Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 16

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Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec _la Divine Comédie_ du Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'oeil du poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une chose: le poëte.

Le _Dante_ ou le _Tasse_, ou _Pétrarque_ pouvaient, peut-être, exécuter cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi, disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une telle conception sans la puissance de l'enfanter.

XVI

Revenons au Dante.

En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.

C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le fait.

Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le journal _le Siècle_, quelques pages légères de notes intimes _sur nos lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son poëme.

Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de cette étude approfondie sur le _Dante_ et sur son poëme, que ce que nous pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous écrivions dans _le Siècle_. Nous définissons le Dante: _Un homme plus grand que son poëme._

Voici le crime; lisez.

«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous pensons.

«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis_, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui les goûte. Quand le poëte est _un grand homme_ comme le Dante, le poëte survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme (_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées.

«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité ne le comprend pas.» _Je vous remercie_, écrit Voltaire, _d'avoir eu le courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc._ Nous n'avons rien dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du _Siècle_.

«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement toscan, du _Dante_ était une espèce de satire vengeresse du poëte et de l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en le ravalant à ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas oeuvre de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute cette chronique rimée de la place du _Vieux-Palais_ à Florence.

«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre, comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice!

«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de la poésie_, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais poëme!»

XVII

On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.

Je poursuivais, dans cette note du _Siècle_, la même pensée; je citais en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd, et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi. C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale répercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-même contre un autre coeur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a là une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante avait aimé. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.

«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»

Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet entretien, je m'écrie:

«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»

Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout à l'heure, je m'écrie en finissant:

«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (_Siècle_, numéro du 20 décembre 1856.)

XVIII

Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça autrefois le bras?»

Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!

Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?

Reprenons le sujet.

XIX

Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un, _l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, poëmes pleins de tant de splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs français ont données du sens métaphysique de _la Divine Comédie_.

Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art poétique_, ou, s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier (chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une _monstruosité_ poétique.

Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'église de _Santa Croce_ à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante! Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la terre qu'il a le plus aimée.

XX

La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général _Miollis_, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud. Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de souverains électifs et transitoires.

M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine. Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective qu'on appelle le _Sacré Collége_, il les avait vu arriver à Rome, y remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes affaires.

Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la mort de la poussière des livres.

M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son laurier.

XXI

À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la captivité de Pie VI à Savone.

Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un, selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps ce livre ne m'a pas quitté.

XXII

Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un compatriote du Dante. Le sens de _la Divine Comédie_ coule, pour ainsi dire, dans les veines des Italiens. _Barbarus hic ego sum_, devons-nous dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»

Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée (car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de son excellente interprétation.

Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps, et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'oeuvre.

XXIII

M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de _la Divine Comédie_. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières veilles d'écrivain à une traduction de Milton.

Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu compte du génie des langues.

Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment, cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre, vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même en vous liant comme un boeuf servile au joug parallèle du mot à mot. C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.

XXIV

Un autre jeune traducteur de _la Divine Comédie_ tente en ce moment une oeuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il y réussit.

Nous voulons parler de la traduction de _la Divine Comédie_ en vers français, par M. Louis Ratisbonne.

Malgré le prodigieux effort de talent et de langue nécessaire pour traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du Dante. Ce chef-d'oeuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain est tout à la fois un chef-d'oeuvre d'intelligence de son modèle. M. Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des _Géorgiques_ de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.

XXV