Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 11
Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens. Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert, large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon des idées.
De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque, l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit. Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons: la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.
V
Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français contemporain.
Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme. Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.
La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine, de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme; une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate rarement pour aimer les hommes.
VI
Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.
En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité. L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le faire frémir de ses crimes.
La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de _Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps, _Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine; elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.
C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du marché de Florence:
Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire, Le sanglier, frappé de mort, Est là, tout palpitant, étendu sur la terre, Et sous le soleil qui le mord; Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée, Ne bougeant plus en ses liens, Il meurt, et que la trompe a sonné la curée À toute la meute des chiens; Toute la meute, alors, comme une vague immense, Bondit; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance Ses larges crocs pour le festin. Et puis vient la cohue, et les abois féroces Roulent de vallons en vallons; Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses, Tout s'élance, et tout crie: Allons! Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène, Allons! allons! les chiens sont rois! Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine, Nos coups de dents et nos abois. Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille Et qui se pende à notre cou; Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille, Et gorgeons-nous tout notre soûl! Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche, Fouillent ces flancs à plein museau, Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche, Car chacun en veut un morceau; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne Avec un os demi rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne, Jalouse et le poil allongé, Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne, Son os dans les dents arrêté, Et lui crie, en jetant son quartier de charogne: «Voici ma part de royauté!»
1830.
De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.
Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait, il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,» répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»
Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.
Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire. Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue, mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.
VII
Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.
Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa bonté.
Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le _Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un érudit!
VIII
Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique: il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris, contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes thèmes pour un vrai génie satirique.
IX
Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de liberté sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies, pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de Domitien. Et écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait été relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, favori de l'empereur!
Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal, on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de l'indignation aussi sonore que celle du Romain:
Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Étincellent pourtant de sublimes beautés: Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs; Ou que, poussant à bout la luxure latine, Aux portefaix de Rome il vende Messaline! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Juvénal était le _Caton d'Utique_ des poëtes; Boileau pouvait bien admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à l'imiter. Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et d'ami d'un autre Mécène.
Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le tableau des moeurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; peintures plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la chasteté du langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la poésie par une religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de la chair, scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jeté un voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait pu supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'étaient les impudicités et les égouts de la langue.
À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux horreurs de ces vices, était véritablement un écrivain de premier ordre dans la force comme dans la grâce. Il a même des sensibilités qu'on ne rencontre jamais dans le satiriste français, telles, par exemple, que ce tableau des mélancolies et des isolements de la vieillesse dans la dixième satire.
«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homère, atteignit les années de la corneille dans une constance de félicité sans éclipse, heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourné la mort pendant tant de révolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des Parques à couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son cher Archiloque pétiller sous la flamme du bûcher funèbre!... Car il s'adresse à tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel crime il a mérité du sort le supplice d'une vie si prolongée. Ainsi Pélée, quand il pleurait son fils Achille enlevé à sa tendresse... Si, avant la subversion de sa ville de Troie, Priam fût descendu chez les ombres, Hector, son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de ses autres frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes gémissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les vêtements déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et l'Asie renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes, et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui tend à la hache de son maître un cou mince et décharné par le travail, pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»
«_Ab ingrato jam fastiditus aratro!_»
De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de semblables dans le satiriste français.
Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de la retraite si chères aux poëtes.
«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à _Sora_ ou à _Frosinone_ une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde, désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le possesseur d'une habitation champêtre.»
Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives. L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps; triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le verse ont tous les deux la même patrie?»
Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres, un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres réchauffés.»
X
Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient sa belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un grand amour des choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les plus scandaleux d'expression contre le vice.
XI
Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.
Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères, reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:
Boileau, correct auteur de solides écrits, Zoïle de Quinault et flatteur de Louis, Mais oracle du goût dans cet art difficile Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile, Dans la cour du Palais je naquis ton voisin; De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin: Siècle de grands talents bien plus que de lumière. Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière. Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil. Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance, Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance. Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis, À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis, Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères, Couronné de lauriers t'envoyer aux galères; Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, Et du sel de tes vers la piquante âcreté. Louis avait du goût, Louis aimait la gloire; Il voulut que ta muse assurât sa mémoire, Et, satirique heureux, par ton prince avoué, Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!
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