Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 20

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Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par un éclat de rire.

Voilà le modèle que _Don Quichotte_ de Cervantès, le _Faust_ de Goethe et le _Don Juan_ de Byron offraient à Alfred de Musset.

_Henri Heine_, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en offrait un bien plus dépravé.

Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de plume de sa patrie.

Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.

_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral, monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste, républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse, dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout, ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est mort enfant!

Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut également malheureux dans ses premières tendresses de coeur.

Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la _Revue de Paris_, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses infortunes!--«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»

Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison, que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs _de Saint-Jean_ les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme boit ses délices et ses larmes.

Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie, entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et tout le monde en souffrit avec elles.

Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne cessera pas de descendre. La Destinée est femme.

Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était une religion du coeur, notre premier maître de philosophie, c'est un chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce ne firent que des Anacréons, les belles _Délies_ de Rome ne firent que des Tibulles, les _Éléonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne brûler que des parfums.

XIX

Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le génie d'un jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où l'amour des _Béatrice_, des _Laure_ et des _Léonore_ avait transfiguré le Tasse, le Dante et Pétrarque.

Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On l'appelait sur la terre la _Malibran_; on l'appelle sans doute au ciel la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.

Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, de toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous reste une croix!»

Une croix et l'oubli, la nuit et le silence! Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense, C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin, Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance, De tant d'accords si doux, d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain!

N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge, Tu traversais l'Europe, une lyre à la main, Dans la mer, en riant, te jetant à la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?

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Hélas! Marietta, tu nous restais encore; Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore, Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur, Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur: Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!

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Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie! Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain. Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin!

XX

Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.

Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme dans la voix ébranlait le coeur, dont les regards répandaient plus de lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et par la voix!

Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.

Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il s'endormait et se réveillait avec elle.

Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.

Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort. Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait. Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle Alfred de Musset couvrit tout.

Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le _Sursum corda_ qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie de Cimarosa!

Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint, ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle; mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce soit une indiscrétion de la rappeler.»

M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer, mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset immortel d'Italie.

XXI

Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un amour, une foi, un caractère.

Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour, un amour de _Béatrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de Musset.

Ses oeuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et politiques, sa profession ironique adressée à un ami.

«Vous me demandez si j'aime ma patrie? Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

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«Vous me demandez si je suis catholique? Oui, j'aime fort aussi les dieux....

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«Vous me demandez si j'aime la sagesse? Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.

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«J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse. J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»

Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance matérielle.

«As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»

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Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses oeuvres, son sonnet d'adieu à ce bas monde:

Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page. Mon livre cette fois se ferme moins gaiement; En vérité, ce siècle est un mauvais moment.

Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre âge. Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

La politique, hélas! voilà notre misère. Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire. Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.

Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire. Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre, Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance même perceptible au génie; ces moeurs délicieuses, mais toujours légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un homme fait de la littérature.

La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non, Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination. Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme: tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce ne furent jamais des vices de coeur.

Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître, disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence de ces trois qualités donne à l'ensemble des oeuvres de Musset quelque chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres séduisent et caressent l'esprit.

Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté des moeurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.

Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages légers de cet émule en poésie.

Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facéties presque toujours sacriléges de _Heine_, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du coeur humain! Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix plus grinçante de _Heine_ le _poëte réprouvé_ de cette école, nous dire, en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles et des plus tristes choses de la vie!

Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire n'est pas le ricanement.

XXII

Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses _Nuits_ que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient restées pieusement fidèles.

La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent, à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!»