Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 8
Je ne sais quel lointain y baigne toute chose, Ainsi que le regard l'oreille s'y repose, On entend dans l'éther glisser le moindre vol; C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche, Ou la chute d'un fruit détaché de la branche Qui tombe du poids sur le sol.
Aux premières lueurs de l'aurore frileuse, On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau: Blanche toison de l'air que la brume encor mouille, Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille Un fil traîne après le fuseau.
Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne, Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne, Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson; Et sur le seuil désert de la ruche engourdie, Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie, Rentre lourde de miel dans sa chaude prison. Viens, reconnais la place où ta vie était neuve, N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, À remuer ici la cendre des jours morts? À revoir ton arbuste et ta demeure vide, Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide, Balayure qui fut son corps?
Moi, le triste instinct m'y ramène: Rien n'a changé là que le temps; Des lieux où notre oeil se promène, Rien n'a fui que les habitants.
Suis-moi du coeur pour voir encore, Sur la pente douce au midi, La vigne qui nous fit éclore Ramper sur le roc attiédi.
Contemple la maison de pierre, Dont nos pas usèrent le seuil: Vois-la se vêtir de son lierre Comme d'un vêtement de deuil.
Écoute le cri des vendanges Qui monte du pressoir voisin, Vois les sentiers rocheux des granges Rougis par le sang du raisin.
Regarde au pied du toit qui croule: Voilà, près du figuier séché, Le cep vivace qui s'enroule À l'angle du mur ébréché!
L'hiver noircit sa rude écorce; Autour du banc rongé du ver, Il contourne sa branche torse Comme un serpent frappé du fer.
Autrefois, ses pampres sans nombre S'entrelaçaient autour du puits, Père et mère goûtaient son ombre, Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.
Il grimpait jusqu'à la fenêtre, Il s'arrondissait en arceau; Il semble encor nous reconnaître Comme un chien gardien d'un berceau.
Sur cette mousse des allées Où rougit son pampre vermeil, Un bouquet de feuilles gelées Nous abrite encor du soleil.
Vives glaneuses de novembre, Les grives, sur la grappe en deuil, Ont oublié ces beaux grains d'ambre Qu'enfant nous convoitions de l'oeil.
Le rayon du soir la transperce Comme un albâtre oriental, Et le sucre d'or qu'elle verse Y pend en larmes de cristal.
Sous ce cep de vigne qui t'aime, Ô mon âme! ne crois-tu pas Te retrouver enfin toi-même, Malgré l'absence et le trépas?
N'a-t-il pas pour toi le délice Du brasier tiède et réchauffant Qu'allume une vieille nourrice Au foyer qui nous vit enfant?
Ou l'impression qui console L'agneau tondu hors de saison, Quand il sent sur sa laine folle Repousser sa chaude toison!
L'ÂME.
Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride? Que me ferait le ciel, si le ciel était vide? Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas! Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace? Des bonheurs disparus se rappeler la place, C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!
I
Le mur est gris, la tuile est rousse, L'hiver a rongé le ciment; Des pierres disjointes la mousse Verdit l'humide fondement; Les gouttières que rien n'essuie, Laissent en rigoles de suie, S'égoutter le ciel pluvieux, Traçant sur la vide demeure Ces noirs sillons par où l'on pleure Que les veuves ont sous les yeux;
La porte où file l'araignée Qui n'entend plus le doux accueil, Reste immobile et dédaignée Et ne tourne plus sur son seuil; Les volets que le moineau souille, Détachés de leurs gonds de rouille, Battent nuit et jour le granit; Les vitraux brisés par les grêles Livrent aux vieilles hirondelles Un libre passage à leur nid!
Leur gazouillement sur les dalles Couvertes de duvets flottants Est la seule voix de ces salles Pleines des silences du temps. De la solitaire demeure Une ombre lourde d'heure en heure Se détache sur le gazon: Et cette ombre, couchée et morte, Est la seule chose qui sorte Tout le jour de cette maison!
II
Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière, Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois, Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits!
À l'heure où la rosée au soleil s'évapore Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être Des pampres réjouis la jeune exhalaison; La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre, Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne, Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux, Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes, Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée, Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour, Comme la poule heureuse assemble sa couvée, Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore, Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller L'hirondelle au plafond qui les abrite encore, À ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître, Les pas des serviteurs sur les degrés de bois, Les aboiements du chien qui voit sortir son maître, Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.
Montaient avec le jour; et, dans les intervalles, Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon, Les claviers résonnaient ainsi que des cigales Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!
III
Puis ces bruits d'année en année Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix. Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée, Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps de belles fiancées Suivirent de chers ravisseurs, Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées, Partirent en baisant leurs soeurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure Le cercueil tardif de l'aïeul, Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure Un vieillard morne resta seul!
Puis la maison glissa sur la pente rapide Où le temps entasse les jours; Puis la porte à jamais se ferma sur le vide, Et l'ortie envahit les cours!...
IV
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Ô famille! ô mystère! ô coeur de la nature! Où l'amour dilaté dans toute créature Se resserre en foyer pour couver des berceaux, Goutte de sang puisée à l'artère du monde Qui court de coeur en coeur toujours chaude et féconde, Et qui se ramifie en éternels ruisseaux!
Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore, Qui du duvet natal nous enveloppe encore Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits, Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre, Qui même en tarissant nous embaume la lèvre, Étreinte de deux bras par l'amour amollis!
Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes, Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes, Premiers bruits de baisers au coeur retentissants! Adieux, retours, départs pour de lointaines rives, Mémoire qui revient pendant les nuits pensives À ce foyer des coeurs, univers des absents!
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Ah! que tout fils dise anathème À l'insensé qui vous blasphème! Rêveur du groupe universel, Qu'il embrasse, au lieu de sa mère, Sa froide et stoïque chimère Qui n'a ni coeur, ni lait, ni sel!
Du foyer proscrit volontaire, Qu'il cherche en vain sur cette terre Un père au visage attendri; Que tout foyer lui soit de glace, Et qu'il change à jamais de place Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!
Envieux du champ de famille, Que, pareil au frelon qui pille L'humble ruche adossée au mur, Il maudisse la loi divine Qui donne un sol à la racine Pour multiplier le fruit mûr!
Que sur l'herbe des cimetières Il foule, indifférent, les pierres Sans savoir laquelle prier! Qu'il réponde au nom qui le nomme Sans savoir s'il est né d'un homme Ou s'il est fils d'un meurtrier!...
V
Dieu! qui révèle aux coeurs mieux qu'à l'intelligence! Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs, Ces groupes rétrécis où de ta providence Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;
Où, sous la porte bien close, La jeune nichée éclose Des saintetés de l'amour, Passe du lait de la mère Au pain savoureux qu'un père Pétrit des sueurs du jour;
Où ces beaux fronts de famille, Penchés sur l'âtre et l'aiguille, Prolongent leurs soirs pieux: Ô soirs! ô douces veillées Dont les images mouillées Flottent dans l'eau de nos yeux!
Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes! Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes! Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir, Comme on croit dans les eaux embrasser des visages Dont le miroir trompeur réfléchit les images, Mais glace le baiser aux lèvres du désir.
Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?... Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours, Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.
Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie, De notre éternité ne fait-il pas partie? Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent? Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes Au foyer qui n'a plus d'absent?
Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses Où la nichée humaine est chaude de caresses, Est-ce pour en faire un cercueil? N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre Une pente au soleil, une vallée à l'ombre Pour y rebâtir ce doux seuil?
Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même, Où l'instinct serre un coeur contre les coeurs qu'il aime, Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim, Où le père gouverne, où la mère aime et prie, Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie De voir multiplier son sein!
Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas, N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes D'autres toits préparés dans tes divins climats? Ô douce Providence! ô mère de famille Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille, Et qui les vois pleurer souriante au milieu, Souviens-toi, coeur du ciel, que la terre est ta fille Et que l'homme est parent de Dieu!
MOI.
Pendant que l'âme oubliait l'heure Si courte dans cette saison, L'ombre de la chère demeure S'allongeait sur le froid gazon; Mais de cette ombre sur la mousse L'impression funèbre et douce Me consolait d'y pleurer seul, Il me semblait qu'une main d'ange De mon berceau prenait un lange Pour m'en faire un sacré linceul!
FIN.
Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout poétique un autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces vers, un morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes impressions, et qui n'a jamais été imprimé dans mes oeuvres générales.
LE PÈRE DUTEMPS
LETTRE À M. D'ESGRIGNY.
Saint-Point, novembre 1848.
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Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. «Le coeur est un muscle,» disent les physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c'est lui qui porte la destinée!
Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée reculée de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des enfants qui les ont apprivoisées.
Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!
Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de _Saint-Point_.
Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas. La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais, au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur les amarre contre les écueils de Sidon.
Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise, bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce nid maintenant désert.
Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour d'autres que pour nous!...
Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa cloche ne venait plus me frapper au coeur.
Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil, j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et profondes vallées de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croisées, les pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.
Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé, fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ravin.
Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais, groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds, une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin, derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles d'Italie.
Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'oeil, envoyé du coeur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais, qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé les montagnes de la _Sabine_ près de Rome, qu'aimait tant _Horace_; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des montagnes de la _Laconie_ et de l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.