Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 9
Non, la révolution française n'est point un accident; c'est la méconnaître et la rétrécir, que d'appeler hasard ou malheur ce qui fut réflexion et volonté en elle. Sa cause ne fut point dans des hasards; elle fut dans une pensée: cette pensée, rapide et universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays où la main est si près de la tête, s'était développée d'abord dans sa littérature. Ce pays est si intellectuel, que ses écrivains le gouvernent plus véritablement que ses ministres. Ses rois donnent leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses écrivains qui donnent leur esprit aux règnes. Il y a une république dans cette monarchie; c'est la république de la pensée. La France bien considérée est le gouvernement des lettres. Voilà pourquoi il ne faut jamais y désespérer de la liberté. Les baïonnettes elles-mêmes, comme on l'a dit, sont intelligentes; les armes y obéissent à leur insu à la tête plutôt qu'à la main.
XIV
Ne remontons pas, en risquant de nous égarer, plus haut qu'un siècle dans la recherche des causes de la révolution. Les uns la trouvent dans la réforme protestante, les autres dans la destruction de la grande féodalité par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-là dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans trop y croire.
La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin du moyen âge contre lui-même, mouvement qui ne portait en soi qu'une révolte, mais point de lumière et peu de liberté.
L'esprit des parlements n'est à nos yeux qu'un esprit de corps qui bornait son indépendance à lui-même.
L'extinction de la grande féodalité par les rois ne fut qu'une concentration ambitieuse et sanglante de la monarchie contre des vassaux trop puissants pour la couronne.
La bourgeoisie ne fut qu'une croissance naturelle qui donne une tête aux peuples quand le corps est formé; elle portait en elle le travail, l'aisance, le commerce, les industries, toutes choses matérielles; elle ne portait pas encore la pensée.
Or, la révolution était une pensée.
Quelle était cette pensée? On la voit croître d'écrivain en écrivain, de livre en livre avec la littérature jusque dans l'antichambre du plus antirévolutionnaire des rois, Louis XIV. Cette pensée, c'est la révision pièce à pièce de toutes les institutions du moyen âge et la reconstruction de l'esprit humain sur un plan neuf et raisonné. Sous le moyen âge, la raison générale était ecclésiastique; elle voulait devenir laïque, elle tendait, pour employer le mot des juristes, à la _grande sécularisation de l'esprit humain_.
Elle voulait agir sur la pensée humaine plus encore que sur les institutions civiles de la France. Ce n'était pas le Français qui était son principal objet, c'était l'homme.
Aussi nous paraît-il tout à fait erroné de rechercher aujourd'hui les causes de cette révolution dans tel ou tel abus ou dans tel ou tel vice de constitution, d'administration, de répartition d'impôt, de luxe de cour, de mesquines jalousies entre un clergé, une noblesse, des parlements, une bourgeoisie, un peuple demandant à la monarchie quelques réformes administratives ou quelques satisfactions de vanités réciproques au moyen desquelles tout ce grand mouvement des esprits et des âmes se serait apaisé comme une mauvaise humeur d'enfant qui brise un de ses hochets pour qu'on lui en donne un autre!...
Sans doute il fallait bien, pour coïntéresser le peuple et toutes les classes supérieures au peuple, à ce mouvement intestin, que le temps et les vices du gouvernement se prêtassent à ce besoin de réformes purement matérielles qui furent l'occasion et non la cause de la révolution; les appétits matériels sont la solde des masses, qui servent les grandes pensées sans les comprendre, et qui, selon l'expression de Mirabeau, échangeraient leur liberté pour un morceau de pain.
Sans doute il fallait bien que le fanatisme de quelque bénéfice immédiat matériel et palpable enflammât d'un égoïste enthousiasme chacune des classes, même privilégiées, qui allaient conspirer leur propre ruine en croyant conspirer leur propre avantage; que le clergé inférieur s'ameutât contre l'opulence et la tyrannie de ses pontifes; que la noblesse militaire des provinces s'indignât contre les favoris de la cour; que les favoris de cour se soulevassent contre l'arbitraire du favoritisme royal; que le parlement se constituât en espérance corps représentatif souverain, rival de la royauté; que la bourgeoisie se révoltât contre ces prétentions ambitieuses des parlements, et le peuple enfin des campagnes contre l'orgueil des ennoblis et des bourgeois. C'est de la masse et du concours de toutes ces mesquines satisfactions matérielles que devait se recruter, pour l'action politique simultanée et collective, cette grande force motrice, capable de remuer jusque dans ses fondements le moyen âge et de faire place à l'âge intellectuel. Les instruments étaient des hommes, il leur fallait en perspective un salaire humain; mais la révolution n'était rien de tout cela; elle n'était pas corps, elle était idée; elle n'était pas intérêt, elle était dévouement; elle n'était pas civile, elle était morale. Vous auriez donné, par toutes ces petites réformes, satisfaction à chacun de ces misérables intérêts purement civils ou administratifs de la France, que vous n'auriez pas apaisé la commotion de l'esprit moderne, auquel la littérature et la philosophie françaises avaient mis le feu. Il s'agissait bien de la France! La bouche du volcan s'était ouverte en France, mais la lueur se réverbérait sur l'Europe, et la lave coulait sur tout l'univers.
XV
Si la révolution, comme on le dit, avait eu pour cause principale et pour but légitime un intérêt purement français, comment s'expliquerait cet intérêt passionné, et pour ainsi dire personnel, qu'elle inspirait dans ses premiers symptômes à l'Europe entière et même jusqu'à Constantinople, et jusqu'aux Indes orientales? Il nous importerait peu à nous aujourd'hui que la Russie modifiât les conditions civiles entre sa noblesse, sa bourgeoisie, ses serfs; que l'Angleterre rétrécît ou relâchât ses liens civils avec l'Irlande, les Indes et ses colonies; que l'Autriche modifiât ses rapports intérieurs avec les États fédératifs de Hongrie ou de Bohême; que la Suisse ou les États-Unis introduisissent plus ou moins l'aristocratie helvétique ou de démocratie américaine dans leurs républiques. Qu'importait donc à l'Europe que la cour, le clergé, les parlements, la noblesse, le peuple se donnassent en France telle ou telle égalité, ou telle ou telle supériorité réciproque, qui ne touchait en rien aux intérêts personnels ou matériels des différents États du continent? Les petits intérêts, purement locaux, matériels ou nationaux, n'auraient pas passé les frontières de France. Les intérêts ne les passent pas, mais l'esprit passe par-dessus les fleuves et les montagnes. L'esprit de la révolution française les avait franchis dans nos livres avant que la révolution elle-même soupçonnât en France, ce qu'elle portait de rénovation d'idées dans sa langue et dans sa main. Je ne voudrais d'autre preuve de cette _immatérialité_ de la révolution française au commencement, que ceci: c'est que le jour où cette révolution donna son premier signe de vie en France, elle ne fut plus française, elle fut européenne et même universelle; c'est que l'Europe tout entière, attentive, haletante, passionnée, ne fut plus en Europe, mais à Paris; c'est que chaque grand esprit de chaque nation étrangère, Fox, Burke, Pitt lui-même en Angleterre; Klopstok, Schiller, Goëthe en Allemagne; Monti, Alfieri en Italie, la saluèrent dans leurs discours, dans leurs poëmes ou dans leurs hymnes, comme l'aurore non d'un jour français, mais d'un jour nouveau et universel, qui allait se lever sur le monde et dissiper les ténèbres épaissies depuis des siècles de barbarie sur l'esprit humain? Est-ce que ces écrivains, ces orateurs, ces philosophes, ces poëtes, étrangers à nos petits débats de cour, de noblesse et de clergé, de parlement et de bourgeoisie ou de peuple, auraient été saisis sur leurs tribunes ou sur leurs trépieds de cet enthousiasme véritablement européen et fatidique, pour quelques misérables réformes d'abus fiscaux ou administratifs en France? Non, mais ils furent saisis tout entiers du vertige universel de l'espérance d'une ère nouvelle, dont le crépuscule apparaissait tout à coup sur l'horizon de la France.
D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux grands effets: c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un paradoxe. Quand vous voyez une haute marée assiéger les falaises et surmonter les digues de l'Océan aux équinoxes d'automne, soyez sûrs que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou de l'autre côté de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que c'est un grand vent ou un grand astre qui pèsent de tout leur poids invisible sur l'élément dont vous voyez les convulsions sans les comprendre.
La meilleure preuve que la révolution était une explosion d'idée bien plus qu'une réforme administrative, fiscale, ou politique, c'est que la révolution alors ne songeait pas même à répudier la dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui était parfaitement indifférent, il lui était même précieux comme une habitude des peuples, pourvu qu'il n'empêchât pas le mécanisme de sonner les heures de la rénovation des idées par la liberté de l'esprit.
XVI
Quoi qu'il en soit, cette révolution, pour laquelle la France depuis deux siècles semblait avoir façonné sa langue claire, forte, polémique, oratoire, se concentra tout à coup avec toutes ses idées et ses nobles passions intellectuelles dans l'Assemblée Constituante, assemblée la plus littéraire qui ait jamais existé, véritable concile oecuménique de la raison humaine en ce moment.
Le clergé dans ses chaires, la noblesse dans ses états provinciaux, le parlement dans ses sessions, la bourgeoisie dans ses bureaux, la littérature dans ses académies, lui avaient préparé les élus de l'esprit du siècle. Tous ces grands talents s'élurent pour ainsi dire d'acclamation. Les hommes étaient dignes du rôle, la cause digne des hommes.
Ce jour-là toute littérature cessa et devint philosophie, législation et politique. L'Europe fit silence pour écouter ces représentants d'un siècle nouveau à qui des événements inattendus venaient de donner la parole, non pour la France, répétons-le bien, mais pour l'esprit humain.
Le génie littéraire et oratoire de la France répondit à l'attente du monde. L'Assemblée Constituante fut une sorte de _Sinaï_ des peuples; Mirabeau en fut la voix; l'univers entier en fut l'auditoire. Notre langue porta notre philosophie politique d'oreille en oreille et de bouche en bouche dans toute l'Europe. Chaque vérité proclamée ou décrétée devenait un morceau de notre langue. Le décalogue de la raison moderne et de la liberté fut écrit en français: la langue ainsi devint monumentale en même temps qu'elle devint véhicule d'éloquence, de législation et de philosophie chez tous les peuples. Elle prit dans les discours de l'Assemblée Constituante une élévation, une solennité, une autorité, un accent qui dépasse tout ce que nous connaissons des discussions antiques d'Athènes et de Rome. Démosthène et Cicéron ne parlaient que pour eux, de leurs affaires ou de leur nation: nous parlions pour l'humanité tout entière; notre affaire était l'affaire de la raison générale, la cause de l'homme et de l'esprit humain. L'éloquence raisonnée ne va pas plus haut. Le monde s'était fait tout écho pour l'entendre. Ce fut le point culminant de notre littérature. Le Verbe s'était fait peuple, pour nous servir d'une expression sacrée, et ce peuple était la France.
XVII
Après de telles explosions de raison et de génie, les esprits s'affaissent. Un peuple ne vit pas plus longtemps qu'un poëte sur le trépied. L'Assemblée Législative, d'où les orateurs de l'Assemblée Constituante s'étaient exclus eux-mêmes, abaissa de cent coudées le niveau de la littérature politique. Une nation n'a pas deux têtes: quand elle se décapite, il ne reste que le tronc. La médiocrité, l'envie, le verbiage, l'émulation de popularité des favoris du peuple, remplacèrent la majesté grandiose des orateurs politiques et des philosophes. La littérature s'éteignit dans la poussière et au vent des factions les plus mesquines. La France, hier si grande d'idées, de coeur et de langue, ne fut plus que l'ombre d'elle-même.
Il en est toujours ainsi des assemblées qui suivent la première assemblée sortie d'une grande révolution. Pourquoi? parce que c'est l'enthousiasme qui nomme la première, et parce que c'est le dégoût qui nomme la seconde. Il y a, dans toutes les choses humaines et surtout dans les révolutions, une part d'illusion et une part de déception inévitables. Les généreuses illusions sont toutes brûlantes au premier moment dans l'âme du peuple; elles animent les premiers orateurs qui sortent du sein de ce peuple; elles élèvent un instant ce peuple au-dessus de lui-même. C'est l'heure de l'inspiration. La nation est plus grande que nature; les obstacles disparaissent, on ne voit que le but, on ne proclame que des principes; ils sont vrais et divins comme les théories: on ne foule pas la terre, on marche sur les nues. C'est la belle destinée des assemblées constituantes.
XVIII
Les assemblées législatives sont l'expression de cette part de déception, de réaction, de difficultés et de découragement, qui, chez les peuples mobiles et impatients, comme nous, marquent le lendemain des grandes émotions nationales. On ne reconnaît plus le peuple de la veille: exagération ou défaillance, c'est le nom de ces secondes assemblées. Pourquoi encore? C'est que les premières sont élues en enthousiasme, et que les secondes sont élues en haine de la révolution accomplie.
C'est ce que nous avons vu en 1791, c'est ce que nous avons vu en 1849, c'est ce que nous reverrons toujours. L'assemblée constituante de 1848 n'avait pas reçu du temps et de la Providence les grandes nécessités d'initiation et de promulgation de principes de l'assemblée constituante de 1790, mais elle en avait le courage, le patriotisme, la haute raison, la vertu publique, souvent l'éloquence. Ce fut la plus probe, la plus honnête, la plus impartiale, la plus dévouée de nos assemblées nationales. Son rôle était de sauver la France en constituant une démocratie sans crime. Ce rôle, elle en avait accompli la moitié quand elle fit, en abdiquant avant l'heure, la généreuse faute de se retirer devant d'autres élections.
L'assemblée législative de 1849, nommée comme nous l'avons dit en exagération ou en haine de la démocratie, fut ainsi la perte de la république. La fausse montagne, volcan sans flamme et sans lave, n'eut que les bruits creux du tremblement de terre sur un sol qui ne voulait pas trembler. Elle fit les gestes de la terreur sans en avoir ni la colère dans le coeur ni le glaive dans la main. Cette pseudo-terreur de paroles, puérile plagiat de la Convention, n'intimida personne et servit de prétexte aux ennemis de la démocratie constituée; ils prirent la société tremblante sous leur égide, ils lui montrèrent du doigt les faux terroristes comme les Spartiates montraient aux enfants les ilotes ivres pour les dégoûter de l'ivresse. Les sociétés ont un tel instinct d'ordre et de conservation, qu'en les menant au bord de l'anarchie on est sûr de les faire reculer dans le despotisme. Un homme qui se noie saisit le fer rouge; une société qui a peur d'être pillée ou égorgée, saisit la lame du sabre ou les pointes des baïonnettes. Tout est bon, même la force brutale, à une nation effarée par la terreur.
Trois ou quatre rêveurs, enivrés d'utopies antisociales, vinrent achever la terreur des esprits faibles en lançant des axiomes contre la propriété dans un pays où la propriété est la religion du sol. Les uns proposèrent aux hommes le communisme des brutes; les autres, la multiplication du salaire par la suppression du capital d'où coule tout salaire; les autres, l'égalité du salaire forcée entre les travailleurs et les paresseux; les autres enfin, l'anéantissement de la monnaie, cette invention presque divine de la civilisation, cette langue universelle du commerce, et le retour à la barbarie de l'échange en nature sous le nom de banque du peuple. Ces délires très-individuels de quelques sectaires sans sectateurs, parurent des partis menaçants quand ce n'était que des jeux d'esprit sans idée, des puérilités ou des débauches de chimères. Il n'y avait qu'à rire: on frémit, tout fut perdu; la démocratie avait laissé parler les fous, on la crut folle elle-même. Ainsi périt la seconde de nos assemblées législatives. Mais revenons à la première déjà remplacée par la _Convention_, et voyons son influence sur la littérature française.
XIX
C'est la mode, c'est la grâce du style, c'est l'affectation de force d'esprit, ou c'est la faiblesse de conscience aujourd'hui d'excuser, d'innocenter, de glorifier la Convention. Nous-même, on nous a accusé de cette molle complaisance dans l'_Histoire des Girondins_: _Il va nous dorer la guillotine_, disait M. de Chateaubriand à l'apparition de ce livre. C'était une calomnie par anticipation. J'en appelle à ceux qui ont lu le livre. Où la justice a-t-elle été plus faite de la moindre lâcheté de conscience, ou de la moindre goutte de sang livré par cette assemblée? La Convention ne sauva rien par ses meurtres, et perdit pour longtemps la république en associant son nom à la Terreur. Voilà la vérité.
Les institutions, pour renaître, ont besoin de bonne renommée; elle perdit de renommée la démocratie en la souillant du sang de ses milliers de victimes; elle jeta des têtes sans compter à la Terreur, comme on jette des lambeaux de ses vêtements à la bête féroce par qui on est poursuivi pour lui échapper; elle appela le peuple au spectacle quotidien de la mort sur la place publique; elle commença par un massacre de trois mille prisonniers sans jugement aux journées de septembre, cette Saint-Barthélemy de la panique; elle finit par un massacre le 9 thermidor: sa seule institution fut l'échafaud en permanence. Nul parmi cette assemblée ne fut assez courageux pour le renverser. La terrible machine fonctionnait encore d'elle-même quand ses moteurs étaient déjà des cadavres sans tête couchés dans son panier. Elle s'arrêta d'elle-même aussi quand il n'y eut plus personne pour envoyer personne au tombereau. Voilà la lugubre vérité sur la Convention. Quelle influence pouvait-elle avoir sur la langue et sur la littérature française? L'influence du cinquième acte d'une tragédie à flots de sang sur un auditoire sans haleine, la pitié, l'horreur, les vociférations du choeur sanguinaire, les rugissements des bourreaux, le cri prolongé et renaissant des victimes; elle eut tout cela, mais ce n'était plus de la langue: c'était des hoquets et des sanglotements d'agonie, _Vox faucibus hæret_! Plus on aime la révolution plus on doit flétrir la Convention.
XX
Deux hommes seuls conservèrent jusqu'à la mort, dans cet abattoir d'hommes, des accents d'éloquence tragique et même littéraire à la proportion de ces terribles scènes, _Danton_ et _Vergniaud_. Danton, le seul homme d'État de la Convention s'il n'avait pas à jamais souillé son génie en le laissant tremper dans les massacres de septembre et dans l'institution du tribunal révolutionnaire, dont il aiguisa pour sa propre tête le couteau; mais grand du moins par son remords, grand par ses roulements de foudre humaine et par ses éclairs d'inspiration patriotique, grand même par ses frustes excès de style, qui rappelaient en lui le Michel-Ange du peuple ébréchant le marbre, mais creusant à grands coups d'images la physionomie.
Le second est Vergniaud.
Vergniaud, le plus sublime lyrique d'éloquence qui ait jamais prophétisé sa propre mort et la mort de ses ennemis sur une tribune les pieds dans le sang; orateur pathétique de la pitié, de la justice, de la modération, des remords, de la supplication à un peuple charmé mais sourd, chant du cygne de la littérature et de l'éloquence françaises expirantes, fait pour parler en présence de la mort, et à qui on ne peut supposer une autre tribune que l'échafaud.
L'Europe écoutait encore avec un frisson de ravissement, _morituri te salutant_!
Ces deux hommes morts, on n'entendit et on n'écouta plus rien. Quelques mots sublimes d'ironie et brefs de temps en temps, comme celui de _Lanjuinais_ au boucher Legendre: «Avant de m'immoler, fais décréter que je suis un boeuf!» ou l'apostrophe antique du même orateur à l'assemblée meurtrière, qui le couvrait d'outrages avant de le frapper: «Quand les anciens avaient choisi une victime pour le sacrifice, ils l'ornaient de bandelettes et la couronnaient de fleurs avant de la frapper; et vous, pires que ces sacrificateurs, vous couvrez d'insultes et vous traînez dans la boue vos victimes! etc.»
XXI
Quand l'Europe, d'abord si passionnée sous l'Assemblée Constituante pour notre philosophie, notre littérature, notre langue, notre révolution, vit la France, saisie tout à coup comme d'une démence d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine étrangère, ses orateurs, ses philosophes, ses poëtes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards, et jusqu'à ces jeunes vierges traînées en groupe à l'échafaud, comme pour composer à la mort des bouquets de cadavres, l'Europe détourna la tête, elle retira son intérêt à une cause si belle mais si honteusement profanée; elle crut à une démence de la nation; elle la prit en pitié, puis en terreur, puis en horreur. Elle répudia du coeur la langue, les idées, la littérature d'un peuple dont le gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.
Mais cependant cette tragédie même avait par sa nature pathétique, pour le coeur humain, l'intérêt palpitant et passionné qui attache l'âme aux combats du cirque, aux grands crimes, comme aux grandes vertus sur la scène où les peuples jouent les drames de Dieu. La France était la tragédienne en action du monde moderne: on frémissait, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder. Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans l'imagination fascinée de l'Europe. Il y a de la fascination dans les calamités même du peuple, quand ces calamités dépassent les proportions ordinaires du crime et s'élèvent jusqu'à l'impossible du forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla sont atroces, mais ces proscriptions mêmes font partie de l'histoire de Rome et défient la mémoire d'oublier le nom de cette tragédienne du vieux monde. Il en fut ainsi de la France sous la Convention; elle donna quinze mois le frisson de l'horreur à l'Europe, et défia l'imagination de l'Europe de se détacher du spectacle de sang qu'elle donnait aux nations.
XXII
Mais peut-on louer en conscience et en humanité une assemblée qui gouvernait à coups de hache, comme si le meurtre était un gouvernement? Peut-on même l'excuser sur la prétendue nécessité du crime en grande politique? Le crime est précisément l'inverse de toute politique; car toute politique n'est que la morale divine appliquée par la grande conscience des hommes d'État au gouvernement des nations: le crime au contraire n'est que l'immoralité humaine appliquée par l'impuissance ou par la perversité de la fausse conscience des ambitions au succès de leur cause ou de leur fanatisme. Le crime n'est que le sophisme de la politique; c'est la morale qui en est la vérité. Les Machiavel, les Robespierre, les Danton ne sont au fond que des dupes qui ont mis leur génie à la torture pour chercher dans le crime ce que Dieu a caché dans la conscience et dans la vertu. La suprême habileté politique, c'est la suprême innocence. L'histoire finira peut-être par apprendre aux hommes d'État ce simple axiome qui les fait sourire de pitié aujourd'hui.
XXIII