Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 4
«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_, fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.
Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier prélude à son style sacré.
Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.
LA PIÉTÉ.
Du séjour bienheureux de la Divinité Je descends dans ce lieu par la Grâce habité; L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle, Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints Tout un peuple naissant est formé par mes mains: Je nourris dans son coeur la semence féconde Des vertus dont il doit sanctifier le monde. Un roi qui me protége, un roi victorieux, A commis à mes soins ce dépôt précieux. C'est lui qui rassembla ces colombes timides, Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.
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Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné, Humilier ce front de splendeur couronné.
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Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui, Lorsque des nations à sa perte animées Le Rhin vit tant de fois disperser les armées. Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil; Ils viennent se briser contre le même écueil.
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Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures, Vous qui goûtez ici des délices si pures, S'il permet à son coeur un moment de repos, À vos jeux innocents appelez ce héros; Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse, Et sur l'impiété la foi victorieuse. Et vous, qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions, Profanes amateurs de spectacles frivoles, Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles, Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité: Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.
XXI
Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.
Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône, et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.
ESTHER À ÉLISE.
Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit. Mais il ne put si tôt en bannir la pensée: Vasthi régna longtemps dans son âme offensée. Dans ses vastes États il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher. On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.
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Du triste état des Juifs nuit et jour agite, Il me tira du sein de mon obscurité, Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, _Il me fit d'un empire accepter l'espérance_.
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Le fier Assuérus couronna sa captive, Et le Persan superbe est aux pieds de la juive. Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son triomphe:
Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise; La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.
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Cependant, mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Dans un lieu séparé de profanes témoins Je mets à les former mon étude et mes soins; Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.
Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous ces allusions.
Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de la captivité.
Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.
MARDOCHÉE.
Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains: Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le choeur des jeunes filles reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des combats.
TOUT LE CHOEUR.
Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.
UNE ISRAÉLITE, _seule_.
Arme-toi, viens nous défendre: Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre! Que les méchants apprennent aujourd'hui À craindre ta colère: Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui.
XXII
Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite, des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mme de Maintenon:
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, Et ces profonds respects que la terreur inspire À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, Et fatiguent souvent leur triste possesseur. Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. De l'aimable vertu doux et puissants attraits! Tout respire en Esther l'innocence et la paix. Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres; Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs pour Mardochée.
Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman, sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le coeur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.
Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la nation juive. Le choeur éclate en strophes d'admiration pour Esther et en reconnaissance au Dieu des Juifs.
Relevez, relevez les superbes portiques Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré; Que de l'or le plus pur son autel soit paré, Et que du sein des monts le marbre soit tiré. Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques! Prêtres, préparez vos cantiques!
Que son nom soit béni, que son nom soit chanté; Que l'on célèbre ses ouvrages Au delà du temps et des âges, Au delà de l'éternité!...
XXIII
Voilà _Esther_, ce prélude d'_Athalie_. Comme adulation, c'est un chef-d'oeuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas, dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.
Ce sujet, il le couvait déjà dans _Athalie_.
Nous allons vous faire assister à ce chef-d'oeuvre comme on doit assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!
Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur vibrait encore dans nos oreilles.
Regardez et écoutez!
LAMARTINE.
(_La suite au numéro du mois prochain._)
XIVe ENTRETIEN.
2e de la deuxième Année.
RACINE.--ATHALIE.
(SUITE.)
I
Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien juger d'une oeuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. OEuvre d'art faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir.
Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la plus solennelle représentation d'_Athalie_ qui ait jamais été donnée à l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.
Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois, au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son empreinte. Le jour de cette représentation royale d'_Athalie_ fut pour moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie.
II
De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon grenier de Milly.
Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.
Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.
III
Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs.
Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le travail commencé.
Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon temps.
IV
Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, appelées _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon _Saül_, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.
Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du cinquième étage du grand hôtel du _Maréchal de Richelieu_, rue Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le boulevard.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée et que voici:
«Monsieur et illustre Acteur,
«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée _Saül_. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à mon oeuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.
«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon respect,
«Alphonse de LAMARTINE.»
Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.
V
Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la réponse de vie du grand tragédien.
Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans _Britannicus_, qu'il partait le lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon ouvrage.»
La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.
VI
Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du maître de la maison.
Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte. Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des illusions.
«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en présence de Talma.
VII