Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 10

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Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait même ni bruit ni poussière; il arrive sans qu'on s'aperçoive qu'il est arrivé juste, et court au but qu'il s'est proposé.

D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Béranger est souvent un poëte moqueur. Il cherche d'un regard malin le défaut de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les prêtres, pour lancer sa flèche au point vulnérable et pour rire de la goutte de sang que le dard rapporte à l'arc avec lui. Que ferait-on de l'enthousiasme à ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait à Molière de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe à la risée d'un parterre. L'enthousiasme de Béranger était dans son coeur, et pas dans son verre; il le gardait pour sa vie, pour la liberté, et pour la vertu pratique dont il était sérieusement et intimement possédé. Il faisait ses vers à petit feu, comme on fond la cire: il ne les chauffait à grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.

Ajoutons qu'un poëte pindarique ne s'attache, par l'instinct même de son génie, qu'à chanter des choses grandes, permanentes, éternelles s'il le peut, des choses supérieures aux lieux, aux temps, aux mobiles opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et des factions, des choses, en un mot, aussi intéressantes et aussi vraies dans la postérité la plus reculée qu'aujourd'hui.

À l'exception du peuple, de la liberté et de l'héroïsme, auxquels il consacre quelquefois un sublime refrain, Béranger ne chante en général que des choses circonstantielles, relatives, passagères, des passions politiques enfin. Or, la politique étant de sa nature une chose courte, temporaire, mobile comme les événements, les systèmes, les factions qui sont les éléments de la politique, la grandeur et l'immortalité du sujet manquent souvent au poëte politique. Il est comme l'orateur politique: l'heure passée, la passion morte, la faction oubliée, on ne l'écoute plus. C'est le malheur des poésies de parti; elles sont presque toujours aussi des poésies de circonstance. Mais la patrie, l'héroïsme, le peuple, éterniseront le nom du poëte. C'est la partie divine de ses chants.

XVIII

Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi dire, à son génie. La poésie politique, la poésie de parti surtout, est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poëte qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et c'est pour cela qu'elle est véridique.

Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa pensée et dans ses oeuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé de coeur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et dans tous les lieux.

_Homo sum! humani nihil a me alienum puto._

«Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester étranger à moi.»

Telle est, à Paris comme à Rome, la devise du poëte lyrique ou épique, être essentiellement collectif pour rester unanimement compris, universellement sympathique.

Béranger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un auditoire borné, non-seulement par les frontières de la nation que le chansonnier célèbre, mais par la condition sociale et par les opinions partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier en retraite, l'orléaniste en perspective, toute l'opposition aux Bourbons de 1814, voilà l'auditoire exclusif pour lequel il chante. Ses plus beaux poëmes de ce temps sont des pamphlets amers et quelquefois sublimes à la gloire d'un des partis, à la confusion ou à la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle _Marseillaise_ de parti, non pas même une _Marseillaise_ contre l'étranger, comme celle de _Rouget de Lisle_, un tocsin de la patrie en danger, réveillant en sursaut une nation entière, et faisant vibrer dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout coeur français; mais une _Marseillaise_ d'opinions civiles, glorifiant les uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-là, et provoquant la risée des Français d'une date contre les Français d'une autre date.

Et même, parmi ces Français de son opinion ou de sa faction, Béranger, à cette époque, rétrécit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et il le manifeste par son refrain tantôt grivois, tantôt patois, tantôt soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat, le sergent, la cantinière de la caserne; il affecte, en chantant, l'accent, les moeurs, le costume, le geste, les gallicismes intentionnels de ces classes particulières de la nation. De son oeil malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compère, je suis votre ménétrier. Tour à tour jovial, populaire, héroïque, on voit (et il ne le cache ni dans ses préfaces, ni dans ses chansons) qu'il s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, à la guinguette du faubourg, à la mansarde de l'artisan, au cabaret de la banlieue, à la chambrée de la compagnie de vieille garde. La nature restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature même de la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en être compris, s'opposent fatalement à l'universalité d'intérêt, à la dignité d'images, à l'élévation de sentiments et à la poésie de langage, qui sont le caractère des poëtes lyriques universels; l'artisan, le laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catégories dans la nation, mais elles ne sont pas la nation tout entière. S'il s'agit de droits, d'estime, de sollicitude, de pitié, de tendresse, de gloire même, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il s'agit de littérature, de philosophie et de poésie, ce n'est pas là qu'il faut en chercher les types et les modèles.

Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation, mais elles n'en sont pas la tête; c'est là qu'on multiplie, c'est là qu'on travaille, c'est là qu'on éprouve le patriotisme du sol plus vivement, parce qu'on y est plus près de terre; c'est là qu'on répand son âme et son sang pour la patrie; c'est là qu'on sent juste et fort, parce que c'est là qu'est le coeur de ce grand être collectif qu'on appelle un peuple: mais ce n'est pas là qu'on pense, qu'on lit, qu'on épure le goût, qu'on crible les langues, qu'on médite les livres universels, qu'on chante les poëmes immortels, qui sont les monuments intellectuels de la nationalité ou de l'esprit humain. C'est dans les régions supérieures, occupées sans distractions du travail de la pensée, qu'on trouve le génie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que resplendit le plus de jour. Ceux mêmes parmi les hommes de génie qui sont nés dans ces régions du travail manuel se hâtent de monter aux régions du loisir plus calme et de la pensée plus vaste, pour écrire. Ils quittent comme Homère la boutique de l'armurier de Smyrne, ils quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athènes, ils quittent comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme J. J. Rousseau l'établi de l'horloger, pour étendre et pour polir leur intelligence, et pour apprendre la langue du pays des idées, du beau, des arts, avant de parler, d'écrire ou de chanter pour l'univers pensant.

Béranger n'agit pas ainsi, soit par amour évangélique des classes laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la langue et par les préjugés comme par le coeur; soit pour poser son levier d'opinion sur les masses plus résistantes, afin d'y trouver plus de force contre le trône des Bourbons; soit enfin pour complaire à ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple opposition monarchique, républicaine et militaire, qui le couronnait alors d'une triple popularité.

À tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques universels. Il pouvait y être classé déjà, s'il avait voulu; il ne voulut être alors que le premier des poëtes populaires, des poëtes de parti. Au lieu d'Homère ou de Racine, il ne fut qu'Anacréon, Aristophane ou Tyrtée. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut être; ses funérailles héroïques nous disent assez s'il a réussi à se faire adopter par le coeur de la France.

S'il y a un jour une commotion du sol menacé en France, elle partira du tombeau de Béranger. Son ombre sera la terreur des invasions futures; la chanson tiendra l'épée de la patrie et de la liberté, comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple à une autre date!

XIX

Nous ne parlons pas encore ici du caractère de Béranger, sa véritable puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.

Ce talent, quand on l'analyse à froid aujourd'hui, se compose surtout de trois choses:

L'art de la composition;

La finesse du style;

La vibration du coeur sous le mot.

Béranger compose une chanson comme un poëme épique ou comme un drame en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par conséquent de négligence, de défaillance ou de longueur. Tout est conçu lentement dans son esprit, porté longtemps dans sa méditation, aiguisé à loisir par sa sagacité, poli jusqu'au scrupule par son goût, combiné pour l'effet qu'il veut produire, adapté à l'air populaire le plus propre à faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les couplets; puis tout est lancé par le poëte à son adresse avec la sûreté du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance le fil aminci sur les lèvres dans l'oeil de l'aiguille.

«Il y a tel de mes couplets,» disait-il, «qui m'a coûté des semaines de réflexions.»

Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur comme nous, fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par la loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs bonheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de génie et de patience. Les regards très-exercés comme les nôtres aux ouvrages d'art s'aperçoivent seuls de ces limures assidues du doigt de Béranger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi ses chansons manquent un peu de cette négligence qui est la souplesse de la force: elles ne sont pas assez jeunes, même quand elles chantent l'amour; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la folie; elles ne sont pas assez ivres, même quand elles simulent l'ivresse.

«Votre jambe droite n'est pas assez avinée,» disait le grand comédien anglais Garrick à Préville qui lui demandait conseil pour bien rendre un rôle d'ivrogne sur la scène. «Votre main droite, celle qui tient la plume, n'est pas assez avinée,» pourrait-on dire à Béranger quand il raturait une chanson à boire.

Désaugiers, son contemporain, délire plus sincèrement; il est ivre lui-même de l'ivresse de verve qu'il répand à plein verre autour de lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacréon de Paris. Les chansons de Béranger ont un but; elles visent aux passions d'un parti, au coeur d'un peuple, au trône des rois; le regard tendu de l'archer roidit la main, la flèche vole plus haut, mais elle vole moins leste; les chansons de Béranger sentent un peu la lampe et l'huile de ses veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du banquet. À cela près, chacune de ses chansons est une combinaison achevée et réussie de facture, une miniature de patience.

Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les derniers chants.

XX

La finesse de style est le second caractère distinctif de ces compositions; Béranger écrit pour le peuple avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan. L'allusion transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif suspendu sur ses lèvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le sens qui s'arrête pour que la malignité l'achève; l'injure qui ne dit pas tout pour que le peuple, en la complétant lui-même, devienne, pour ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voilà les figures ordinaires du style de Béranger.

Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le front candide, les yeux clignés, la bouche équivoque, les joues joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les lèvres! Sa figure était sa chanson, sa chanson était sa figure. La vérité même ne devient française qu'à la condition d'avoir le sourire sur la bouche.

Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple fût assez raffiné pour le comprendre; mais la passion est un grand déchiffreur de sphinx. La passion du peuple était si acerbe, à cette époque, contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clergé surtout, que cette passion aidait le cabaret et la caserne à comprendre les finesses trop littéraires de ce style; même quand il ne les comprenait pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait jusqu'à ces obscurités. Il y avait une telle entente préétablie entre la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Béranger aurait été aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait ri ou frémi avec lui sur un signe du télégraphe!

Hélas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans les Chambres de 1815 et depuis, commençaient à prêter trop d'armes au poëte. La France avait accepté dans les Bourbons la révolution raisonnable et la réconciliation des partis dans la liberté; on lui présentait la contre-révolution insatiable, et la monarchie se faisait parti malgré elle.

XXI

Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatté du peuple concourait à la popularité du chansonnier!

Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle était dans son coeur. Ce coeur, véritablement collectif, était le coeur d'un pays plus encore que le coeur d'un homme; tout y vibrait d'une émotion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de bataille de la République ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille, un coup de canon de Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou ou de Leipsick, un adieu funèbre de César vaincu à ses légions anéanties dans une cour de Fontainebleau; le déchirement d'un dernier drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le coeur d'un million de vétérans humiliés; un soupir du Prométhée impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons étrangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou un sergent des vieilles bandes françaises; une plainte de prisonnier dans le cachot, un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans la mansarde, une agonie du blessé dans un lit d'hôpital; une mère pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses festins: tout cela retentissait dans l'âme de Béranger, comme si un autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie, l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations de la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on appelait l'_Oreille de Denys_: l'oreille vivante de Denys, c'était véritablement, de nos jours, le coeur de Béranger. Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était son humanité! Toute rumeur cherche son écho dans la nature: quand cet écho est insensible, il rend un son; quand cet écho est animé, il rend une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer en lui. C'était l'homme-nation.

XXII

Or pourquoi la chanson avait-elle été choisie par Béranger pour devenir ainsi l'écho du sentiment des pensées, des haines, des amours, des conspirations du peuple et de l'armée? C'est que la nature des choses avait choisi d'elle-même et avant lui ce mode de propagande des instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au soldat que Béranger avait à parler; il faut parler à chacun sa langue, si l'on veut être compris, et surtout si l'on veut être répété.

Si Béranger avait eu à parler à l'imagination enthousiaste et poétique des Grecs du Péloponèse ou de l'Archipel, il aurait composé quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs, qui célèbrent des brigandages héroïques, des pirateries féroces, des martyres fanatiques, des amours naïfs et tragiques, tels que les _Chants populaires de la Grèce moderne_, renaissance d'Homère et de Théocrite, en contiennent par milliers aujourd'hui; poëmes épiques et naïfs en miniature, qui attestent, même sous la grotte du brigand, sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fécondité et la beauté de l'imagination indélébile du peuple homérique.

Si Béranger avait eu à parler à la rêverie oisive des pêcheurs, des matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait composé des épopées merveilleuses en récitatifs interminables; il les aurait accompagnées de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la plage; il les aurait chantées sur le môle des ports de cette mer, au coucher du soleil derrière les îles, rideaux mystérieux de l'Océan.

Si Béranger avait eu à émouvoir l'âme aventureuse et voluptueuse du peuple qui gémit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de Venise, il aurait écrit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers dignes d'être soupirés sous ce beau ciel, et il les aurait jetés, comme réminiscence classique, dans la mémoire des gondoliers. Qui mieux que lui aurait chanté la glorieuse élégie de Manin?

S'il avait eu même à parler à des Écossais, race ossianique, contemplative, rêveuse et mélancolique comme ses grèves, ses lacs, ses montagnes, il aurait composé quelques-unes de ces ballades touchantes qui font, comme dit Dante:

CHANTER ET PLEURER À LA FOIS.

Mais il avait à faire à un peuple sarcastique de capitale, de caserne, de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dépasse les Grecs en héroïsme, mais il n'égale ni les Campaniens en rêverie, ni les Vénitiens en poésie, ni les Écossais en sensibilité. Ce peuple rabelaisien n'est pas encore arrivé à son âge poétique dans ses couches profondes, et peut-être n'y arrivera-t-il jamais. Son origine gauloise, son goût excessif pour la raillerie, son père spirituel Rabelais, son trop d'_esprit_, faculté si nuisible au génie poétique d'une race humaine, l'empêcheront peut-être toujours d'être un peuple épique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il chante des noëls, et il a inventé le vaudeville, deux funestes augures pour qu'il chante jamais des stances héroïques ou des barcaroles sérieuses. Il n'a bien chanté que l'hymne de la guerre, _la Marseillaise_, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armées étrangères, avec l'accompagnement du tambour et du canon!

Mais la partie du peuple français des capitales et des camps à laquelle s'adressait Béranger était peu capable de s'engouer pour une poésie à longue haleine et à grand vol; cette poésie aurait passé par-dessus sa tête: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue. Il fallait évidemment à ce peuple des chansons.

XXIII

La chanson est la littérature de ceux qui ne savent pas lire. On savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans les ateliers où Béranger voulait retentir. L'air populaire qui court les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent d'elles-mêmes à force de l'entendre répéter par les orgues ambulants, est un véhicule nécessaire pour porter la poésie narquoise ou politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une lettre, à cent mille adresses. L'air musical est nécessaire aussi pour graver le couplet dans la mémoire du peuple par l'obsession d'un écho qui redit un million de fois le même refrain. Cette musique usuelle qui parle à l'esprit, et ce couplet rhythmé qui danse dans l'oreille, se prêtent l'un à l'autre un mutuel secours pour pénétrer partout. On entend malgré soi la mélodie banale, semblable à la voix du crieur public; souvent même on répète soi-même, en dépit de soi, l'air dont on est obsédé et les paroles qui répugnent à vos opinions. Telle est la puissance de la chanson sur le peuple illettré des capitales en France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pavé; l'air monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pénètre même dans le salon du riche; mais son théâtre par excellence est le café. Le café, où les Orientaux rêvent, où les Français chantent, est le véritable centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique, ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est là pour entendre et retenir.

XXIV

Il ne faut donc nullement s'étonner qu'un esprit de la plus exquise délicatesse, tel qu'était Béranger, ait choisi la forme de la chanson pour se faire l'écho, mais l'écho héroïque de la nation. La chanson était la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis surtout pour Béranger! Il aurait sans doute bien préféré écrire à l'ombre des rochers de Sicile, comme Théocrite, ou des hêtres du Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymète, comme Anacréon, ou des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente, comme le Tasse.

Il aurait aimé à y écrire, soit des églogues pastorales, soit des ivresses et des amours attiques, soit des odes négligées et badines, soit les épopées de la liberté et de l'héroïsme de son pays. Les siècles et l'univers lettrés l'auraient adopté, mais le jour et la rue ne l'auraient jamais connu. C'est au jour, à la rue, à la passion publique, à la faction régnante qu'il avait à faire. Il fallait donc chansonner, eût-il envie de chanter; eût-il même envie de pleurer, il fallait rire.