Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 21

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Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme qui le veillait, providence domestique de son foyer.

Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir; il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient l'innocence.

XXIII

Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le déboire et le dégoût.

Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et aux belles ivresses.

Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures, mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?

Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur? Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main: voilà ta poésie!

Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830, antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts, et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le _savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_ dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps.

Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin sans mesure,

Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!

les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!

Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.

Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!

La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!

En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes, tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse!

Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.

Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères? Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?

Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du moins avec espérance?

Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens, chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité? Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple? L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la face du globe!

Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!

Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella, fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.

Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie sous les cheveux blancs!

LAMARTINE.

_P. S._ Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour apprendre de lui comment on _délire avec grâce_, et déchires-en ensuite plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable que la littérature des sens.

Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.