le calme d'un autre asile Ne les rendra pas inconstants; Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps.
À l'exil le sort les condamne, Et plus qu'eux nous en gémissons! Du palais et de la cabane L'écho redisait leurs chansons. Qu'ils aillent d'un bord plus tranquille Charmer les heureux habitants. Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps.
Oiseaux fixés sur cette plage, Nous portons envie à leur sort. Déjà plus d'un sombre nuage S'élève et gronde au fond du nord. Heureux qui sur une aile agile Peut s'éloigner quelques instants! Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps.
Ils penseront à notre peine, Et, l'orage enfin dissipé, Ils reviendront sur le vieux chêne Que tant de fois il a frappé. Pour prédire au vallon fertile De beaux jours alors plus constants, Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps.
_Le Marquis de Carabas_ et _la Marquise de Pretintailles_, deux petits pamphlets à double but, l'un de dérider la bourgeoisie, l'autre de désinféoder le paysan, sont restés des proverbes de gaieté et de comique dans l'oreille du peuple. Les prétentions surannées de la noblesse, exagérées par le pinceau d'un autre Molière, y sont livrées à la risée de la multitude comme des tartufes de vanité.
Le poëte s'élève dans la chanson du _Dieu des bonnes gens_ jusqu'à des hauteurs lyriques; la patrie humiliée frémit dans ces vers:
Il est un Dieu: devant lui je m'incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers observant la machine, J'y vois du mal, et n'aime que le bien. Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents. Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Dans ma retraite, où l'on voit l'indigence, Sans m'éveiller, assise à mon chevet, Grâce aux amours, bercé par l'espérance, D'un lit plus doux je rêve le duvet. Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie! Moi, qui ne crois qu'à des dieux indulgents, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie! Moi, pour braver des maîtres exigeants, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Dans nos palais, où, près de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats, J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas. Sur nos débris Albion nous défie; Mais les destins et les flots sont changeants: Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
On regrette seulement dans ces beaux vers que le refrain, sans rapport avec la pensée, vienne terminer la strophe, qui serait une ode, et qui redevient ainsi malheureusement un couplet. Quelle logique y a-t-il entre l'Empire qu'on pleure en larmes épiques et le dieu des bonnes gens auquel on se confie _gaîment_? C'est le vice du genre, et c'est en même temps sa trop grande facilité; le refrain remplace le coup de massue que doit frapper l'ode à la fin de la strophe.
XI
_Le Retour dans la patrie_, élégie chantée par un soldat ou un proscrit, n'a pas ce vice. Le refrain y est le cri de l'amour de la patrie à l'aspect du rivage paternel:
Qu'il va lentement le navire À qui j'ai confié mon sort! Au rivage où mon coeur aspire Qu'il est lent à trouver un port! France adorée! Douce contrée! Mes yeux cent fois ont cru te découvrir. Qu'un vent rapide Soudain nous guide Aux bords sacrés où je reviens mourir. Mais enfin le matelot crie: Terre! terre! là-bas, voyez! Ah! tous mes maux sont oubliés. Salut à ma patrie!
Oui, voilà les rives de France; Oui, voilà le port vaste et sûr, Voisin des champs où mon enfance S'écoula sous un chaume obscur. France adorée! Douce contrée! Après vingt ans enfin je te revois! De mon village Je vois la plage, Je vois fumer la cime de nos toits. Combien mon âme est attendrie! Là furent mes premiers amours; Là ma mère m'attend toujours. Salut à ma patrie!
Au bruit des transports d'allégresse Enfin le navire entre au port. Dans cette barque où l'on se presse, Hâtons-nous d'atteindre le bord. France adorée! Douce contrée! Puissent tes fils te revoir ainsi tous! Enfin j'arrive, Et sur la rive Je rends au Ciel, je rends grâce à genoux. Je t'embrasse, ô terre chérie! Dieu! qu'un exilé doit souffrir! Moi, désormais je puis mourir. Salut à ma patrie!
Il est impossible de ne pas remarquer combien l'art exquis du poëte sait contenir comme un paysagiste un grand horizon dans le petit cadre de ses couplets! La nécessité d'abréger le rend précis: il a peu de notes, mais il frappe toujours sur la note juste, et la brièveté ajoute à la force du sentiment.
XII
La chanson de _la Sainte Alliance des peuples_ est moins une chanson qu'un _chant_; j'y trouve une grande analogie de principes politiques avec _la Marseillaise de la paix_, chant lyrique que je composai après lui sur le même thème, mais qui n'avait pas les ailes de la musique pour le porter aux oreilles des peuples. Il y a d'ailleurs dans cette chanson de Béranger un accent de bonhomie, et on dirait presque de vieillesse anticipée, qui donne bien plus de charme et bien plus de persuasion populaire à sa philosophie. Écoutez! vous croiriez entendre Platon politique devenu chansonnier pour apostoliser le peuple d'Athènes:
J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis; L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis. «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. D'un globe étroit divisez mieux l'espace: Chacun de vous aura place au soleil. Tous, attelés au char de la puissance, Du vrai bonheur vous quittez le chemin. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Chez vos voisins vous portez l'incendie; L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; Et, quand la terre est enfin refroidie, Le soc languit sous des bras mutilés. Près de la borne où chaque État commence Aucun épi n'est pur de sang humain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Des potentats, dans vos cités en flammes, Osent, du bout de leur sceptre insolent, Marquer, compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant. Faibles troupeaux, vous passez sans défense D'un joug pesant sous un joug inhumain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Que Mars en vain n'arrête point sa course: Fondez les lois dans vos pays souffrants; De votre sang ne livrez plus la source Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. Des astres faux conjurez l'influence; Effroi d'un jour, ils pâliront demain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.»
Les vers sont de cette correction classique et de cette sobriété vigoureuse qui caractérisent les chefs-d'oeuvre du dix-septième siècle; la bonhomie y est sincère, mais elle y est habile: elle retourne contre la Restauration impuissante et contre les rois de l'Europe coalisés les calamités de la guerre dont son héros n'était certes pas innocent.
XIII
_Les Enfants de la France_, à peu près de la même date, sont un cri consolateur de patriotisme qui relève par la main de la poésie la patrie de sa prostration d'un jour.
Reine du monde, ô France! ô ma patrie! Soulève enfin ton front cicatrisé; Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie, De tes enfants l'étendard s'est brisé....
De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, France, et ton nom triomphe des revers. Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre, Qui se relève et gronde au haut des airs....
_Le Vieux Drapeau tricolore_ est la complainte héroïque du soldat désarmé de la République et de l'Empire.
Il est caché sous l'humble paille Où je dors pauvre et mutilé, Lui qui, sûr de vaincre, a volé Vingt ans de bataille en bataille! Chargé de lauriers et de fleurs, Il brilla sur l'Europe entière. Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté; Sur le sein de la Liberté Nos fils jouaient avec sa lance. Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière. Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
Son aigle est resté dans la poudre, Fatigué de lointains exploits. Rendons-lui le coq des Gaulois: Il sut aussi lancer la foudre. La France, oubliant ses douleurs, Le rebénira, libre et fière. Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
Las d'errer avec la Victoire, Des lois il deviendra l'appui. Chaque soldat fut, grâce à lui, Citoyen aux bords de la Loire. Seul il peut voiler nos malheurs: Déployons-le sur la frontière. Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
Mais il est là, près de mes armes: Un instant osons l'entrevoir. Viens, mon drapeau! viens, mon espoir! C'est à toi d'essuyer mes larmes. D'un guerrier qui verse des pleurs Le Ciel entendra la prière. Oui, je secouerai la poussière Qui ternit tes nobles couleurs!