Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 9

Chapter 94,150 wordsPublic domain

À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et, s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de _Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.

Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir, après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux. Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce mystère. Ils disaient: _genius loci, l'âme du lieu_; ils avaient les _dieux lares_, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure, elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin.

Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de si loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance, et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour s'élancer vers ses chères images.

Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.

Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales d'une tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il faisait rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre, des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du foyer d'enfance, des lèvres de mes soeurs, de la mâle poitrine de mon père, du coeur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour, et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis, comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend, comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.

Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie, de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et, recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix, une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au coeur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce qui n'est plus!...

Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu; l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir, sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.

Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée, mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues, embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de sapins que vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.

Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un cheval, par le braiment d'un âne et par les cris d'un homme effrayé. Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi, derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne, du petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant au-dessus du sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et revenant sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons, d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre le danger.

J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix, et revint écumer sur mes mains et me remettre les rênes. Je criai au vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le bras.

Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux _coquetiers_ de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle adorait Dieu de plus près.

On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumière en chaumière et de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins.

Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le chemin.

«Rassurez-vous, père _Dutemps_!» lui criai-je en me rapprochant de lui; «j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.» Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.

«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient, aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?»

--«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»

Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il recula machinalement en arrière, à deux pas.

«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--«Oui, c'est moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»

--«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a plus rien dit du tout.»

--«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las, mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous, père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus vieux de la vallée.»

--«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la _Marguerite_, qui était la dernière de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_, parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez, ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce que nous revenions ensemble à la cabane.»

--«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.

--«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand il fait beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les mains, j'en ai sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter près des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes les petites _bêtes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous. Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril; voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est la vendange, le raisin est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même pour les heures du jour. Je me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai; à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela?» me dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet. «Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en parlant tout le jour à son Roi, qui ne se lasse pas de l'écouter?» dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. «Et puis la cloche de Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me dit que Dieu aussi pense à moi.»

--«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.

--«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin du feu en jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les poules qui vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le temps ne me dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à présent, revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,» poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs cheveux châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand vous accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»

--«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le même bois, ce ne sont plus les mêmes feuilles.»

--«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés, après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»

--«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et loin de moi.»

--«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs d'une église au fond du pays?»

--«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les prés, les terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous toujours de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de ma femme et de moi; et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours sept ou huit grains en mémoire d'eux.»

Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.

J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma maison; mon oeil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me rappelais père, mère, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père, jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'_Alleluia_ trompeur qu'entend _Marguerite_ à l'église le jour de Pâques dans le drame de Goethe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions!