Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 19
La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune, j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe, pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune. J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins la tendresse de leur coeur que celle du mien.»
X
Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les perspectives en arrière du bonheur passé.
Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle en anglais _humour_; cette qualité du style ou de la conversation, qui n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit, d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la plume rend quelquefois la main lourde.
L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle, il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.
XI
Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant, selon lui, que de faire sourire ses amis.
Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose. «Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»
Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille bibliothèque de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, prose, correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire et d'Alfred de Musset.
Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée _Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt_. C'est certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques, Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties. Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour et de bon goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du grec l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les Athéniens.
En recherchant bien dans la littérature française le type original et l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté. Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et plus rapprochés de nous.
Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître. Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.
XII
Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de lui, intitulé _Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau_, atteste à la fois son enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des _Confessions_. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré, aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait déjà à ses vers ce tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames légers de son petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le génie comme dans la fortune. En remontant avec attention le cours des générations dans les plus humbles familles, on retrouve presque toujours dans la première goutte du sang la source de la dernière. Il y a une révélation dans la généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les hommes de tous les siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins une signification. Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut l'honorer au contraire, car il y a une noblesse de sentiments et de moeurs dans toutes les conditions, et toutes les familles ont des ancêtres sous le chaume comme dans le palais.
XIII
Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études. L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des étudiants de Paris; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais par cette indolence qui n'est une grâce que parce qu'elle plie.
Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire de Wakefield, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche jaillir en étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à prolonger le souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore dans les entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons jamais vu remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de ces inutilités nécessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme et du talent qui faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit. _Molle atque facetum!_
XIV
Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif, des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, eu fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poëtes complétaient sa figure.
Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un jour un nom d'homme.
Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles comptent doubles pour les hommes de plaisir.
Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie inspirait.
Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle; il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou s'il s'accuse du sien:
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.
XV
C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou redescendre. On y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne, mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.
Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois Hamilton, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse. La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.
Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un véritable génie des circonstances dans ce parti pris.
De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger, d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800. Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir faire de nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première enfance. À l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui, malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais.
De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire, avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M. de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre, classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers, épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec M. Cousin, académique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac, humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy, Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.
Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique, philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des autres, une faible partie:
_Et quorum pars parva fui._
Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux vers.
XVI
Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies intitulées: _Don Paez_, _Madrid_, _Portia_, _Mardoche_, _les Marrons du feu_, la _Ballade à la lune_, tout un volume enfin dont le plus grand mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française.
Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui. Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile. Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse, mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du coeur humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de cendres, des décombres d'une société; ainsi le voulaient nos propres coeurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des regrets.
Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette _fastidiosité_ du sublime et du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de coeur, qui se moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les _castagnettes_ font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.
Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire; puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le monde demanda du _Musset_ comme tout le monde avait demandé autrefois du Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et capricieuses de son fragile instrument.
XVII
Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse, est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme, rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème, c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et des larmes.
Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en Allemagne, et ensuite à Paris.
Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident, écrivait maintenant son poëme burlesque de _Don Juan_, apostasie quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de son génie. _Don Juan_, précisément parce que c'était un scandale, avait un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes, pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se croyait capable d'écrire des _Haïdé_, parce qu'on se sentait très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte anglais.
Le sujet de _Don Juan_ a été et sera mille fois encore l'éternelle tentation des imaginations poétiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine, puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?
XVIII
Le type véritablement original de _Don Juan_ est né le jour où la chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est le véritable père de _Don Juan_; le jour où l'on a commencé à railler l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, après avoir amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce caractère. Ils en ont fait un _Lucifer_ déguisé en amant pour séduire et pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe l'a rajeuni dans son _Faust_, tragédie épique et merveilleuse, où l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir attendri Satan.