Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 3
Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations qu'il devait au roi.
Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant de Boileau.
Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte; Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la postérité ne les lit pas.
XIV
Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'éloquence, qui vient du caractère et du coeur, ne soulevait pas aussi énergiquement cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination. D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait naître qu'avec la liberté.
Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre, bien que son coeur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois, du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père:
«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort froidement:--Je ne suis plus admise à ces mystères.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, «n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.
«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère: «Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y prend?--Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que j'oublie quand je la vois!»
«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:--«C'est une perte, dit le roi, il était bon comédien...--Oui, reprit Boileau, pour faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier: «Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent.--J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est l'homme à qui il n'échappe une sottise?»
Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort. Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune dans le coeur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter. Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:
«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»
Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi. Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son élévation jusqu'au trône.
Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes, les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.
Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.
Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de son siècle. La représentation d'_Andromaque_ de Racine, donnée sur le théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irréprochables où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la sainteté de ces jeunes âmes.
Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge, et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des chefs-d'oeuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent les miracles de la volonté et du génie.
Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une oeuvre mondaine, c'était une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.
XV
Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien, païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme; il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce qu'il imitait.
De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans sa foi.
L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine. Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi qui le fit homme de génie.
Jusqu'à _Esther_ et _Athalie_, nous concevons qu'on accuse ce grand poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après _Esther_ et _Athalie_, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le christianisme fait poésie, c'est l'oeil qui voit, c'est le zèle qui parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute dans ses vers.
La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de langoureuse qu'elle était dans _Andromaque_, dans _Bajazet_ ou dans _Phèdre_, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.
Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'_Esther_ et d'_Athalie_; le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une religion.
XVI
Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au voeu du roi et de Mme de Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands sujets de larmes ou de terreur, tels que _Saül_, par exemple, l'Oreste biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour organes des jeunes filles de seize ans.
D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de Montespan, l'_altière Vasthi_. Elle avait goûté, aimé, protégé la fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute, le triomphe de sa rivale.
On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du coeur qui dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le coeur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.
XVII
Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui était resté toujours plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour avoir beaucoup de religion.
De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Ces deux mauvais vers de son _Art poétique_ étaient toute sa théorie; toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui n'avait foi que dans la routine.
L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'_Esther_. L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les prophètes. Le plan d'_Esther_ fut conçu en quelques nuits. Ce n'était point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque sur le modèle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_.
Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié monastique, sur laquelle _Esther_ était destinée à être représentée, et aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne Assuérus.
XVIII
Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son oeuvre, voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pensée et suivant le coeur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même, l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.
Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre coeur.
XIX
«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans _Esther_; et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.
«_Esther_ fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore effacé.
«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on représenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pièce qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement.
«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au succès de la tragédie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs transplantées_ étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme de Montespan. Cette Esther, qui a _puisé ses jours_ dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon née protestante.
XX
Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:
«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec sublimité!»
Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement à la cour: