Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 8
Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de lui un grand inventeur.
Mais arrêtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractère et des talents de ce littérateur universel; nous lui consacrerons l'année prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et sévère quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique, dédaigneux souvent du poëte, enthousiaste toujours pour le grand monétisateur de l'esprit humain.
IV
Voltaire était un écrivain original par étude; Jean-Jacques Rousseau le fut par nature: c'est véritablement par lui que commence la complète originalité de la littérature moderne. Comment aurait-il imité? il ne connaissait pas les modèles. Il était né de lui-même, fils de ses oeuvres, comme on a dit plus tard; écrivain de sentiment, il tirait tout de son propre coeur.
Aussi la littérature française prend-elle tout à coup sous sa plume un caractère d'étrangeté, d'indépendance sauvage, de rêverie germanique, de mélancolie septentrionale, d'amertume plaintive et de nature alpestre. Les oeuvres de Rousseau rappellent le Genévois, le républicain, le prolétaire, le pasteur arcadien, le philosophe aigri contre la médiocrité inique du sort, se vengeant, par des utopies, de l'inégalité forcée des conditions sociales. Elles rappellent surtout le coloriste helvétien, né dans les montagnes, important dans la littérature artificielle de Paris les images, les harmonies, les couleurs de ces solitudes; un _ranz des vaches_ sublime, chanté pendant trente ans à la France et à l'Europe par le fils de l'horloger des Alpes.
V
La France commençait à s'épuiser de génie et d'esprit français après les siècles de Louis XIV et de Voltaire; elle sentait le besoin d'une séve étrangère, plus jeune et plus européenne, pour germer de nouvelles idées et de nouveaux sentiments. J.-J. Rousseau la rajeunit du premier mot; elle se précipite à lui avec un enthousiasme qui ressemble au délire; elle l'adopte, elle adore tout de lui, jusqu'à ses démences et à ses injures; elle en fait son favori, son philosophe, son législateur, son apôtre, son cynique, son Diogène, son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans de sentiments vrais, d'idées fausses, de romans systématiques et de systèmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il l'enivre en même temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais parlé depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose française, trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle, qui donne l'autorité à la pensée, la plénitude à l'oreille, l'émotion à la conscience du lecteur. C'est le style éloquent dans l'acception la plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polémique, dans le _Vicaire savoyard_, dans quelques pages des _Confessions_, on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou cicéronien derrière la période accentuée de l'orateur invisible. Ce style, c'est l'éloquence parlée par la page muette; c'est la plume prenant la voix.
Aussi devons-nous à J.-J. Rousseau l'éloquence de nos tribunes; il était le maître de diction des orateurs qui allaient naître et parler après sa mort. Sa mission littéraire était de façonner la littérature civile de la France à l'usage de la révolution et des discussions politiques.
VI
Un autre écrivain de la même date, Buffon, accomplissait au même moment pour la littérature française une autre mission presque parallèle: c'était la mission de façonner la langue littéraire à la science. La science et l'industrie, cette conséquence appliquée de la science, allaient devenir une des branches de notre littérature. Pour cette littérature froide, il n'était pas nécessaire alors d'avoir la chaleur qui vient du coeur; il suffisait de la clarté qui vient de l'esprit. Buffon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination et qui sert à peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne à décrire. La France doit à ce grand coloriste sa langue littéraire mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, Buffon décrit et n'émeut jamais.
Il a été bien surpassé depuis en vérité descriptive, en pittoresque, et surtout en sentiment dans la langue de la science, par deux étrangers de nos jours, _Herschell_ en astronomie et _Audubon_ en histoire naturelle. Ceux-là semblent avoir écrit et mesuré avec le doigt de Dieu les astres, la nature, les animaux, les grandeurs, les formes, les âmes répandues dans les êtres de la création, toute pleine pour eux d'évidence divine, d'intelligence animale et d'amour universel. Mais c'est que Buffon leur avait préparé leur langue dans un autre idiome. Ils ont sur lui l'avantage de voir Dieu plus clairement à travers ses oeuvres, et de sentir palpiter partout l'âme de la nature.
Le temps approche de l'union plus complète de la science et de la littérature, temps où l'homme ne chantera plus avec l'imagination seulement, mais avec la science, le poëme de la nature. Les chiffres eux-mêmes apprendront à chanter le Créateur et la création, quand ce ne seront plus des athées qui s'en serviront pour arpenter les astres, sans y découvrir le Suprême Mathématicien des mondes animés.
VII
Ainsi la littérature française complétait rapidement la langue destinée à remuer par toutes ses fibres l'esprit de l'Europe moderne.
Une institution nouvelle, l'_Académie française_, contribuait puissamment, contre l'intention de Richelieu son fondateur, sinon à créer (car ce ne sont pas les grammairiens qui créent les langues, ce sont les ignorants), du moins à conserver et à épurer le langage.
L'Académie française avait été, dans le principe, un hochet littéraire de la vanité de Richelieu, puis un luxe de cour, puis un moyen de discipliner les lettres et de dorer le joug que voulait leur imposer le despotisme. Cette institution, plus forte que la main qui prétendait la façonner à la servitude, n'avait pas tardé à créer contre tout despotisme une force ingouvernable par tout autre puissance que l'opinion. Avant l'époque des représentations nationales, elle s'était constituée par sa nature et à son insu le corps représentatif de la pensée. Elle avait créé, en face du corps de la noblesse, du corps parlementaire, du corps ecclésiastique, la corporation des hommes de lettres. De ces écrivains isolés dans leur faiblesse individuelle, elle avait fait une caste pensante, un parlement de l'intelligence, une sorte d'église laïque, trois choses bien contraires à l'esprit de Richelieu, de Louis XIV et de la monarchie.
Il y a deux faces à cette institution tant controversée de l'Académie française, et deux manières de la juger, selon qu'on la considère au point de vue de l'émulation qu'elle était destinée à donner au génie national, ou au point de vue de l'ascendant et de l'autorité qu'elle peut donner à la pensée.
Sous ce premier rapport, c'est-à-dire comme corps destiné à faire naître et à élever le niveau du génie dans la nation, c'est à nos yeux une institution puérile; nous dirons plus, c'est une institution complétement contraire à son but. Ce ne sont pas les corps qui font naître le génie, c'est la nature; ce ne sont pas même les corps qui reconnaissent, qui constatent, qui honorent le génie, c'est la postérité.
Si vous voulez rabaisser, étouffer, absorber, persécuter même un homme de génie, faites-le membre d'un corps littéraire ou politique. S'il a du caractère, il brise à l'instant le cadre trop étroit dans lequel sa trop grande individualité ne peut se renfermer; il fait éclater le cadre, il devient ennemi-né de ce qui le rétrécit, et il a bientôt pour ennemis lui-même tous les membres du corps, offusqués par sa supériorité.
VIII
S'il n'a point de caractère, il se plie, il se ravale, il s'abaisse au niveau de la médiocrité commune; il abdique son génie, il lui substitue l'esprit de corps: ce n'est qu'à cette condition qu'il y est souffert ou honoré. Cette loi est sans exception; car quelle que soit la supériorité relative des hommes élus à titre d'intelligence dans un corps intellectuel, c'est une loi de la nature que l'empire y appartient toujours à la médiocrité. Pourquoi, nous dira-t-on? Parce que la nature ne crée pas quarante ou mille supériorités de la même taille d'esprit dans une nation ou dans un siècle, et que dans un corps, qu'il soit composé de mille ou qu'il soit composé de quarante esprits éminents, la supériorité culminante est toujours en minorité, et la médiocrité relative toujours en majorité. Dans toutes les délibérations parlementaires, la supériorité individuelle sera donc inévitablement opprimée, et la médiocrité nombreuse toujours triomphante. C'est ce que l'on voit clairement dans la conduite des choses humaines: le niveau de l'intelligence s'y abaisse en proportion exacte du nombre des délibérants. Ce n'est la faute de personne, c'est celle de la nature, elle a plus de surface que de sommités dans ses créations; il se forme ce qu'on appelle en géométrie une _moyenne_ d'intelligence et de volonté qui est la résultante du nombre des êtres doués de pensée et de volonté dans le corps, et cette moyenne est toujours à égale distance du génie et de l'imbécillité; c'est ce qu'on appelle médiocrité. On peut dire, avec une parfaite exactitude, que la médiocrité gouverne le monde. Voilà sans doute pourquoi il est si souvent mal gouverné.
On peut dire avec la même certitude que la médiocrité gouverne les académies. Le génie, qui est la supériorité naturelle et transcendante, n'a donc rien à bénéficier des corps académiques; car il n'y entre qu'à la condition de se niveler, et il n'y conserve sa place en surface qu'à la condition de la perdre en hauteur. Aussi la gloire littéraire force-t-elle quelquefois les portes des académies; mais elle y entre toute faite, elle n'en vient pas.
Ce n'est donc pas aux académies que les nations doivent leur gloire littéraire. S'il fallait tout dire, je croirais plutôt que les académies nuisent à la formation de ces phénomènes toujours isolés d'intelligence qui deviennent les lustres des peuples sur la nuit des temps. Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Milton, Camoëns, Cervantès, n'étaient membres d'aucun corps privilégié des lettres. Les hommes de cette taille font leur gloire, ils ne la reçoivent pas. On peut affirmer même sans se tromper qu'ils ont été d'autant plus originaux qu'ils ont été plus isolés et moins asservis à la routine des corps et des préceptes de leur temps. Le génie n'est génie que parce qu'il est seul, et il est seul parce qu'il est génie. Son indépendance fait partie de sa supériorité, il ne peut perdre l'une sans diminuer l'autre. Ce n'est pas le génie qui a créé l'Académie française, c'est Richelieu, c'est-à-dire une des plus grandes médiocrités littéraires qui aient jamais été associées dans un grand favori du sort à un caractère tyrannique; un Cottin dans un Machiavel qui voulait illuminer d'un reflet de belles-lettres sa pourpre teinte de sang.
Remarquez bien que nous ne parlons ici que des lettres et non des sciences. Dans les sciences, les académies sont utiles à grouper les faits et à populariser les découvertes.
IX
Mais si nous considérons l'institution littéraire de l'Académie française à un autre point de vue, c'est-à-dire au point de vue de l'autorité morale, de l'indépendance et de la dignité de la pensée en France, l'institution de l'Académie change d'aspect et mérite la plus sérieuse considération dans l'esprit public.
On ne peut se dissimuler en effet que cette institution purement disciplinaire des lettres dans l'esprit de son fondateur, le cardinal de Richelieu, n'ait été complétement trompée, et que là où le cardinal de Richelieu voulait créer une institution de servilité, il n'ait créé, sans le prévoir, une institution de force collective et d'indépendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on crée un corps: on croit créer un instrument, et l'on crée un obstacle; on veut organiser une règle, et on organise une liberté; c'est ce qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arrivé en effet de l'Académie française. En concentrant dans un seul foyer toutes les individualités littéraires éparses et isolées dans la nation, on leur a donné ainsi le sentiment de leur force, de leur dignité et de leur ascendant sur l'opinion et même sur le pouvoir politique. La pensée isolée, en devenant collective, est devenue puissance; les hommes de lettres ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont imposé considération à la nation, respect aux gouvernements; ils ont donné à la raison publique, muette ou intimidée dans l'individu, une audace modérée, mais efficace dans le corps; ils sont devenus le concile laïque et permanent de la littérature nationale; ils ont donné du caractère au génie français. L'homme de lettres est devenu homme public; la force de tous a résidé par l'Académie dans chacun; la littérature s'est constituée par eux en fonction nationale; la France a emprunté par ses académies, et bientôt par ses hautes écoles peuplées d'académiciens, quelque chose de cette institution démocratique et si libérale de la Chine, où les mêmes degrés littéraires élèvent à la capacité et à l'autorité publique. Les fondateurs de l'Académie ont de plus, en formant ce faisceau de génie, de talent, d'illustration, condensés dans un même nom et dans un même corps, donné à la France un grand sentiment de sa valeur littéraire, et donné à l'Europe un grand respect des lettres françaises. Quelle que soit la valeur intrinsèque des académies, on ne peut nier que l'Académie française n'ait contribué puissamment à la considération extérieure de la nation littéraire dans le monde. L'Académie est au dehors plus encore qu'au dedans une popularité de la France en Europe.
X
Aussi ce corps littéraire est-il devenu, malgré les épigrammes qui s'émoussent éternellement contre ses portes, une habitude qu'il est presque impossible de décréditer et de déraciner dans notre pays. Moi-même, dans une circonstance suprême où toutes les institutions monarchiques étaient sondées pour les remplacer par des institutions républicaines, quand des voix s'élevèrent en dehors du gouvernement pour demander l'abolition de cette aristocratie élective des lettres, je ne la défendis que par ce mot: «C'est plus qu'une institution, c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un peuple, surtout quand elles sont morales, littéraires, glorieuses pour la nation. La plus réellement républicaine des institutions françaises sous la monarchie, c'était peut-être l'Académie, la république des lettres.»
Seulement, je l'avoue, si le temps avait été donné à la république, je voulais enfoncer les portes de l'Académie française pour faire entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rémunérations l'armée des lettres, de la science, des arts dans cette vétérance du travail intellectuel, le plus mal rémunéré et souvent le plus indigent des travaux humains. Je voulais que la France créât le budget des lettres; je voulais que l'écrivain, le savant, l'artiste de tous les genres de culture d'esprit, après avoir consacré onéreusement sa vie à l'utilité ou à la gloire, cette utilité suprême de son pays, ne reçût pas pour tout salaire de cette noble abnégation de vie, un misérable subside de douze cents francs, inférieur aux gages d'un mercenaire, et distribué parcimonieusement à quarante privilégiés de la détresse à la porte d'une académie ouverte de temps en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le pays des lettres.
Mais poursuivons ce coup d'oeil sur la formation de la langue et de la littérature de la France.
XI
Ce n'était pas impunément que Voltaire, Rousseau, Buffon, et les disciples éminents de ces différentes écoles et de ces différents styles, répandaient en Europe la connaissance, le goût et la passion même de notre langue; cette littérature et cette langue contenaient l'idée moderne, l'idée française.
On s'est beaucoup récrié sur la signification un peu emphatique et très-ambitieuse de ce mot si souvent et si étrangement interprété depuis en faveur de tous les systèmes d'idées plus ou moins aventurés, plus ou moins solides qui se sont disputé l'esprit humain; on a eu raison. L'idée, considérée dans sa grande acception humaine, n'est ni française, ni anglaise, ni nationale, ni locale; le monde pense et produit partout; chaque nation civilisée et littéraire apporte son contingent à ce qu'on appelle l'idée. Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée moderne? Parce qu'elle date de la renaissance de la philosophie et des littératures laïques en Europe à la fin du moyen âge, dont le siècle de Louis XIV fut à la fois l'apogée et la clôture. Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée française? Parce que la France, en vertu de son activité impatiente et de son ardeur naturelle, fut la première à en tenter la propagation et l'application dans ses livres et dans ses institutions.
Or, qu'est-ce en effet que l'idée, l'idée moderne, l'idée française? C'est tout simplement la raison humaine développée par le temps, par l'étude, par l'examen, par la lecture, par la science, par l'histoire, par la réflexion, par la liberté de penser; la raison discutée se substituant en toutes choses à l'idée imposée, et ne demandant sa sanction qu'à l'évidence, au lieu de la demander à l'autorité.
On sent ce qu'une pareille révolution dans les esprits portait en elle de révolutions dans les philosophies, dans les civilisations et dans les institutions du globe.
Cette révélation par la raison, cette idée moderne, quoique appelée l'idée française, ne datait ni de Descartes ni de Malebranche, ces philosophes français; elle datait, selon nous, de _Bacon_, en Angleterre, ce véritable Archimède de la philosophie raisonnée. Bacon, appuyant le levier de son raisonnement sur l'évidence, s'apprêtait à soulever le monde, comme l'autre Archimède, s'il avait trouvé en mécanique le point d'appui que Bacon avait trouvé en raisonnement.
L'_Encyclopédie_, ce catéchisme universel des connaissances humaines, ce livre progressif par excellence, comme on dit aujourd'hui, fut une grande et belle idée de la littérature française et de l'Académie, pour renouveler la face du monde intellectuel en rectifiant beaucoup de notions fausses sur toutes les matières, et en universalisant les connaissances acquises jusque-là. Malheureusement les ouvriers manquèrent à l'oeuvre; il y aurait fallu un atelier de Bacon, de Descartes, de Fénelon, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Franklin, de tous les hommes de littérature, de philosophie, d'arts, de sciences, de métiers réunis en un seul esprit, dont chaque membre eût été un maître de l'esprit humain. Un siècle ne fournit pas à lui tout seul, encore moins une nation, une telle collection de supériorités; l'esprit de secte s'empara du monument, et le ravala aux proportions d'une oeuvre de secte. Diderot, Helvétius et leurs amis infectèrent d'athéisme, déraison suprême, le livre par lequel la raison humaine devait élever par tous les degrés son temple à la souveraine intelligence. Le livre avorta; mais, malgré cet avortement, il contribua par sa popularité en Europe à répandre, avec la littérature française, l'aspiration aux doctrines et aux institutions de raison et de liberté, premières conditions de vérité dans les esprits et dans les choses.
XII
Ainsi la philosophie, ce résumé des littératures et ce suc des langues, disséminait la langue française dans tout l'univers lettré. Cette langue était acceptée partout comme celle de ce qu'on appelait l'idée; elle l'était également comme la langue de la diplomatie à cause de sa clarté qui se refuse à l'amphibologie et à l'équivoque. L'Europe faisait ses traités et ses affaires en français, comme autrefois elle les avait faits en latin. Le français était devenu une monnaie courante et une médaille monumentale qui avait, d'un consentement commun, cours dans tout l'univers. Le véhicule des idées générales était créé et il s'appelait la littérature française. En peut-on douter quand on lit la correspondance de l'impératrice Catherine II de Russie avec Voltaire, Diderot, d'Alembert? quand on voit le vaste empire de Moscovie abandonner sa filiation littéraire slave et grecque, et adopter le français pour sa langue aristocratique, en laissant au vulgaire sa langue russe plus riche et plus harmonieuse cependant? En peut-on douter, surtout quand on voit le grand Frédéric, ce Denys héroïque et pédantesque de la Prusse, rougir de sa belle langue natale, écrire, parler, rimer, causer, correspondre en français avec l'Aristote de la France, et n'employer l'allemand qu'avec ses casernes?
XIII
Mais un événement plus grand que tous ceux qui avaient influé, depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire à la littérature française une explosion dans le monde, comparable à l'explosion de la langue grecque quand elle répandit les premières rumeurs du christianisme de Constantinople sur toutes les côtes de l'Asie et de l'Afrique: cet événement, c'était la révolution française, littérature d'abord, philosophie après, politique ensuite, écroulement et conquête tour à tour, retentissement immense et universel; le plus grand bruit des temps européens!
Nous ne savons pas pourquoi, ou plutôt nous le savons trop, on s'étudie depuis quelque temps à rapetisser les causes de cette révolution; c'est sans doute pour en rapetisser la portée. Certes, personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu dans la révolution française l'erreur et la vérité, l'excès et la mesure, la justice et l'iniquité, l'héroïsme et le terrorisme; personne n'a fait un plus sévère triage du sang et des vérités, des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins dissimulé la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que l'idée française (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en commençant, en poursuivant, hélas! et en n'achevant pas cette généreuse tentative de rénovation du monde intellectuel, moral et politique.
Un écrivain grave, dont nous avons signalé un des premiers la pénétration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations, M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble, dans cette erreur de point de vue, en écrivant hier son beau livre sur l'ancien régime et la révolution. Il donne trop à entendre que la révolution française n'était point une révolution morale, intellectuelle, mais un simple redressement d'abus, redressement d'abus entraîné hors de sa voie et au delà de son but par une force d'impulsion égarée et par les passions soulevées en chemin dans le tumulte d'une réforme.
Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand sang-froid, et comment un coup d'oeil d'une si habituelle justesse ont semblé méconnaître à cet égard le caractère, les causes, la portée du plus vaste événement de l'histoire moderne.