Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 14

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La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de lui. «_Dieu fit l'homme à son image._» On pourrait dire encore: «_Dieu fit toute chose à son image._» Or Dieu est le grand logicien par excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux oeuvres de l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et intime qui préside et doit présider à toute création de notre intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire: Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné; cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité, ou cela est dans la chimère.

Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des oeuvres d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule, comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent, les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles, leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le dépassez.»

Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de joindre l'exemple à la leçon et de produire des oeuvres de talent irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable exécutant.

XXVIII

La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et du bon sens dans l'art d'écrire.

De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les littératures des nations contemporaines.

La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette direction que la France allait donner dans les lettres, dans la philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le premier à la France.

N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.

LAMARTINE.

XVIIe ENTRETIEN.

5e de la deuxième Année.

LITTÉRATURE ITALIENNE.

DANTE.

I

De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse, l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour; trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'oeuvres secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie. _Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales, telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare, Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes.

Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité, la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là, dominée partout; mais c'est l'Italie!

Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers romain.

Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme: le Dante.

II

Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait, tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit Tertullien, tout s'en va.

Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais de leurs racines. Ce furent les _Vêpres siciliennes_ du paganisme, le 1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle opprime à son tour.

On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes, d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la Littérature italienne_, cite le décret du concile de Carthage qui interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme; il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même, ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne, d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la sincérité et de l'intégrité de leur foi.»

À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident, l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration, parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé, recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua, par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.

III

Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.

Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins: l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes; l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!

Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait, malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté. C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore, car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober, comme l'aigle, ses oeufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laissé dans ses vases, dans ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race, dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante, les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.

IV

Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.

La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être écrite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant gouverné par les papes.

Voilà pour la langue.

Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.

Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.

C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son coeur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la pensée humaine.

V

Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était _Alighieri_. Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques poëtes toscans qui commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, cette éternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant l'âge des passions terrestres.

Élevé dans la familiarité de la noble famille des _Portinari_, amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.

Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; c'étaient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa seconde voix.

Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa mère _Bella_, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de plus à Florence.

VI

Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des poëtes.

Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république, assailli d'un côté par les _blancs_, de l'autre par les _noirs_, dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.

Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la ravage et la rase, comme _Clodius_ avait fait de celle de Cicéron, le modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un second jugement populaire le condamne à mourir par le feu!

Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs citoyens.