Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 2

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La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes, entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la mort. C'est ainsi que le futur poëte d'_Athalie_ fut imbibé dès sa tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne qui s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.

Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon, sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires. Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et le traitait en fils plus qu'en disciple.

La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles.

«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu, mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi aussi mon Tacite in-folio.»

VII

Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire, aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du coeur humain.

Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature, un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques. Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art, et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier, un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de renaissance, non de création, original plus tard, mais original seulement par la perfection.

Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias, celle de Raphaël, celle de Racine? Passons:

VIII

Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin. Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce neveu serait entré dans l'Église.

Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et précipitèrent son retour à Paris.

C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé, l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint, par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie, souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.

Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival était né au poëte vieilli du _Cid_.

IX

L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'_Alexandre le Grand_, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman chevaleresque de Mlle de Scudéri. L'élégance de la versification et les allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter par lui-même.

Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que dans _Andromaque_. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans _Britannicus_, qu'il donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. _Bérénice_, qui suivit _Britannicus_, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer l'amour et le langage d'un héros. _Bajazet_ offre des beautés supérieures, mais corrompues par la ridicule application des moeurs galantes d'une cour française aux moeurs des Ottomans. _Mithridate_, _Iphigénie_, _Phèdre_ enfin, son chef-d'oeuvre profane, élevèrent le nom du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons ailleurs _Phèdre_, la plus immortelle de ces oeuvres. Nous montrerons ce que ce génie éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de l'antiquité grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé et surpassé ses modèles.

Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures oeuvres.

X

Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère, n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit de Boileau son ami.

Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui soumettant la tragédie d'_Alexandre_, lui avait répondu ce que nous lui aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et à distance la nature de son génie: «qu'il avait un admirable talent de poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et concentré de la tragédie.»

Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la faiblesse d'un homme hors de combat.

Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent fastidieuse.

Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de la tragédie.

La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.

La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui sont à peu près interdits. Lacune immense dans son oeuvre! Que feraient Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage?

Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, sous la main de la pitié ou de la terreur.

Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du coeur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.

Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le cadre même de son oeuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?

Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui assignait en réalité la meilleure part du génie.

XI

Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.

Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et la popularité d'une comédienne accomplie.

L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs âmes.

XII

Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.

Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui remue les passions, comme une institution entièrement opposée au christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte au théâtre.

Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école, avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses vers.»

Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de fou qui se donnait pour prophète.

La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.

«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»

Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.

«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»

Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des _Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance aurait immortalisé l'agression.

La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la cour et de la foi.

Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que sa religion pour toute gloire.

Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000 livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»

Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de 500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000 livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.

La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges, ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir. Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se confondait presque avec une vertu.

XIII