Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 13

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Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris, l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.

Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à _Lucretile_.

Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines; La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés, Et de noyers souvent du passant insultés. La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée, Se présente au dehors de murs environnée. Le soleil en naissant la regarde d'abord, Et le mont la défend des outrages du nord. C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs: Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.

. . . . . . . . . . . . . . .

Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que pour jamais, foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!

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N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?

N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:

_Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?_

Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.

Écoutez comme il continue dans le même style:

Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même à l'ombre retiré! Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée N'a jamais enivré d'une vaine fumée!

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Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices, Et du peuple inconstant il brave les caprices.

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On le presse de produire encore; il répond

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Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois. Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues, Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!

Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait laissé mourir quelques jours avant Molière.

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...

on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;

Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains, La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

. . . . . . . . . . . . . . .

Je soulève pour toi l'équitable avenir.

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XX

Son poëme de l'_Art poétique_, froide et prosaïque imitation d'Horace, dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages. C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant, quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme de l'_Art poétique_ qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.

Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par elle dans son ciel; MUSA PEDESTRIS! poésie pédestre, qui ne bronche pas, mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence même pour raisonner.

XXI

C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous voulons parler de son poëme héroï-comique du _Lutrin_. Jusqu'à cette oeuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.

Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la _Sècchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée; le poëte anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enlevée_, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orléans_; et Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son poëme moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la poésie par le _burlesque_ devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.

XXII

Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le _Cervantès_ poétique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_ italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.

On connaît le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de Virgile, mais c'est une parodie.

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle, Paris voyait fleurir son antique chapelle; Ses chanoines vermeils et brillants de santé S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté. Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéants faisaient chanter matines, Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu À des chantres gagés le soin de louer Dieu; Quand la Discorde, encor toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.

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Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée, S'élève un lit de plume à grands frais amassée; Quatre rideaux pompeux par un double contour En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence; C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage; Son menton sur son sein descend à double étage, Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en dire autant de presque tous les vers du poëme:

Lui-même le premier, pour honorer la troupe, D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe; Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant, La cruche au large ventre est vide en un instant.

Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue. Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la mollesse?

L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse, Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse; C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour; Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour; L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines, L'autre broie en riant le vermillon des moines. La volupté la sert avec des yeux dévots, Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.

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À ce triste discours, qu'un long soupir achève, La Mollesse en pleurant sur un bras se relève, Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.

Elle regrette le temps

Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.

On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre boeufs attelés d'un pas tranquille et lent Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:

Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée, Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les poëtes) à produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le silence et l'assoupissement des sensations!

Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux, religieux ou héroïque, il aurait fait une oeuvre immortelle au lieu d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché l'émotion au coeur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit, l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui avait refusé la source des larmes.

XXIII

Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit probe et droit, c'était de plus un coeur courageux et honnête. Sa constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité des partis, ni par la disgrâce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son temps: la postérité.

Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des coeurs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.

XXIV

À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'oeuvre littéraire de cette longue vie.

On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique. Quand on a lu _Ronsard_, _Malherbe_, les imitations bibliques de _Jean-Baptiste Rousseau_, quelques strophes de _Pompignan_, quelques stances inimitées et inimitables de _Gilbert_, quelques odes vraiment pindariques de _Lebrun_, enfin les odes d'_Hugo_ et de ses contemporains de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis.

Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres: «Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte, folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais coupables!

XXV

Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.

Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.

«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,» écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_, digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de _Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché de Cambrai.»

On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce refrain des petites vies comme des grandes:

«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade, vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un malheureux souvenir de ce que j'ai été.»

Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire de la postérité.

Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours. Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.

Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes, comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau comme poëte.

Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous, très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités, les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique, c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et copiste.

XXVI

Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.

Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit; mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a plus d'autre qui serve.

Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: _la critique est la logique des arts_, de l'art de penser et d'écrire comme de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie, le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties, monstrueuses dans l'ensemble. Ses oeuvres, tombant à chaque instant dans le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance, ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de l'homme.

XXVII