Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 5
Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force, de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine, des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.
L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et grandiose à la fois de cette figure.
Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt, et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.
«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je lus.
VIII
Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix, de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»
Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête, appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude, continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir, je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable intérêt pour vous.»
«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants; je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père, quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la scène?»
IX
Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus. «Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «_Prends un siége, Cinna!_» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_, ajouta-t-il en souriant.»
Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus gracieuse que le matin.
«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation, «puisqu'elle te fait pleurer?»
«--Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme. Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet. Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»
«--Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.» Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un long regard de curiosité et de bienveillance.
X
On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»
Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on m'aime.»
XI
À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme un diadème sur son front.
«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.
«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma et moi.
Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du sang!»
--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt, «sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte des Bourbons par sa famille?»
En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était de respecter et de défendre.
Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant sur sa petite colère.
«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»
Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée en entrant.
Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.
XII
Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques, philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: _E pur si muove!_
Mais revenons à _Athalie_.
Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le rôle du grand-prêtre.
«--C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»
Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de Jérusalem!
«--C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être interprété selon son esprit. À chaque chef-d'oeuvre de la scène il faut un chef-d'oeuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à l'oreille d'un siècle. Vous avez été _Tacite_ dans _Britannicus_, vous serez la _Bible_ dans _Athalie_.»
Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma. Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face, presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la famille des rois.
XIII
Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des humiliations.
Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le remède.
Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-coeur un peuple civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.
XIV
Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il avait donnée de la solidité de son trône.
Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était, depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J. Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes faisaient auréole avec les rois.
XV
Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'oeuvre de Racine dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva _Athalie_. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la chambre de préparer une représentation féerique et politique d'_Athalie_.
On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter _Athalie_ avec les choeurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame.
Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres, chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour y assister.
XVI
J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.
La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice, remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.
XVII
Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la _vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des pompes religieuses de Sion.
Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.
Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.
Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.
XVIII
L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que tout le monde entendit pour la première fois.
ABNER.