Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 11

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D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson à boire ou la chanson à tuer un gouvernement, n'était pas entièrement une langue étrangère pour ce jeune poëte de 1810 à 1820. C'était par là qu'il s'était déjà révélé à quelques esprits d'élite dans ce _monde des bons vivants_ dont le dogme, sous l'Empire, était la _Clef du Caveau_.

La _Clef du Caveau_, que nous avons vue alors entre les mains de plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des vaudevillistes, était un livre où se trouvaient notés, figurés et alignés, pour la faculté des débutants, tous les airs populaires sur la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger ou raccourcir son génie quand on voulait écrire pour _le Caveau_.

_Le Caveau_ était l'académie chantante. Le premier Empire, en comprimant par la censure la pensée, qui vit de liberté, et qui quelquefois en meurt, avait respecté et même favorisé la liberté bachique. La police était de l'avis de César: «Les hommes gras et gros qui chantent à table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la chanson; elle tuera la satire.» Une foule d'esprits plus ou moins sincèrement bachiques, depuis Laujon jusqu'à Désaugiers, s'étaient donc relégués au _Caveau_, et ils y célébraient tous les mois les mystères du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets rimés spirituellement par un jeune homme étaient un titre d'admission dans cette académie de la goguette. Béranger y avait été reçu. _Le Chansonnier des Grâces_ était le Moniteur officiel de ce sénat d'Horaces et d'Anacréons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces publications faisait éclore un nom sur une page de ces recueils, comme un rayon de soleil fait éclore le ver à soie sur une feuille de mûrier. La seule littérature populaire de la France, de 1805 à 1815, était à table dans ce Caveau. Béranger y avait connu _Laujon_, _Désaugiers_, et tous les maîtres de la gaie science. Avec cette flexibilité de caractère qui est la faiblesse et la grâce de la jeunesse, il est naturel qu'il y ait admiré ces maîtres; on comprend qu'il ait été possédé, au début, d'une certaine émulation pour rivaliser de jovialité et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris moi-même, en sortant du collége, Dorat pour un Anacréon et Parny pour un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa poésie sur un air des rues était donc déjà familier comme une habitude à Béranger avant qu'il en eût fait un système. Faire chanter l'amour et le vin, c'était vieux comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'était le génie et la nouveauté du genre.

XXV

Je répète que je n'écris pas ici et aujourd'hui la vie de Béranger; je l'écrirai peut-être ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le talent, un charmant poëme que cette histoire qui a voulu se circonscrire elle-même entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Béranger m'en a souvent raconté épisodiquement à propos de lui ou des autres; j'en ai entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une grande mémoire, n'était nullement dépourvu d'éducation, ni même d'instruction classique.

On a affecté de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire croire au peuple que l'éducation était inutile aux moeurs, que l'instruction était inutile à l'esprit, et que, dans les couches neuves et incultes de la nation, le génie né de lui-même portait sans racines les fruits exquis de la littérature, de la philosophie, de la politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins sérieusement populaire que cette adulation à la majesté sérieuse du peuple. Rien n'éclôt sans racine et rien ne fructifie sans culture, excepté l'ivraie, dans le champ de l'esprit.

La culture de l'âme, on la reçoit dans l'honnête famille: la profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins; mais la moralité, ordinairement héréditaire, y fait tout.

La culture de l'esprit, on la reçoit de ses maîtres et de ses livres.

Ni cette éducation qui forme les moeurs, ni cette instruction qui achève l'esprit, n'avaient totalement manqué à Béranger. Il y avait même dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille séve de nature à élever l'âme plus haut que le sort. Il dit, dans deux de ses chansons, qu'il est né en pleine roture; il y parle cinq ou six fois de son grand-père le pauvre tailleur d'habits de la rue Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet honnête artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules affectations de fausses noblesses, il répudie l'origine plus illustre que la particule DE, jointe dans ses premières oeuvres à son nom de Béranger, donnait à sa naissance.

Le poëte ennobli par lui-même ne voulait dater que de soi. De plus, il faut tout dire, il était de la politique du poëte qui voulait personnifier complétement le peuple dans ses obscurités, dans ses misères, dans ses passions fières ou jalouses, selon le temps; il était de la politique de Béranger de se confondre, depuis la cime jusqu'à la souche, avec ce peuple dont il voulait être à la fois l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple et lui: le poëte aurait été moins populaire, le peuple aurait été moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'était fait marchand de drap à Marseille pour se confondre dans le tiers état; et, si nous remontons plus haut, c'est ainsi que Tibérius Gracchus s'était fait plèbe à Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.

Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait déroger le nom de famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la popularité de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe, vraiment citoyen, vraiment égalitaire, se résigner avec la même indifférence à sa noblesse ou à sa roture: l'une ne dégrade pas plus que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont ni des mérites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reçus en naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse à s'en glorifier, faiblesse à en rougir, faiblesse à les abdiquer. Béranger, quand il fut devenu ce qu'il devait être, un aussi grand coeur qu'il était un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il n'était encore qu'un homme de parti. On comprend qu'à cette époque de sa vie il ait fait ce petit sacrifice à l'envie, divinité de la rue qui vit aussi de fumée, comme les divinités antiques.

XXVI

Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens à demi-voix, voici littéralement ce qu'il me disait à moi-même:

«Je me nomme bien véritablement DE BÉRANGER. Ma famille, quoique déchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien réellement noble; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphiné. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré que, par une vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang légitime d'où elle était tombée par la misère, et qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main, pour ce qu'elle est.

«Je n'ai jamais partagé, quant à moi,» ajoutait-il, «ces vanités ni ces espérances; je me suis toujours moqué d'eux quand ils me parlaient de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est donc très-naturel qu'à mon entrée dans la vie et dans les lettres, j'aie porté et signé le nom qui était légitimement celui de notre famille.

«Cette famille, poursuivait-il, avait véritablement aussi des puretés de moeurs et des dignités de sentiment à la hauteur de ce qu'elle appelait son origine.» Il citait, entre autres, comme un type de distinction, d'intelligence et de coeur, une de ses tantes, qui lui servit de mère à l'âge où le coeur des mères est à l'âme de leurs enfants grandis ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au berceau.

De sa véritable mère il ne m'a jamais parlé, soit qu'elle fût morte avant qu'il ait pu la connaître, soit que cette femme, ainsi que l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur Béranger, n'ait pas laissé à son enfant devenu homme l'image d'une assez tendre mère. On en est réduit à cet égard aux conjectures. Une seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vénérable soeur de Béranger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de prières dont l'homme de chansons aimait à parler avec respect et avec de tendres réminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et qu'il se rapproche par la mémoire du foyer d'où il est parti enfant, il revoit par la pensée les soeurs qui jouaient dans des berceaux à côté du sien, et, s'il en existe une encore, fût-ce derrière les grilles d'un monastère, toute son âme y reflue: les feuilles en automne tombent sur les racines.

XXVII

Quoi qu'il en soit, Béranger, qui ne me parla jamais de sa mère, m'a parlé presque tous les jours de son père. Ce qu'il me disait de ce père, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve que le poëte avait reçu par ses soins et par ceux de son grand-père une éducation très-au-dessus de la profession à laquelle il se dit prédestiné dans ses chansons. Un enfant voué à l'établi, à l'aiguille et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une maison d'études libérales de Paris. Or le petit-fils du tailleur étudia pendant ce nombre d'années chez un précepteur ecclésiastique, logé dans les environs de la Bastille. Il y a évidemment dans ce dénuement prétendu de toute éducation, dont Béranger parle au public, la même exagération de subalternité que dans le titre de _garçon d'auberge_ qu'il se donne dans la même chanson. On va voir ce qu'il entendait par garçon d'auberge.

«J'avais,» me disait-il très-souvent, «une excellente tante, qui me recueillit dans sa maison après la mort de mon grand-père. Elle habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits d'une hôtellerie de faubourg, que ma tante dirigeait, à l'aide de ses nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'était une femme du coeur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre fils, mais c'était une femme d'une éducation supérieure à son état; je lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais sans m'attendrir aux bontés de cette femme accomplie pour moi; à ses conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait pour me procurer, à Péronne, l'éducation et l'instruction les plus propres à faire de moi, un jour, ou un artisan supérieur à sa condition, ou un homme distingué dans les professions libérales, vers lesquelles elle se complaisait à me diriger.»

On peut lire à cet égard de très-intéressants détails justificatifs de mon opinion dans le _Petit Évangile de la jeunesse de Béranger, selon un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe_. M. Mornand, dans une série d'articles à coeur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus de liberté.

On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans chez le modèle des tantes à la situation de garçon d'auberge rinçant les verres et changeant l'assiette des rouliers de Péronne. C'était une tutelle, ce n'était point une domesticité. Une laborieuse et fidèle domesticité ne l'aurait pas, à mes yeux, subalternisé moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le petit Béranger n'était pas garçon d'auberge; il était le neveu et le pupille chéri d'une tante aisée, pieuse, lettrée pour sa condition, qui lui prêtait sa maison, sa bourse et son coeur pour l'élever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société.

XXVIII

Ce que Béranger nous a dit tant et tant de fois de cette tante s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa propre bouche ou des traditions de Péronne.

L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les études au moins élémentaires commencées à Paris. La tante y ajouta les études religieuses. Elle le nourrissait de Fénelon et de Racine, de _Télémaque_ et d'_Athalie_. Quel garçon d'auberge ne deviendrait un enfant d'élite à un pareil régime? Enfin elle le fit entrer à Péronne dans une carrière à la fois lucrative et libérale, carrière qui nécessitait par sa nature des études préalables, et qui par sa nature aussi devait compléter ces études.

Cette carrière était l'imprimerie. À seize ans le poëte futur était apprenti typographe.

La typographie est le vestibule de la littérature; elle suppose dans la classe très-lettrée qui l'exerce une instruction assez universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue, et la langue est la clef de tout savoir.

Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la littérature; ils sont par leur métier les premiers confidents de l'idée: on pourrait les appeler les secrétaires intimes de leur siècle. Cette intimité confidentielle dans laquelle ils vivent avec les écrivains, les orateurs, les poëtes, les savants, initient forcément ces ouvriers de la pensée à la science, à la politique, aux lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de même des typographes. C'est la profession la plus rapprochée de celle de l'écrivain, si toutefois penser, sentir et écrire est une profession. C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amérique ne fut-elle pas le métier de Franklin, cet homme qui fondait la liberté religieuse et la liberté républicaine dans le même moule où il fondait les caractères de la pensée?

Béranger n'était donc ni un manoeuvre, ni un garçon d'auberge à Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la France.

Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchue, mais qui se respectait elle-même dans son passé; il naissait des soins d'une tante qui rêvait pour son pupille une restauration du nom de la famille; enfin il naissait d'une première profession essentiellement lettrée, et qui, ayant fait naître un Franklin dans un autre monde, pouvait bien faire éclore un Béranger dans celui-ci. Voilà la vérité sur l'éducation du poëte.

XXIX

Il a laissé dire et il a fait entendre lui-même qu'il ne savait pas le latin, cette langue mère de la littérature occidentale. C'est possible; mais cela ne serait pas une raison d'impuissance dans un homme né pour penser par lui-même et pour écrire dans la langue usuelle de son pays. Il y a si longtemps qu'on parle, qu'on écrit et qu'on traduit le latin dans notre Occident, que l'esprit de l'éloquence, de l'histoire, de la poésie latine, a été tout entier transvasé dans les langues de l'Europe. Qu'importe le mot, quand la latinité de l'idée a passé dans les moeurs et dans le style? J. J. Rousseau lui-même ne savait guère le latin quand il commença à écrire, et cette ignorance l'empêcha-t-elle de se faire le plus pénétrant, le plus harmonieux et le plus éloquent des styles?

Nous avons peine à croire cependant à la complète sincérité de cette ignorance de la langue d'Horace dans le poëte des chansons politiques. Le tour de ces chansons est, selon nous, trop essentiellement latin, sous sa prétention gauloise, pour n'y pas reconnaître à chaque construction de couplet des réminiscences savantes, et trop savantes peut-être, de latinité. Si ces chansons ont un défaut pour les classes mercenaires auxquelles elles sont dédiées, c'est précisément la construction un peu laborieuse, un peu antique et un peu obscure de la phrase. Il y a trop de _Tacite_, dans ce prétendu ménétrier des tavernes de la Gaule, pour croire qu'il n'ait pas fréquenté dans son enfance les historiens, les satiristes et les politiques de Rome.

XXX

Après son retour à Paris, à l'âge de dix-huit ans, en 1796, on perdait même dans sa conversation le fil de sa vie et de ses études. Il paraît que son grand-père et son père l'avaient rappelé auprès d'eux pour une tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors à ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est-à-dire à la banque, aux fournitures d'armée et aux spéculations d'argent et de papier, qui avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette époque, comme sous la _Régence_ et comme de nos jours. Les conspirations politiques s'y mêlaient aux agiotages de finances. Le père du jeune Béranger, homme spirituel, entreprenant, léger et aimable, disait son fils, s'était jeté tout à la fois dans les jeux de la banque et dans les aventures contre-révolutionnaires.

«C'était un homme bien charmant et bien étourdi que mon père», me disait souvent Béranger. «Quoique je n'eusse que dix-huit ans, j'étais plus sensé et plus prudent que lui dans les affaires auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque entièrement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses machinations politiques. Le croiriez-vous? mon père était un royaliste de ce qu'on a appelé la _Jeunesse dorée_ du temps. Il avait la main dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la monarchie; il était lié d'opinion et d'amitié avec les chefs vendéens qui rêvaient de rétablir, par les bras de quelques braves paysans, le trône renversé par la république. Il sacrifiait ses intérêts de banque à ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de l'aristocratie, les procès, les exils, les prisons du gouvernement républicain. Sa fortune tout entière y coula; il disparut et me laissa à moi, seul et inexpérimenté, le soin de sauver ses débris et d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dévouement et honneur, à la satisfaction de tous les créanciers. Ce fut alors que je pris cette intelligence nette et active des affaires qui a si souvent étonné en moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flèches sur le même arc. Ce fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualité, d'aisance dans l'étroit, qui me caractérise encore aujourd'hui.

«Mais j'y pris en même temps ce dégoût de la fortune et ce goût de la médiocrité qu'on appelle mon désintéressement, qui est vrai, et ce qu'on appelle ma pauvreté, qui est simplement ma liberté. Je n'ai pas voulu entendre parler des affaires pour moi-même, mais j'ai toujours été apte à les bien comprendre et à les bien conseiller dans les autres: les puissances financières, les Laffitte, les Pereire, qui ont été et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin témoignage. J'ai manqué ma vocation; j'aurais été un grand financier.»--Je le crois, lui répondis-je, et surtout un très-grand politique.

«Bah! reprenait-il, à quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance à la semelle de ses souliers? J'ai mieux aimé n'être rien. J'ai eu l'ambition de Diogène; mais mon tonneau est plus commode et plus grand que le sien,» poursuivait-il avec un fin sourire; «il contient bien des amis, et il a contenu un fidèle amour; il dépasse encore mes désirs. Je me suis mesuré, et je me suis bâti une destinée juste à la proportion de mon ombre au soleil.»

XXXI

Quant aux années qui suivirent le désastre de son père, la mort de son grand-père, la dispersion et l'indigence de cette famille, il ne m'en dit jamais rien.

Il paraît, d'après ses chansons et ses notes, que tout tomba à cette époque autour de lui dans une pauvreté irrémédiable, et que le jeune poëte chercha pour la première fois dans son esprit les ressources bien douteuses et bien précaires que le talent littéraire encore ignoré du public et de soi-même peut offrir à une famille écroulée.

Ce fut alors aussi que ce jeune homme fut confondu quelque temps par l'adversité avec ceux qui souffrent de la vie dans les misères d'une capitale. Il y contracta des opinions républicaines et soldatesques très-opposées à celles de son père; il y respira le sentiment plébéien, noblesse inverse du prolétaire, jusqu'au dédain pour des classes plus favorisées du sort. Enfin il y fut initié par les moeurs communes à la langue triviale du peuple dont il goûtait les larmes au fond du verre.

Mais ce qu'il y contracta surtout, ce fut la pitié pour ce peuple et l'amour réel des déshérités. Cette compassion et cet amour du peuple honnête et souffrant des ateliers des grandes villes devint sa seconde nature: le malheur fut sa famille. Cela se conçoit; on s'attache à ce que l'on fréquente. C'est ainsi que moi-même, élevé dans les champs et NÉ PARMI LES PASTEURS, comme je l'ai chanté un jour, j'ai contracté, en vivant presque constamment parmi les ouvriers de la campagne, une estime, un goût, une tendresse pour les paysans, qui me firent toujours et qui me font encore préférer la table, la veillée d'une chaumière aux banquets et aux fêtes des palais. Béranger ne connaissait pas les paysans, moi je ne connaissais pas les prolétaires des villes avant 1848; j'avais chanté des idylles, il devait chanter des couplets.

XXXII

Ce fut alors, si l'on en croit l'esquisse biographique d'Alexandre Dumas, que l'âme de Béranger s'ouvrit pour la première fois, et peut-être pour la seule fois de sa vie, à l'amour.

Rien n'est plus près d'aimer qu'un malheureux: les larmes communes sont la soudure des coeurs. L'aventure racontée par Dumas est si étrange qu'elle doit être vraie: on n'invente jamais autant de poésie que la nature, la vie et les hasards du coeur en jettent sur le chemin des hommes d'aventures. Le grand poëte, c'est le sort; nous ne sommes que les personnages avec lesquels il compose ses drames. J'ai connu les deux personnages vieillis de ce drame de jeunesse et d'amour. Je parlerai tout à l'heure de celle qui fut Lisette, compagne de la jeunesse, de l'âge mûr, de la poésie et de la vieillesse de Béranger. Voici comment, selon la biographie intime, ces deux enfants se connurent, s'aimèrent, et mêlèrent leurs destinées qui devaient se confondre jusqu'au tombeau.

XXXIII

Dans le temps où le jeune Béranger, sans souci de sa fortune, se consolait de l'indigence par l'étourderie, il fréquentait la salle d'armes d'un maître d'escrime du faubourg Saint-Antoine, nommé Valois. Ce Valois, par une bizarrerie qui servait peut-être à achalander sa salle d'armes, avait pris pour prévôt, c'est-à-dire pour second dans ses exercices, une de ses nièces, jeune fille de quatorze à quinze ans, nommée Judith Frère. Cette jeune fille, d'une taille élevée, d'une souplesse énergique d'avant-bras, d'une physionomie noble et douce, d'un regard de reine tempéré par une délicate réserve, montrait encore à quatre-vingts ans les traces d'une beauté qui avait dû éblouir les élèves du maître d'armes. La sandale retentissante sur la dalle, chaussée au pied droit, le gant de combat à la main, le plastron sur le sein, l'épée mouchetée au poing, le masque de fil de fer sur le visage, treillis à travers lequel brillait l'ardeur des joues colorées par le jeu du combat, tout ce costume obligé d'un prévôt de salle d'armes devait faire, de la belle Judith, une Clorinde de quinze ans, plus facile à admirer qu'à combattre.