Cours familier de Littérature - Volume 03
Chapter 10
Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le coeur de l'homme par la vue des lieux où il fut heureux!
Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.
Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.
Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congédier.
Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon coeur que j'y avais senties, écrites ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.
J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette nécessité ne fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.
C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de loin, près de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.
Toutes les fois que j'arrive à _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres d'esprit, les pertes de coeur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque chose.
Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...
Un bruit m'avait fait lever en sursaut.
C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans avoir osé regarder le pauvre père!
J'ai passé la soirée à vous écrire: ce coeur a besoin de crier quand il est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu!
LAMARTINE.
XVIe ENTRETIEN.
4e de la deuxième Année.
BOILEAU.
I
Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à Mme de Sévigné, ces éternels survivants d'un siècle mort.
Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque _Narsès_ de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux qualités natives du génie français?
C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme d'achoppement, Boileau.
II
Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs oeuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître, toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce qui le respire.
Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique national et qui arrêterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union, dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et par porter la fécondité dans les deux partis.
Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est à Dieu.
III
Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.
L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la création.
La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation, civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.
L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.
La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité, philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture, marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence humaine.
Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.
L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de _beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui, en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui, l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du beau. L'Italien est un amant du beau.
L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.
L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique, ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été jusqu'ici un chevalier et un moine.
Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique des temps modernes.
L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans _Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né, comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante, qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que par son nom: l'Anglais est un Anglais.
L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie, s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans ancêtres sur un continent sans passé:
_Prolem sine matre creatam!_
La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme, pour ses actes plus que pour ses oeuvres.
Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de l'Angleterre.
Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur, qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.
Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût, c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas. Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.
Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues, c'est d'être conforme au bon sens.
Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages, qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie, qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre d'intelligences que le génie lui-même.
IV