Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 12

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Et moi je fais trembler dans mes derniers moments Et les pédants jaloux, et les petits tyrans. J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire; Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire! Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras. Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée La main qui nous peignit l'épouse de Thésée. Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement Aux badauds effarés dire mon sentiment; Je veux le dire encor dans les royaumes sombres: S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres! À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu, M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu, Secondé de Ninon, dont je fus légataire. J'adoucirai les traits de ton humeur austère. Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau; Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!

On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui qu'il nomme l'_oracle du goût_, dans un temps où le génie français était né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de Rambouillet.

XII

Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.

Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie.

Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.

Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies, et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des espérances au delà du tombeau.

Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.

XIII

Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du _Tasse_, du _Pétrarque_, de l'_Arioste_, presque du _Pindare_; il y avait aussi de l'_Horace_. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde enfance, qui n'a pas l'inexpérience et la naïveté vraie de la première, pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en mignardise, en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un grand peuple.

XIV

À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet, et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque, pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse et très-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres écrivains estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par _la camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du gouvernement.

Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molière_, aux _Bossuet_, aux _Fénelon_, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.

C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant tout sur les génies de son siècle.

XV

C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV, c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire. Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre les adulateurs ordinaires du prince.

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse, Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux, Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux, Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû; Mais je sais peu louer. . . . . . . .

Je mesure mon vol à mon faible génie, Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Qui d'un indigne encens profanent tes autels, Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène, Osent chanter ton nom sans force et sans haleine, Et qui vont tous les jours d'une importune voix T'ennuyer du récit de tes propres exploits. . . . . . . . . . . . . . . .

C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire; Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté, Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers, Pourrir dans la poussière à la merci des vers! Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.

Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début, qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne.

Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau, capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine, Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil envieux.

XVI

Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité, clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.

On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le _molle et facetum_, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût, comme la décence des actes est la délicatesse du coeur. Il ne donnait point au français, comme son prédécesseur _Régnier_, l'effronterie du latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux.

XVII

La première de ses satires, qui suivit son _Épître au Roi_, n'est qu'une déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée aux moeurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.

J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,

n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau, qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale contre son coeur:

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le salaire de la flatterie.

La seconde satire est adressée à Molière:

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine, Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!

Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain. Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs. Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.

Ah! maudit soit celui dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers enferma la pensée, Et, donnant à l'esprit une étroite prison, Voulut avec la rime enchaîner la raison! Sans ce métier, fatal au repos de ma vie, Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie; Mon coeur, exempt de soins, libre de passion, Sait donner une borne à mon ambition. Évitant des grandeurs la présence importune, Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.

La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de Boileau.

Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui. Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui peuple les cours.

Que maudit soit le jour où cette vanité Vint ici de nos moeurs souiller la pureté! Dans les temps bien heureux du monde en son enfance, Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence, Chacun vivait content et sous d'égales lois; Le mérite y faisait la noblesse et les rois, Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre, Un héros de soi-même empruntait tout son lustre; Mais enfin par le temps le mérite avili Vit l'honneur en roture et le vice ennobli, Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse, Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.

La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de très-beaux vers sur le métier du satiriste:

Muse, changeons de style et quittons la satire; C'est un méchant métier que celui de médire; À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal: Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. Le poëte aveuglé d'une telle manie En courant à l'honneur trouve l'ignominie, Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur, A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.

Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cèdent pas au latin le plus ferme.

Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher. Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher! --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu répliques! --À peine le soleil fait ouvrir les boutiques. --N'importe, lève-toi!--Pourquoi faire, après tout? --Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre. --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer! --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser Il ne faut épargner ni crime ni parjure, Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure, Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet, N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet, Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge, De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge. --Et pourquoi cette épargne enfin?--L'ignores-tu? Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu, Profitant d'un trésor en tes mains inutile, De son train quelque jour embarrasse la ville! --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!

Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre sa diction un peu froide.

Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!...

est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.

La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et tous les engouements d'un siècle.

La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure, l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de _Médora_ ou de _Gulnare_, sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du coeur. Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau. Dépourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_équivoque_, de l'appui des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose, péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa monotonie.

XVIII

De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier. On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer ingénieux sans être méchant.

À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile négligence, ces grâces du génie au repos.

La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la philosophie de Sénèque:

. . . . . . En vain aux conquérants L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs; Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires; Chaque siècle est fécond en heureux téméraires, Chaque climat produit ces favoris de Mars: La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars! Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides? Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets, Sache en un calme heureux maintenir ses sujets, Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, Il faut pour le trouver courir toute l'histoire. La terre compte peu de ces rois bienfaisants; Le Ciel à les former se prépare longtemps. Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée, Qui rendit de son joug l'univers amoureux, Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux; Qui soupirait le soir si sa main fortunée N'avait par des bienfaits signalé sa journée. Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!

Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de _Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique.

L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses ennemis.

J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,

Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage. Maintenant que le temps a mûri mes désirs, Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs, S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre, J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre. Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable; Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés: Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés. Qu'à son gré désormais la Fortune me joue; On me verra dormir au branle de sa roue!

Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens, et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun écrivain de tous nos siècles français?

XIX