Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 15

Chapter 153,837 wordsPublic domain

Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie, tantôt à Padoue chez les _Malespina_, tantôt à Vérone chez les _Scaligieri_, tyrans de la ville, tantôt chez les _Scala_, tyrans d'une autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, _Guido Novello de Polenta_, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (_la pineta_) qui s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau. Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les gémissements des pins de la _pineta_ et des vagues sans repos sur la grève.

VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit, à _la taille haute et courbée, au visage long et pâle, à l'oeil voilé par la réflexion intérieure_, comme ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique, politique et _némésien_ de son âge avancé. L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du coeur.

La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses oeuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses oeuvres et de sa pensée.

Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il écrivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il commença à l'écrire.

Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde invisible.

En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son coeur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la chanter.--Nous la lirons bientôt ensemble.

VIII

Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.

L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne. Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés, les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.

Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.

Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés! Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte, je serai le prophète de la divine rétribution!»

Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.

IX

On le voit, cette conception de l'épopée de _la Divine Comédie_ (titre de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire saillir, le livre à la main, sous vos yeux.

Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de _la Divine Comédie_.

Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel, intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle, jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité, le souverain beau, le souverain bien.

X

Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses existences d'épreuves.

C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein, ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire à cet enfantement.

Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_, l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.

XI

À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain, après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à _Molo di Gaete_, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts _Penthélique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.

J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la nature.

C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.

Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux, monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et qui s'effeuillent à leurs pieds!

XII

Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la contemplation intérieure d'une tout autre nature.

Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther, pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme, sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je ne voyais plus de si haut.

Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses oeuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles, soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par le doigt divin; leur apparition à l'oeil de l'astronomie, comme si le ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis symbolique de _la Divine Comédie_ des terres et des cieux;

Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son oeuvre:

Nel mezzo del cammin di nostra vita,

et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la porte lumineuse.

XIII

«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!» Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.

Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes intelligences.

Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la chaleur, qui me descendait de l'esprit au coeur, du coeur aux sens; j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.

XIV

En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge, d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres, Dieu.

Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre. Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie!

XV