Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 6

Chapter 63,802 wordsPublic domain

Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel; Je viens, selon l'usage antique et solennel, Célébrer avec vous la fameuse journée Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée. Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour, Du temple, orné partout de festons magnifiques, Le peuple saint en foule inondait les portiques. Et tous, devant l'autel avec ordre introduits, De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits, Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices. Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices. L'audace d'une femme, arrêtant ce concours, En des jours ténébreux a changé ces beaux jours. D'adorateurs zélés à peine un petit nombre Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.

Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem, possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom. Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les chiens dans une vigne.

Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes, avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que d'elle et du grand-prêtre Joad.

Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine contre lui.

JOAD.

D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?

ABNER.

Pensez-vous être saint et juste impunément? Dès longtemps elle hait cette fermeté rare Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare; Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition. Du mérite éclatant cette reine jalouse Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse. Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur, De notre dernier roi Josabeth est la soeur. Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége, Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége; Mathan, de nos autels infâme déserteur, Et de toute vertu zélé persécuteur. C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère, Ce lévite à Baal prête son ministère; Ce temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente; Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante. Il affecte pour vous une fausse douceur, Et par là, de son fiel colorant la noirceur, Tantôt à cette peine il vous peint redoutable, Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable, Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez, Vous cachez des trésors par David amassés. Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie Dans un sombre chagrin paraît ensevelie. Je l'observais hier, et je voyais ses yeux Lancer sur le lieu saint des regards furieux; Comme si dans le fond de ce vaste édifice Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice. Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater, Et que de Jézabel la fille sanguinaire Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole, dans la bouche du grand-prêtre.

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots. Soumis avec respect à sa volonté sainte, Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. Cependant je rends grâce au zèle officieux Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. Je vois que l'injustice en secret vous irrite, Que vous avez encor le coeur israélite. Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux, Cette oisive vertu, vous en contentez-vous? La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère? Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits, Se baigne impunément dans le sang de nos rois, Des enfants de son fils détestable homicide, Et même contre Dieu lève son bras perfide; Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État, Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, Qui rassurâtes seul nos villes alarmées Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu: «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!» Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche: «Du zèle de ma loi que sert de vous parer? Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer? Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté. Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété; Du milieu de mon peuple exterminez les crimes, Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»

La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le coeur.

Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune prince.

Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si épiques.

Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit Revient à tout moment effrayer mon esprit. De princes égorgés la chambre était remplie; Un poignard à la main, l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats, Et poursuivait le cours de ses assassinats. Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue. Je me figure encor sa nourrice éperdue, Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain, Et, faible, le tenait renversé sur son sein. Je le pris tout sanglant. En baignant son visage, Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage; Et, soit frayeur encore ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser... Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste! Du fidèle David c'est le précieux reste: Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi, Il ne connaît encor d'autre père que toi. Sur le point d'attaquer une reine homicide, À l'aspect du péril si ma foi s'intimide, Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui, Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui, Conserve l'héritier de tes saintes promesses, Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!

JOAD.

Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel; Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel. Il ne recherche point, aveugle en sa colère, Sur le fils qui le craint l'impiété du père. Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux. Autant que de David la race est respectée, Autant de Jézabel la fille est détestée. Joas les touchera par sa noble pudeur Où semble de son rang reluire la splendeur; Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple, De plus près à leur coeur parlera dans son temple. Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé: Il faut que sur le trône un roi soit élevé Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres, L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau, Et de David éteint rallumé le flambeau...

Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race, Il doive de David abandonner la trace, Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché! Mais si ce même enfant, à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrument utile, Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis! Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis! Confonds dans ses conseils une reine cruelle! Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur!...

La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la scène comme le prophète des calamités royales.

L'acte était fini; des choeurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce choeur répandait un parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient purifié.

XIX

Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de tendre, d'antique, de miraculeux.

À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.

ZACHARIE.

... Dans un des parvis aux hommes réservé, Cette femme superbe entre, le front levé, Et se préparait même à passer les limites De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites. Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts. Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards! Moïse à Pharaon parut moins formidable. «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable, D'où te bannit ton sexe et ton impiété. Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?» La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche, Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche. J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant Est venu lui montrer un glaive étincelant; Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée, Et toute son audace a paru terrassée. Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner; Surtout Éliacin paraissait l'étonner.

JOSABETH.

Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?

Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure de ses songes.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, Comme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage. « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi; Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser; Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser... Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

ABNER.

Grand Dieu!

ATHALIE.

Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus; Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plongé tout entier... De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage. Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur, Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur; Mais de ce souvenir mon âme possédée À deux fois, en dormant, revu la même idée. Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie, J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels... Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée; J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse. J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse; Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur. Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin, Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin; C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre; Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...

La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la lire tout entière.

ATHALIE.

Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!... C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...

(_Montrant Joas._)

Épouse de Joad, est-ce là votre fils?

JOSABETH.

Qui, lui, madame?

ATHALIE.

Lui?

JOSABETH.

Je ne suis point sa mère.

(_Montrant Zacharie._)

Voilà mon fils.

ATHALIE, _à Joas_.

Et vous, quel est donc votre père? Jeune enfant, répondez.

JOSABETH.

Le Ciel jusque aujourd'hui...

ATHALIE.

Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui? C'est à lui de parler.

JOSABETH.

Dans un âge si tendre, Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?

ATHALIE.

Cet âge est innocent; son ingénuité N'altère point encor la simple vérité. Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

JOSABETH, _tout bas_.

Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!

ATHALIE.

Comment vous nommez-vous!

JOAS.

J'ai nom Éliacin.

ATHALIE.

Votre père?

JOAS.

Je suis, dit-on, un orphelin, Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

ATHALIE.

Vous êtes sans parents?

JOAS.

Ils m'ont abandonné.

ATHALIE.

Comment! et depuis quand?

JOAS.

Depuis que je suis né.

ATHALIE.

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

JOAS.

Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.

ATHALIE.

Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

JOAS.

Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

ATHALIE.

Qui vous mit dans ce temple?

JOAS.

Une femme inconnue, Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

ATHALIE.

Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

JOAS.

Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature. Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel, Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

ATHALIE.

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse! La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce Font insensiblement à mon inimitié Succéder... Je serais sensible à la pitié!

ABNER.

Madame, voilà donc cet ennemi terrible? De vos songes menteurs l'imposture est visible, À moins que la pitié, qui semble vous troubler, Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

ATHALIE, _à Joas et à Josabeth_.

Vous sortez?

JOSABETH.

Vous avez entendu sa fortune. Sa présence à la fin pourrait être importune.

ATHALIE, _à Joas_.

Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?

JOAS.

J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi; Dans son livre divin on m'apprend à la lire, Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

ATHALIE.

Que vous dit cette loi?

JOAS.

Que Dieu veut être aimé; Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé; Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide; Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.

ATHALIE.

J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu, À quoi s'occupe-t-il?

JOAS.

Il loue, il bénit Dieu.

ATHALIE.

Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?

JOAS.

Tout profane exercice est banni de son temple.

ATHALIE.

Quels sont donc vos plaisirs?

JOAS.

Quelquefois à l'autel Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.

ATHALIE.

Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux? Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous! Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

JOAS.

Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?

ATHALIE.

Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.

JOAS.

Vous ne le priez point.

ATHALIE.

Vous pourrez le prier.

JOAS.

Je verrais cependant en invoquer un autre.

ATHALIE.

J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre; Ce sont deux puissants dieux.

JOAS.

Il faut craindre le mien; Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.

ATHALIE.

Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

JOAS.

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

ATHALIE.

Ces méchants, qui sont-ils?

JOSABETH.

Eh, Madame! excusez Un enfant.

ATHALIE, _à Josabeth_.

J'aime à voir comme vous l'instruisez... Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire; Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier. Laissez là cet habit, quittez ce vil métier; Je veux vous faire part de toutes mes richesses. Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses. À ma table, partout à mes côtés assis, Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS.

Comme votre fils!

ATHALIE.

Oui... Vous vous taisez?

JOAS.

Quel père Je quitterais! Et pour...

ATHALIE.

Hé bien?

JOAS.

Pour quelle mère!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame; il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David chrétien.

XX

Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?

Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle De Joad et de moi la fameuse querelle, Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir; Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir? Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière, Et mon âme à la cour s'attacha tout entière. J'approchai par degrés de l'oreille des rois, Et bientôt en oracle on érigea ma voix. J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices; Je leur semai de fleurs le bord des précipices; Près de leurs passions rien ne me fut sacré; De mesure et de poids je changeais à leur gré. Autant que de Joad l'inflexible rudesse De leur superbe oreille offensait la mollesse, Autant je les charmais par ma dextérité, Dérobant à leurs yeux la triste vérité, Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables, Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit Par les mains d'Athalie un temple fut construit. Jérusalem pleura de se voir profanée; Des enfants de Lévi la troupe consternée En poussa vers le Ciel des hurlements affreux. Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux, Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise, Et par là de Baal méritai la prêtrise. Par là je me rendis terrible à mon rival; Je ceignis la tiare, et marchai son égal. Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire, Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire Jette encore en mon âme un reste de terreur, Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur. Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance, Et, parmi les débris, le ravage et les morts, À force d'attentats perdre tous mes remords!... Mais voici Josabeth.

Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites. L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur les plis de ses draperies.

JOAD.