Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 7
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle: Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle! Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler? Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler; Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites. Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites, Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois, En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois, En ce temple où tu fais ta demeure sacrée, Et qui doit du soleil égaler la durée!... Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint effroi? Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi? C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent, Et les siècles obscurs devant moi se découvrent... Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords, Et de ses mouvements secondez les transports.
LE CHOEUR _chante au son de toute la symphonie des instruments_.
Que du Seigneur la voix se fasse entendre, Et qu'à nos coeurs son oracle divin Soit ce qu'à l'herbe tendre Est, au printemps, la fraîcheur du matin!
JOAD.
Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille. Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille! Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé? Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide! Des prophètes divins malheureuse homicide! De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé; Ton encens à ses yeux est un encens souillé! Où menez-vous ces enfants et ces femmes? Le Seigneur a détruit la reine des cités: Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés; Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes. Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur?
AZARIAS.
Ô saint temple!
JOSABETH.
Ô David!
LE CHOEUR.
Dieu de Sion! rappelle, Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après, l'interrompt.)
JOAD.
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle? Peuples de la terre, chantez. Jérusalem renaît plus charmante et plus belle! D'où lui viennent, de tous côtés, Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés? Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés! Les rois des nations, devant toi prosternés, De tes pieds baisent la poussière; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur Sentira son âme embrasée! Cieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur!
L'acte finit au milieu du chant des choeurs agités de terreur et d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec l'esprit et la voix de Talma.
XXI
La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre, avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par lui pour complaire à Mme de Maintenon.
Jugez-en!
Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur; De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme, Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité, Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, Que Dieu fera toujours le premier de vos soins; Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge, Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi dans un sublime discours aux lévites.
Le choeur se mêle à un transport des deux tribus.
UNE VOIX, _seule_.
Triste reste de nos rois, Chère et dernière fleur d'une tige si belle, Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle Te verrons-nous tomber une seconde fois? Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau Contre tes assassins prit soin de te défendre, Ou si dans la nuit du tombeau La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?
Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants, des acclamations des lévites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de Benjamin.
XXII
Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.
JOAD.
Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois! Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques, Reine? De ton poignard connais du moins ces marques. Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias. Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.
ABNER.
Ciel!
ATHALIE, à Joas.
Perfide!
JOAD.
Vois-tu cette Juive fidèle Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle? Il fut par Josabeth à ta rage enlevé; Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé. Des trésors de David voilà ce qui me reste.
ATHALIE.
Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste. D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!
JOAD.
Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)
ATHALIE.
Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée! D'armes et d'ennemis je suis environnée!
JOAD.
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper, Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée: Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.
ATHALIE.
Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats! Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?
ABNER.
Reine, Dieu m'est témoin...
ATHALIE.
Laisse là ton Dieu, traître, Et venge-moi.
ABNER, _se jetant aux pieds de Joas_.
Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!
C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.
Dieu des Juifs, tu l'emportes!
Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la scène, sous le glaive des lévites.
L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner l'enfance:
Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.
Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le sanctuaire de la Divinité. Les applaudissements succèdent lentement au silence transi du coeur et se partagent entre la Bible, Racine et le grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.
Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais stationnaire, comme un astre à son apogée.
La mort le cueillit avant son déclin.
XXIII
Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que leur siècle par leur génie.
Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le génie biblique! Le poëte brisa sa plume.
Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan. Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité, Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_, et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.
Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour Dieu.
XXIV
On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine, ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers moments de son père.
«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut, pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.
«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme, dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles, il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles tomberaient sur un coeur si sensible.
«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté. Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut attaqué d'une fièvre assez violente.
«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses! J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la moindre nouveauté!...»
Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi des grands hommes.
XXV
Quant à _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de parallèle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la première place à cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte sacré.
Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.
Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un fruit de salut pour son peuple,
ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,
selon l'expression de Racine.
Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un enfant suspendu entre le trône et la mort!
Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la langue de Salomon?
La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces foudres?
Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques: c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.
XXVI
On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection? Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.
Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or, souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU.
Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les _réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_. Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre orgueil.
Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou par Mlle Rachel.
Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui _Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à la sainteté, ce ravissement de l'âme.
Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_.
LAMARTINE.
XVe ENTRETIEN.
3e de la deuxième Année.
ÉPISODE.
Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve, pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronnés de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.
Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lèvres, et que j'en écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Pétrarque in-folio_, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.
LA VIGNE ET LA MAISON
PSALMODIES DE L'ÂME.
DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.
MOI.
Quel fardeau te pèse, ô mon âme! Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné? Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme Impatient de naître et pleurant d'être né? La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore! Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne, S'envole brin à brin le duvet du chardon! Vois comme de mon front la couronne est fragile! Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile Nous suit pour emporter à son frileux asile Nos cheveux blancs pareils à la toison que file La vieille femme assise au seuil de sa maison!
Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule, Ma séve refroidie avec lenteur circule, L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit: Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule, Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule Entre les bruits du soir et la paix de la nuit! Moi qui par des concerts saluai ta naissance, Moi qui te réveillai neuve à cette existence Avec des chants de fête et des chants d'espérance, Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir, Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille, Comme un David assis près d'un Saül qui veille, Je chante encor pour t'assoupir?
L'ÂME.
Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule, La terre m'apparaît vieille comme une aïeule Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil. Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres, Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres, Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.
MOI.
Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines; Le linceul même est tiède au coeur enseveli: On a vidé ses yeux de ses dernières larmes, L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.
Cette heure a pour nos sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent sur des mousses: C'est l'amère douceur du baiser des adieux. De l'air plus transparent le cristal est limpide, Des monts vaporisés l'azur vague et liquide S'y fond avec l'azur des cieux.