Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 17

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D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M. _Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième siècle._

Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration extatique à notre monde de discorde et de contention.

Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y faisait de divins songes.

Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique au treizième siècle_.

L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant ses pas.

Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.

XXVI

On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.

C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui, Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine. Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de parler des choses de l'esprit.

«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique, celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir avait donc sa place marquée dans le temps.»

«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce. Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de l'amour, et Dante fut poëte.»

«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!» Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de voiler à demi sous des allusions symboliques.»

«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique. Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le _Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée. Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.

«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là, comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de _la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»

XXVII

M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de _la Divine Comédie_ par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette étrange composition.

«L'oeuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine. «Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire, de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est proposée.»

XXVIII

D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans quelques formes de l'imagination christianisée du temps.

Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte et les lambeaux de son premier costume.

Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant esprit.

Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie, de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé _le Songe de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.

«Parmi les réminiscences qui ont inspiré _la Divine Comédie_, celles de Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît le récit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret, et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de son traité _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.

«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des hommes.

«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes, nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les oeuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et l'harmonie dans la confusion.»

XXIX

Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte favori en laissant sur la terre la _Béatrice_ de ses inspirations et de son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le même but: la science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de coeurs n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui répond:

...... Esser conviene Amor sementa in voi d'ogni virtute.

(CHANT 17e _du Purgatoire_.)

«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»

La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne, Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui?

Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut lire sans attendrissement le prologue inachevé de son oeuvre.

«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit, au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le coeur un moment lui manqua; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les oeuvres...»

XXX

Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable psaume d'agonie chanté sur les tombes du _Campo santo_.

«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.

«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.

«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.

«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.

«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres; si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!

«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être, Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»

XXXI

Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.» Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le rivage de la France.

Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante, Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du coeur.

Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres. C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des opinions posthumes ou des allusions mortes.