Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 12
Judith et Béranger ne tardèrent pas à s'aimer et à s'avouer leur amour. Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrarié par leur âge et par leur misère; comment triompha-t-il de longs obstacles; comment, sous le nom plébéien de Lisette, Béranger célébra-t-il constamment la même personne poétisée dans ses chansons; comment Judith sembla-t-elle disparaître pendant quelques années, non de son coeur, mais de la vie de son poëte; comment la vit-on reparaître dans son âge mûr; comment un mariage à demi secret, à demi avoué dans une lettre équivoque et transparente cependant de Béranger au public, laissa-t-il ses amis dans une ambiguïté d'affirmation ou de doute sur la nature de cette vieille amitié; comment Judith et son poëte finirent-ils pourtant par se réunir sous le même toit pour mourir ensemble; c'est ce qu'il n'appartient qu'aux historiens de la vie de Béranger de savoir et de dire. La seule chose qui nous importe dans un examen des vers et du caractère du poëte, c'est que la Lisette dont parle Chateaubriand fut un sentiment de son coeur, et non une rime de ses couplets; c'est que le poëte aima pendant soixante ans, avec délicatesse, avec estime, avec constance, et que les apparentes légèretés de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des débauches du coeur.
XXXIV
C'est sans doute cet amour, amour qui rend le coeur bien plus prudent, parce qu'il le force à penser à deux, c'est sans doute cet amour qui pressa instinctivement Béranger de songer à se créer par les lettres une existence qui pût suffire à deux vies.
«Judith pourtant,» me disait-il souvent, «n'était pas si pauvre que moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis elle avait à cause de moi un esprit d'ordre et d'épargne féminine qui doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois à toutes mes nécessités dans les moments pénibles de ma vie. Je lui ai dû beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes, c'est moi qui serais redevable à Judith.»
Béranger ne commença pas par des chansons. Ce genre de poésie spirituel, mais plébéien, qu'il n'avait pas transfiguré encore, lui paraissait au-dessous de la dignité de la poésie. Comme tout le monde il rêva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un poëme épique intitulé _Clovis_; puis il écrivit dans les intervalles des _Méditations poétiques_; enfin il pensa à chercher dans la tragédie une de ces renommées soudaines et éclatantes qui grandissent comme l'aloès en un soir, aux rayons du lustre, sur une scène à dix mille échos. Chose singulière et cependant exacte, moi-même, quinze ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un poëme épique de _Clovis_; j'écrivais, sous le titre de _Méditations poétiques_, des vers qui ne trouvaient pas à exprimer leur nature sous un autre titre; enfin j'ébauchais cinq ou six tragédies avortées pour une scène où ma destinée n'était pas de monter au rang des Sophocle, des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui!
XXXV
Nous possédons quelques fragments de ce poëme de _Clovis_ et de ces _Méditations_, de ces élégies de Béranger de vingt ans. L'élévation, la pureté, la mélancolie de ces vers inachevés démontrent qu'il serait devenu aussi poëte en suivant ces voies des grandes lettres, mais il ne serait pas devenu aussi populaire. Or il était pressé de gloire et de pain; il ne devait pas tarder à changer de note: le poëte devait se faire chansonnier. Cependant on ne peut éviter son sort; il allait trouver une gloire historique dans un refrain où il ne cherchait que l'écho de la rue et l'engouement d'un soir.
Mais, avant de feuilleter ses chansons, citons, pour caractériser son génie naissant, une ou deux de ces poésies sérieuses et élégiaques qui tombaient de son âme sensible, plus printanières et plus irréfléchies peut-être que ses couplets. Un studieux et pieux commentateur de Béranger, M. Fournier, nous a restauré hier une de ces ébauches dans le _Courrier de Paris_; nous ne la connaissions pas; elle gisait enfouie dans les éphémérides poétiques des premières années de l'Empire. Elle est intitulée _Glycère_. Je voudrais bien qu'elle fût une page de mes propres _Méditations_. Cette élégie est aussi grecque et plus grecque encore que française; elle ressemble à s'y méprendre à une feuille de cyprès d'André Chénier.
Écoutez ces vers:
GLYCÈRE.
UN VIEILLARD.
Jeune fille au riant visage, Que cherches-tu sous cet ombrage?
LA JEUNE FILLE.
Des fleurs pour orner mes cheveux. Je me rends au prochain village. Avec le printemps et ses feux, Bergères, bergers amoureux Vont danser sur l'herbe nouvelle. Déjà le sistre les appelle; Glycère est sans doute avec eux. De ces hameaux c'est la plus belle; Je veux l'effacer à leurs yeux. Voyez ces fleurs, c'est un présage.
LE VIEILLARD.
Sais-tu quel est ce lieu sauvage?
LA JEUNE FILLE.
Non, et tout m'y semble nouveau.
LE VIEILLARD.
Là repose, jeune étrangère, La plus belle de ce hameau. Ces fleurs, pour effacer Glycère, Tu les cueillis sur son tombeau!...
J. P. DE BÉRANGER.
Une autre _Méditation_ dialoguée du même style a été découverte par M. Fournier dans le même recueil; elle est datée de 1803 et signée du même nom. Béranger avait alors vingt-cinq ans.
LE CONQUÉRANT ET LE VIEILLARD.
LE CONQUÉRANT.
Je me suis, en chassant, égaré dans ces bois; Guide-moi, bon vieillard, jusques à la sortie.
LE VIEILLARD.
Quittez votre coursier, les chemins sont étroits; Allons, et soutenez ma marche appesantie.
LE CONQUÉRANT.
Te serais-je inconnu?
LE VIEILLARD.
Jamais je ne vous vis...
LE CONQUÉRANT.
À défaut de mes traits tu connais mon histoire?
LE VIEILLARD.
Le silence est profond sous le chaume où je vis.
LE CONQUÉRANT.
Depuis vingt ans le monde est rempli de ma gloire; C'est moi dont le courage a soumis tant d'États Que mon nom, prononcé dans la paix, dans la guerre, Fait trembler l'univers.
LE VIEILLARD.
Je ne vous connais pas! Mes bras sont pourtant las de cultiver la terre.
LE CONQUÉRANT.
Homme qui me confonds, quel est donc ton destin?
LE VIEILLARD.
Je suis né dans ces bois, j'y passai ma jeunesse; Une épouse et deux fils embellissent ma fin. Six chèvres et nos bras, voilà notre richesse; Elle nous a suffi: nous en bénissons Dieu. Mais voici le chemin, seigneur, et je vous laisse. Pardonnez à mon âge...
LE CONQUÉRANT.
Heureux vieillard, adieu.
J. P. DE BÉRANGER.
XXXVI
On voit que le chantre futur de l'amour de la gloire sentait déjà le néant de la gloire et de l'amour, et qu'il avait le pressentiment lointain de ce détachement des grandeurs humaines, qui devint longtemps après la sagesse de ses vieux jours.
On voit aussi que, si Béranger avait persévéré dans ce genre sérieux et mélancolique de poésie, qui était plus qu'on ne le croit la tendance de son âme, il aurait égalé les poëtes les plus sensibles et les plus mélodieux de son siècle.
C'est à peu près à la même époque qu'il composa une épître sur le rétablissement du culte public en France, et une méditation funèbre sur les révolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des Bourbons immolés ou proscrits:
Des hommes étaient nés pour le trône du monde; Huit siècles l'assuraient à leur race féconde. Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris, Les uns sont égorgés, les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage.
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Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit, Ainsi je méditais, par leur silence instruit. Les fils viennent ici se réunir aux pères, Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient naguères, Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour Par le chant des oiseaux ranima ce séjour. Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer par des palais des familles nouvelles. Familles et palais, il verra tout périr. Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir; Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes; Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes, Lui-même, à ce grand deuil fatigué d'avoir lui, S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui!...»
À ces élégies grecques, à ces vers sur le rétablissement du culte des aïeux, à ces méditations bibliques sur l'écroulement des Bourbons égorgés ou proscrits, à ces évocations au nouvel empire fondé, selon le poëte, par un homme suscité de Dieu, ne croit-on pas entendre un néophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera un jour l'ennemi du trône, la terreur du temple, le moqueur des Bourbons, l'Homère populaire de la Grande-Armée, le républicain, non du présent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parlé de l'instabilité des choses humaines; mais l'instabilité de l'esprit humain, y a-t-on jamais fait assez d'attention? Et cette instabilité, comme on l'a trop dit, est-elle toujours mobilité, intérêt, faiblesse, apostasie dans les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrès dans les fortes têtes capables de contenir plus d'une idée pendant la durée d'une longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le même rivage? Et quand le rivage mobile a changé en effet, est-ce donc un devoir stupide de soutenir que vous voyez toujours le même arbre ou la même masure devant vous? Non, ce n'est pas là devoir; c'est obstination ou cécité! Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu. Béranger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien; et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici.
Quoi qu'il en soit, voilà le Béranger de vingt ans; nous allons voir le Béranger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hâte d'arriver au Béranger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait été aussi élaboré, aussi perfectionné moralement par les années que ce vieillard. Nul ne fut plus près d'arriver à la sublimité de sa nature, quand le temps le cueillit mûrissant toujours. Le vrai nom de Béranger, selon moi, c'était PROGRÈS: progrès de la raison, progrès de la philosophie, progrès de la politique, progrès de la charité, progrès de la vérité dans un ami sincère du bien, progrès du peuple dont il était le symbole et à qui il devait apprendre à grandir en lui.
LAMARTINE.
XXIIe ENTRETIEN.
10e de la deuxième Année.
SUR LE CARACTÈRE
ET LES OEUVRES DE BÉRANGER
I
Nous avons laissé Béranger jeune, pauvre, cherchant son talent en lui-même, et cherchant sa voie dans le monde, indécis comme tout homme l'est à cet âge sur ses propres opinions, rêvant un poëme épique national et monarchique, attendri sur les destinées tragiques des Bourbons, célébrant le rétablissement du culte d'État dans sa patrie, applaudissant à l'inauguration providentielle d'une dynastie militaire sur un trône recrépi de gloire et de force; en un mot nous avons laissé ce jeune homme faisant tout ce que M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. de Bonald auraient pu faire pour la restauration poétique du passé: disons mieux, nous l'avons laissé ne sachant pas ce qu'il faisait, écolier du hasard ébauchant les thèmes de l'inexpérience et de l'imagination.
Il lui fallait des patrons; il eut le malheur de les trouver dans le groupe des poëtes lauréats de l'Empire. Ce groupe tenait à cette époque les clefs de la fortune et de la renommée. Cette école des poëtes administratifs se composait d'une centaine d'hommes d'esprit et de talent parmi lesquels primaient au-dessus de tous les Fontanes, les Arnault, les Étienne. Cette école, très-monarchique alors, ne devait pas tarder à devenir très-libérale, révolutionnaire contre les Bourbons; il faut en excepter M. de Fontanes, qui ne vit plus qu'un usurpateur dans son demi-dieu aussitôt que ce demi-dieu fut le vaincu de l'Europe.
Ces administrateurs de la poésie officielle eurent bien vite le pressentiment du talent futur de ce jeune homme; ils songèrent à l'accaparer pour le parti du gouvernement par une de ces petites places qui soldent mal, mais qui enrégimentent souvent pour toujours le génie indigent. Mais, indépendamment de ces patrons littéraires, le jeune Béranger en avait trouvé un plus haut et plus puissant dans Lucien Bonaparte.
Lucien Bonaparte avait quelque chose de romain de la vieille république dans le caractère et dans l'attitude. Bien qu'il eût été le complice le plus pressé, le plus intrépide et le plus éloquent du coup d'État de famille au dix-huit brumaire; bien qu'il eût été le ministre le plus intime et le plus habile de la dictature de son frère sous le Consulat, Lucien conservait contre la monarchie je ne sais quel vieux levain de républicain déchu qui le faisait chef d'une certaine opposition bien séante. Cette opposition n'avait pas de danger pour la monarchie, mais elle avait encore une certaine grâce fière qui plaisait aux anciens conventionnels: quand on ne veut plus agir on aime encore à murmurer. Lucien était le représentant de ce murmure sourd de la république déçue; il était de plus orateur et poëte; à tous ces titres une popularité aussi littéraire que politique s'attachait à son nom. Il a montré depuis, par son noble exil pendant la monarchie universelle de son frère et par son dédain des trônes offerts, qu'il avait réellement un grand coeur et que l'honnête homme dominait en lui l'ambitieux.
II
Béranger lui adressa ses premières poésies comme au Mécène naturel des jeunes talents qui se souvenaient de la République et qui voulaient, tout en aspirant à la renommée, garder la dignité de leurs préférences. La lettre de Béranger, dit-il lui-même, était admirablement calculée pour que le républicanisme avoué par le jeune poëte fut une caresse noble aux opinions présumées de Lucien, sans être une brutalité démagogique. On ne connaît pas la lettre, mais on peut s'en rapporter en fait de nuance à la dignité fière et fine de Béranger, un des plus habiles écrivains qui aient jamais aiguisé sur une page la pointe d'une plume de diplomate.
Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui conseilla d'être neuf par le sujet sans cesser jamais d'être classique par le style. Il fit mieux; joignant la libéralité à la leçon, il pria Béranger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir poétique. Béranger ne crut pas déroger à sa dignité en acceptant de l'amitié ce qu'il aurait refusé de la puissance. Ce traitement, tout littéraire de sa nature, inutile à l'opulent césarien, n'était que le gage de l'indépendance au lieu d'être la solde de la servilité. Jamais le jeune poëte n'oublia ce service: il avait coulé du coeur de Lucien comme une prière, il avait touché le coeur de Béranger comme un sentiment. Il y eut peut-être toujours un peu de cette reconnaissance honorable dans la faiblesse de Béranger pour la gloire militaire du héros de la famille.
III
Quelque temps après, le poëte Arnault, qui occupait une haute situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Béranger de M. de Fontanes, grand maître de l'Université, un emploi de bureau au traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction publique. C'était un premier degré à des fonctions littéraires plus lucratives et plus élevées, un prétexte à traitement. C'était le temps où Parny, qu'on appelait le Tibulle français, était commis dans les bureaux de M. Français de Nantes, directeur des droits réunis, et où Chateaubriand était ministre plénipotentiaire dans une bourgade des Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le génie en soldant la littérature. Tout prétexte était bon.
Un autre patronage, moins élevé et plus dangereux pour Béranger, fut celui de cette réunion bachique de chansonniers dont nous avons parlé en commençant, le Caveau. Il y avait là une gloire joviale, facile, enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive à convive, qui ne coûtait que l'écot d'un dîner et un refrain grivois ou gastronomique, et qui cependant se répandait assez promptement de la salle à manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics. Béranger fut tenté de cette gloriole. C'était naturel à un jeune employé de bureau qui débordait d'esprit et qui ne savait où le répandre. Le plus séduisant, le plus naïf et le plus sincère des chansonniers de tous nos siècles chantants, _Désaugiers_, introduisit Béranger dans cette académie des couplets de table. Béranger eut la mauvaise fortune d'y être applaudi. Son talent, au commencement, prit le pli de la nappe. Son inspiration se rétrécit à la mesure des cinq ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie à la robe d'Épicure. L'épigramme remplaça l'enthousiasme. Il s'en fallut peu que le poëte fût perdu dans le chansonnier et que la poésie ne fût noyée dans son propre verre. Heureusement le génie résiste à tout; la nature avait fait Béranger politique et philosophe, le Caveau ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du restaurateur que le sel piquant et amer dont Désaugiers et Collé avant lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaietés de vers.
Cependant Béranger les égala quelquefois, à force de travail caché, dans quelques chansons de cette époque épicurienne de sa vie, notamment dans la chanson du _Roi d'Yvetot_. On croit y voir ressusciter Collé, un siècle après sa mort, pour fustiger légèrement l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui ne fouette pas jusqu'au sang.
Il était un roi d'Yvetot Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire.
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Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple, et croyant le bien Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien.
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Il n'agrandit point ses États. Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple qui l'enterra Pleura.
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Ajoutez les refrains, c'est _Collé_; ôtez les refrains, c'est _La Fontaine_. Mais déjà entre _La Fontaine_ et _Collé_ il y a Béranger.
Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la jovialité la pointe de l'épigramme. Béranger les chanta, dit-on, à M. de Fontanes, son patron; celui-ci les lut à son tour à l'empereur. Il fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveuglés par la fortune pour ne pas entendre à demi-mot, sous ces premiers couplets d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commençait le sarcasme contre le despotisme et la conquête.
La chanson, dit-on encore, dérida César: dans ce grotesque miroir il ne reconnut pas son image renversée. Mais le peuple la reconnut, et cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premières flèches de l'opinion contre le dominateur du monde.
La chanson du _Sénateur_, modèle achevé de raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, fut un autre trait qui passa par-dessus la tête de Napoléon pour aller effleurer d'un premier ridicule un corps jusque-là inviolable de l'État. On en rit au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-même, sans se douter que le rire viendrait un jour ricocher de son sénat jusque sur son trône.
Le prodigieux succès de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite à Béranger combien la politique était un assaisonnement piquant à la chanson, et combien l'opposition était supérieure à l'ivresse ou à l'amour pour la popularité d'un couplet.
Bientôt après il commença à caresser le plébéianisme prolétaire dans sa remarquable chanson des _Gueux_, véritable philosophie de la misère. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets:
Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d'un héros Dans le soulier qui le blesse Peut regretter ses sabots.
Du faste qui vous étonne L'exil punit plus d'un grand; Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant.
D'un palais l'éclat vous frappe, Mais l'ennui vient y gémir: On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir.
IV
L'invasion de 1814 interrompit à peine ces chansons; dès le mois de mai de cette année, nous retrouvons Béranger au Caveau, en compagnie de Désaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les meilleures espérances de la patrie après ses revers. Quatre vers de sa chanson autorisent suffisamment à croire qu'il n'accusait point alors les Bourbons des désastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: «Il n'y a qu'un Français de plus.» Un autre couplet fait une allusion reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribués aux prisonniers français en Angleterre. On voit que le royalisme, résigné, sentiment presque unanime de cette époque, respirait à son insu dans ses vers:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsqu'ici nos coeurs émus Comptent des Français de plus, Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays.
Et plus loin:
Louis, dit-on, fut sensible Aux malheurs de ces guerriers Dont l'hiver le plus terrible À seul flétri les lauriers. Près des lis, qu'ils soutiendront, Ces lauriers reverdiront. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays.
Enchaîné par la souffrance, Un roi fatal aux Anglais[1] A jadis sauvé la France Sans sortir de son palais. On sait, quand il le faudra, Sur qui Louis s'appuiera.
Aimons, Louis le permet, Tout ce qu'Henri Quatre aimait.
[Note 1: Charles le Sage.]
On parle de l'inébranlable fixité des hommes, fixité qui ne serait qu'une incorrigible stupidité! Que l'on concilie cependant de pareils vers dans le poëte de 1814 avec ceux qu'il écrivit quelques années plus tard! Le poëte ne songeait évidemment alors, comme tout le monde, qu'à panser les plaies de la France et de l'Europe et qu'à rallier tous les combattants pacifiés dans une concorde patriotique.
En veut-on une autre preuve? Qu'on lise les deux couplets suivants de la chanson de cette date, intitulée: LA GRANDE ORGIE:
Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Fi d'un honneur Suborneur! Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes. Les rois boiront Tous en rond, Les lauriers serviront D'échalas à nos vignes.
L'opposition prématurée et inique y reçoit même un coup de marotte:
Graves auteurs, Froids rhéteurs, Tristes prédicateurs, Endormeurs d'auditoires, Gens à pamphlets, À couplets, Changez en gobelets Vos larges écritoires. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris.
V
Au mois de juin, la note commence à changer avec le souffle populaire; mais l'opposition, dans les couplets de cette année, ne s'adresse encore qu'à la Chambre obséquieuse, à l'aristocratie gourmée du faubourg Saint-Germain, au clergé envahissant, à la censure ombrageuse. On voit cependant que le poëte, accoutumé, sous M. de Rovigo et sous M. de Fontanes, à la rude discipline de la pensée, avait pris vite au sérieux la liberté de la presse.
Il s'en explique avec une loyale modération dans la chanson du NOUVEAU DIOGÈNE:
Où je suis bien, aisément je séjourne; Mais, comme nous, les dieux sont inconstants; Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne, Je tourne avec la fortune et le temps.