Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 18

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Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des tombes.

LAMARTINE.

XVIIIe ENTRETIEN.

6e de la deuxième Année.

LITTÉRATURE LÉGÈRE.

ALFRED DE MUSSET.

I

Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...

Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.

La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous étions encore poëte, nous dirions:

«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits, précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les ramasse.

«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.

«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques, les voluptueux et les amants.

«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.»

De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce, _Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_, _Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine, abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la littérature.

II

Nous avons dit tout à l'heure: «VIVE LA JEUNESSE, À CONDITION QU'ELLE NE DURE PAS TOUTE LA VIE!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.

La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin un jour ce qu'elle a promis.

Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du matin dans le coeur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau, comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas voir les tombeaux, le sentier de la vie.

Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer, les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile, philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme, ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle, morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans le coeur et dans la main.

Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur ses épaules courbées?

Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence, dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe; le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte au ciel ni espérance, ni désirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus lugubre des tristesses.

III

Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'oeil sur la jeunesse, sur la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux sources de _Chiraz_ qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les paroles, mais voici le sens:

«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et solidifié tes ondes babillardes.--Oui, me répondait la petite onde fugitive, mais Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»

Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des poëtes!

IV

Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe. Ils appellent ce genre de littérature, le genre _semi-sérieux_, genre éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_.

«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la première page de son livre. C'était un caractère _semi-sérieux_; c'est ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'oeuvre et cette espèce d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus original et le plus achevé, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre.

«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible; en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au sanglot qui déchire le coeur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une philosophie supérieure à ses propres impressions.»

V

La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit et, faut-il tout dire? la littérature des sens.

Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.

Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de notre nature.

La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes, fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait Mirabeau, son _métier gaiement_.

L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont _Horace_, le poëte sobre de la treille, disait:

_Nardi parvus onyx eliciet cadum._

VI

Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif, amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux, légèrement grisé de la séve du coeur ou de la séve du raisin; rien n'est si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre du pin qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui chante à vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où chante le rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main la coupe où chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse du buveur insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque futile qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature et tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre coeur humain, que ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à Béranger, et depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours.

La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du _Tasse_, qui venait de visiter la Touraine:

... _La terra dolce e ieve Simile a se gli habitator produce!_

«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même caractère que son sol!»

VII

Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit Horace:

... _Epicuri de grege porcum!_

mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux égouts le festin!

Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont: Hamilton, l'auteur des _Mémoires du comte de Grammont_, et Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en France.

Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux débauchés du _temple_, puis le Voltaire des poésies légères, des facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.

Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et Alfred de Musset; coeurs de même grâce, esprits de même séve, philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.

VIII

Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset, les _Mémoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style. Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre, c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.

On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.

IX

Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.

Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la _Fronde_, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse licence de sa vie.

De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II. Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté, plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.

Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne.

L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit toujours productif du philosophe français.

La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le coeur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.