Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 5

Chapter 53,867 wordsPublic domain

Quoi! voilà un livre réputé vieux comme le monde, écrit, selon les Hébreux et selon les chrétiens, sous la dictée de l'écrivain dont les mots sont des astres et dont les pages sont firmaments! Ce livre raconte en versets, dont chacun est un vers qui trouve son écho dans un autre vers, les pensées de Dieu, la création du monde en six grandes journées de l'ouvrier divin, qui sont peut-être des semaines de siècles; la naissance du premier homme, son ennui solitaire dans l'isolement de son être, qui n'est qu'un morne ennui sans l'amour; l'éclosion nocturne de la femme, qui sort, comme le plus beau des rêves, du coeur de l'homme; les amours de ces deux créatures complétées l'une par l'autre dans ce premier couple dont le fils et les filles seront le genre humain; leurs délices dans un jardin à demi céleste; leur pastorale enchantée sous les bocages de l'Éden; leur fraternité avec tous les animaux aimants qui parlaient alors; leur liberté encore exempte de chute; leur tentation allégorique de trop savoir le secret de la science divine, secret réservé seul au Créateur, inhérent à sa divinité; leur faute, de curiosité légère chez la femme, de complaisance amoureuse chez l'époux; leur tristesse après le péché, premier réveil de la conscience, cette révélation par sentiment du bien et du mal; leur citation au tribunal divin; les excuses de l'homme pour rejeter lâchement le crime sur sa complice, le silence de la femme, qui s'avoue coupable par les premières larmes versées dans le monde; leur expulsion; leur pèlerinage sur la terre devenue rebelle; la naissance de leurs enfants dans la douleur; le travail sous toutes les formes, premier supplice de l'humanité; le premier meurtre faisant boire à la terre le sang de l'homme par la main d'un frère; puis la multiplication de la race pervertie dans sa source; puis le déluge couvrant les sommets des montagnes; une arche sauvant un juste, sa famille, tous les animaux innocents; puis la vie patriarcale, en familiarité avec des esprits intermédiaires appelés des anges, esprits tellement familiers qu'ils se confondent à chaque instant sur la terre avec les hommes, auxquels ils apportent les messages de Dieu; puis un peuple choisi de la semence d'Abraham; des épisodes naïfs et pathétiques, comme ceux de Joseph, de Tobie, de Ruth; une captivité amère chez les Égyptiens; un libérateur, un législateur, un révélateur, un prophète, un poëte, un historien inspiré dans Moïse; puis des annales pleines de guerres, de conquêtes, de politique, de liberté, de servitude, de larmes et de sang; puis des prophètes moitié tribuns, moitié lyriques, gouvernant, agitant, subjuguant le peuple par l'autorité des inspirations, la majesté des images, la foudre de la langue, la divinité de la parole; puis des grandeurs et des décadences qui montent et descendent de Salomon à Hérode; puis l'assujettissement aux Romains; puis un Calvaire, où un prophète plus surnaturel monte sur un autre arbre de science pour proclamer l'abolition de l'ancienne loi, et promulguer pour l'homme, sans acception de tribus, Juifs et païens, une loi plus douce scellée de son sang;

Puis une autre terre et un autre ciel pour l'univers romain devenu l'Europe.

N'est-ce pas là un poëme à la fois merveilleux, philosophique, populaire, qui s'empare d'avance de toutes les imaginations dont le poëte épique chercherait vainement à s'emparer après celui-là? La place n'est-elle pas prise? Poëme immense qui commence par une pastorale dans un ciel terrestre, qui se poursuit par des épithalames comme le Cantique des cantiques, par des élégies dans les Psaumes de David, par des odes dans les versets des prophètes, par une tragédie dans l'holocauste d'une victime pure sur le Golgotha, et dans des apothéoses dans le ciel final des esprits!... En sorte que toute l'humanité naissante, déchue, gémissante, priante, chancelante, vivante, morte, ressuscitée, est contenue et exprimée dans cette épopée des races hébraïques; que le prêtre et le poëte n'est qu'un seul homme pour les peuples de cette théogonie; et que toutes les fois que le peuple assiste à ses mystères dans les temples, il entend le pontife réciter ses annales, chanter ses hymnes, commémorer ses drames, et qu'il assiste ainsi à sa propre épopée en action! Quel rôle reste-t-il au merveilleux des poëtes épiques dans des contrées où l'on apprend par coeur ce livre aux générations qui se renouvellent, pendant que le lait des mères coule encore sur les lèvres des enfants?

N'accusons donc pas l'Europe moderne de n'avoir pas de poëme épique. Ce n'est pas la faute de sa poésie, c'est la conséquence de sa Bible, plus poétique et plus merveilleuse que ses poëmes. Il n'y a dans ce fait aucun symptôme de dépérissement de son génie ni de stérilité dans sa séve; il y a, au contraire, le symptôme d'une soif d'infini et de merveilleux qui atteste la jeunesse d'imagination dans les peuples. Nous reviendrons l'année prochaine sur ce sujet, quand nous étudierons littérairement, et non théologiquement, les poëmes hébraïques dans la Bible: Bossuet lui-même les a étudiés à ce point de vue.

VII

Nous convenons néanmoins, avec ceux qui signalent en ce moment une certaine stérilité momentanée dans le génie littéraire de l'Europe moderne, qu'en effet ce génie semble non pas décroître, mais se reposer comme d'une trop énergique production d'hommes et d'oeuvres, depuis la mort de Goethe, de Schiller, de Klopstock en Allemagne, et depuis la mort de Byron, de Walter Scott, de Fox, de Pitt, de Canning, de Sheridan, de Peel en Angleterre. Ces poëtes, ces orateurs, ces hommes d'État, bien que remplacés sur les trois scènes par des hommes qui soutiennent le nom de leur patrie, semblent avoir épuisé pour un temps la prodigieuse fécondité de l'esprit humain dans le commencement de ce siècle. Il y a des saisons pour ces grands phénomènes de végétation intellectuelle comme pour les plantes. Oui, quand on jette un regard sur les États de l'Europe moderne aujourd'hui, on se demande en vain où sont les hommes qu'ont vus nos pères ou que nous avons vus nous-même dans notre jeunesse? Où sont ces noms qui remplissaient l'oreille dans la poésie, dans l'éloquence, à la tribune, dans les conseils des peuples ou des rois? Qui est-ce qui dépasse aujourd'hui du front la taille ordinaire, en Russie, en Prusse (excepté pourtant Humboldt, qui vit encore), en Allemagne, en Angleterre? Est-ce qu'il n'y a pas une grande lacune, non pas dans les masses, mais dans les supériorités? Est-ce qu'on ne dirait pas que toutes les étoiles de première grandeur de ces groupes de l'Europe ont pâli tout à coup et n'ont été remplacées que par des reflets affaiblis de leur splendeur nationale?

La complaisance et la flatterie répondraient en vain: Non; l'impartialité en convient. En promenant son regard sur l'Europe, on voit des peuples, on ne voit plus d'hommes démesurés au sommet des institutions ou des littératures. J'en excepte les nations où, comme en Espagne, en Italie, en Portugal, au Brésil, en Amérique, les secousses des révolutions et les enfantements de l'indépendance ou de la liberté ont redonné aux forces intellectuelles endormies une vitalité qui commence par l'héroïsme et qui finit par la poésie.

Ce sont des pays qui naissent ou qui renaissent. La nature, sollicitée par le patriotisme, y concentre sa vigueur pour faire d'abord des citoyens, puis des hommes d'État, puis des orateurs, puis des poëtes. Dans tous ces pays on peut s'attendre à des prodiges prochains d'intelligence appliquée aux lettres. Quand il y a une grande oeuvre à faire, elle fait naître les instruments.

VIII

Mais, en France, est-il vrai que le niveau de l'esprit humain, politique, scientifique, poétique, oratoire, littéraire, ait baissé dans cette première moitié du siècle? Est-il vrai qu'il y ait pénurie d'hommes, disette de génie, affaissement du ressort, abaissement du niveau? Est-il vrai que ces détracteurs rétrospectifs de l'intelligence française soient fondés à nous convaincre d'une prétendue décadence qui n'existe que dans leurs courtes pensées? Est-il vrai que l'âge des grandes choses, des grands esprits et des grandes paroles soit passé pour nous et pour nos descendants, et que nous n'ayons plus qu'à nous résigner à la stérilité et à couvrir nos fronts, comme les prophètes de malheur, de la cendre de nos pères?

IX

Nous ne sommes ni optimiste ni pessimiste de caractère, ni infatué de notre part de temps dans la petite période de siècles que notre nation et nous nous avons à vivre, ni dédaigneux de la part de temps que nos pères de toutes les dates ont eue à vivre avant nous. Nous n'avons pas à un très-haut degré cette vanité collective, la plus vaine des vanités, qu'on appelle la vanité nationale; nous n'avons ni excès de sévérité ni excès d'estime pour le pays dont nous portons le nom. S'il fallait tout dire, peut-être nous a-t-on justement accusé quelquefois de n'avoir pas assez de ce patriotisme de mappemonde qui s'arrête aux frontières, et d'avoir trop de penchant pour ce patriotisme universel ou cosmopolite qui s'honore d'être né homme par le don de Dieu beaucoup plus que d'être né Français par l'effet du hasard.

_Homo sum!_ voilà ma patrie! Nous l'avons dit dans ces vers qui nous ont été assez reprochés, et que nous ne désavouons pas, dans un temps où une mesquine politique voulait nous agacer contre l'Allemagne et nous ameuter contre l'Angleterre:

Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races Ces bornes de nos coeurs qu'abhorre l'oeil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte est-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie, L'esprit s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie: «L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas!»

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité: Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis! Chacun est du climat de son intelligence; Je suis concitoyen de toute âme qui pense: La vérité, c'est mon pays!

Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine? Notre tente est légère, un vent va l'enlever. La table où nous rompons le pain est encor pleine, Que la Mort, par nos noms, nous dit de nous lever. Quand le sillon finit, le soc le multiplie. Aucun oeil du soleil ne tarit les rayons; Sous le flot des épis la terre inculte plie, Le linceul, pour couvrir leur race ensevelie, Manque-t-il donc aux nations?

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane! L'Orient délaissé s'y déroule au soleil; L'espace y lasse en vain la lente caravane, La solitude y dort son immense sommeil! Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides; Là d'empires poudreux les sillons sont couverts; Là, comme un stylet d'or, l'ombre des pyramides Mesure l'heure morte à des sables livides Sur le cadran nu des déserts? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'homme qui a écrit ces vers ne peut pas être suspect de partialité nationale. Mais notre titre de Français du dix-neuvième siècle ne doit pas nous empêcher cependant de rendre justice à notre patrie et à notre temps. Eh bien! je le dis avec une conviction qui n'emprunte rien au patriotisme et rien à l'illusion, pendant que la grande littérature, l'expression de l'esprit humain par la parole, baisse depuis quelques années en Europe, elle monte en France.

Pour le prouver, il faut envisager d'un regard le caractère de la littérature française, depuis ses premiers balbutiements jusqu'à nos jours.

X

Et d'abord, répétons-le bien ici: tels peuples, tels livres; le caractère d'une littérature, c'est tout simplement le caractère de la nation. Or, qu'est-ce que la France?

La France est géographiquement comme moralement un pays de fusion et de contraste dans l'unité. Après avoir été longtemps la Gaule semi-barbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un système historique faux veut faire aujourd'hui une académie de platoniciens; après avoir succombé sous les Romains, le flot des races orientales et des émigrations du Nord l'envahit, et la mélange d'un sang plus pur et plus raffiné que le sang gaulois. Les Francs, ces croisés de la conquête, s'en emparent et lui donnent son nom; les Bretons, les Normands s'établissent sur ses côtes du nord; les Lombards et les Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Saône; les Goths y débordent des Pyrénées sur ses versants français, les Liguriens et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mêmes pénètrent jusqu'au coeur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne, des colonies, des moeurs, des langues, des imaginations orientales. Le Gaulois proprement dit disparaît sous le flot successif de ces invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout à fait serviles et illettrées des groupes de montagnes, qui sont le noyau central de sa géographie. La Gaule a disparu sous la France; et la France elle-même n'est plus qu'une grande mêlée de races, de sang, de langues, de moeurs, de législations, de cultes, qui fond tout ce qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unité. On assiste pour ainsi dire à ce travail des siècles et de la mer, qui jette des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui solidifie ce sable devenu granit en le polissant.

XI

La diversité est donc le caractère essentiel et fondamental de la France nationale. Son caractère n'est pas un caractère, c'est un amalgame. Voilà pourquoi on l'accuse de ne pas avoir de caractère; cela est vrai; mais cela est bien plus beau, car elle en a plusieurs. C'est la pauvreté des autres races nationales de l'Europe, de n'avoir qu'un caractère national; c'est le génie, c'est l'aptitude, c'est la grandeur, c'est la gloire de la France, d'en avoir plusieurs. C'est par là qu'elle était prédestinée par la Providence à cette universalité qui est son signe entre tous les peuples. Lorsque le travail intestin du temps, du culte, des rois, des ministres, des événements eut fondu toutes ces diversités dans une unité de plus en plus parfaite et qui n'est pas achevée encore, il en sortit la France, c'est-à-dire la race multiple et une tout à la fois, le caractère, non plus français, non plus gaulois, non plus germain, non plus breton, non plus italien, non plus occitanien, non plus armoricain, non plus burgunde, mais le caractère européen par excellence, la nationalité cosmopolite, l'équilibre de toutes les facultés; autrement dit, le bon sens moderne.

XII

Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractères et de toutes ces facultés opposées qui s'est opérée dans le bassin français entre les Alpes, les Pyrénées, les deux mers, en effaçant ces divers génies, a dû en même temps effacer quelque chose des facultés dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas. C'est par là que la France est plus policée, c'est par là qu'elle est moins originale; c'est par là qu'en politique elle a Montesquieu et qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par là qu'en poésie elle a Racine et qu'elle n'a pas Shakspeare; c'est par là qu'en philosophie elle a Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.

Mais, si elle a moins d'originalité et moins de profondeur, elle a aussi bien plus de convenance, de choix et de goût dans l'esprit. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître dans la littérature française les trois grands caractères qui finissent par dominer un monde et une ère de l'esprit humain. Ces trois grandes qualités, selon nous, sont:

L'_universalité_, le _bon sens_ et le _bon goût_.

Ce n'est pas par ces trois caractères qu'on étonne de loin en loin l'univers, mais c'est par ces trois caractères qu'on le conquiert lentement et qu'on le possède longtemps. Ce n'est pas par là qu'on a les plus grands hommes littéraires, mais c'est par là qu'on a la plus grande littérature parmi les nations lettrées.

Ceci vous deviendra plus évident l'année prochaine, quand je prendrai devant vous corps à corps les poëtes, les philosophes, les orateurs, les écrivains français depuis l'origine des lettres chez nous, et que je les comparerai, en les analysant, aux maîtres des autres littératures de l'Europe moderne. Ce ne sont pas nos poëtes et nos écrivains qui auront le plus de facultés excellentes, mais ce sont eux qui auront le moins d'imperfections et de vices dans la pensée; ce ne sont pas eux qui auront la grande imagination, mais ce sont eux qui auront le grand discernement. Les miracles seront ailleurs; la perfection relative et continue sera ici.

Nous ne croyons, en sentant ainsi, ni déprécier les autres races européennes, ni flatter la France. Dieu partage ses dons, et le peuple qui croit tout avoir à lui tout seul n'a que son ignorance et sa vanité. Ce don du bon sens, du bon goût et de l'universalité est assez beau pour qu'on s'en contente. D'ailleurs c'est celui qui promet le plus long avenir à une nation littéraire. L'imagination vieillit et tarit, le bon sens et le bon goût ne vieillissent pas; ils se perfectionnent avec les siècles. La France paraît destinée à hériter de l'Europe.

XIII

Ce caractère de diversité prodigieuse des races qui composèrent peu à peu la nationalité française fut nécessairement un obstacle à la formation prompte d'une littérature nationale. Ce fut pendant longtemps une littérature de peuplades, et nullement une littérature de nation. Comment y aurait-il eu une littérature? il n'y avait pas même de langue. On parlait latin, celte, normand, italien, espagnol, arabe, allemand, breton, provençal, languedocien; de toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de véhicule à une pensée littéraire. Si les pensées font les langues, comme nous l'avons dit au commencement, les langues aussi font les pensées. Là où il n'y a pas de mot, la pensée meurt, ou naît embarrassée et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans quelle langue parler. Les prédicateurs prêchaient en latin, les premiers poëtes chantaient en italien ou en langue romane, patois italien; ou en languedocien, patois méridional; ou en langue celtique corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous examinerons rapidement, sans nous y arrêter, les premiers romans en vers de ces poëtes sans langues, dont on a voulu faire des Homères et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes paysans récitant en patois rimés des légendes populaires, mêlant le merveilleux des _Mille et une nuits_ arabes aux exploits fabuleux de Roland et aux galanteries maniérées des poëtes de la basse Italie, précurseurs de l'Arioste; c'était une littérature ambulante, gagne-coeurs des _troubadours_ dans les châteaux, et gagne-pain des trouvères dans les veillées des chaumières. Il pouvait y avoir là quelque naïveté, mais il n'y avait point de génie. Le génie ne naît point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de génie qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante écrivit son poëme toscan en Italie, soyez sûrs que Florence avait fait sa langue avant son poëte.

XIV

Le malheur de la littérature française, si tardive à naître et qui date à peine d'hier (deux siècles, c'est hier pour une littérature); le malheur de la littérature française fut précisément cette diversité de langues ou plutôt de patois entre lesquels elle avait à choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui nous explique le peu d'originalité dont on accuse très-justement la littérature française), quand il fallut choisir définitivement sa langue, au moment où, sous les Valois, la nation fut assez formée et assez policée pour avoir une littérature, que fit-elle? Dans l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces ébauches de littérature romane, celtique, languedocienne, qui lui auraient donné du moins un caractère plus original, plus libre, plus propre à ses idées comme à ses moeurs, comme à son climat, et elle choisit le latin, souche commune et vieillie de tous ces idiomes, pour latiniser son mauvais français.

De ce jour-là, son originalité fut perdue pour longtemps; car, en se décidant pour le latin et pour le grec, beaux modèles de langues sans doute, elle se décida du même coup pour l'imitation servile des littératures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce fléau des littératures originales!

Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractère servilement imitateur du latin et du grec dans la littérature française naissante? C'est un curieux problème à examiner et à résoudre. Nous le ferons ailleurs; mais nous penchons, contre nos instincts mêmes, à répondre que ce fut un bien.

Sans doute, la littérature française de notre grand siècle et jusqu'à nos jours y a beaucoup perdu, poétiquement parlant, en vérité, en spontanéité, en naïveté, en originalité. Corneille et Racine ont été des poëtes plus grecs et plus latins que français; Bossuet lui-même a été plus hébraïque que gaulois. Deux siècles ont été perdus à calquer avec un génie fourvoyé les littératures grecque et romaine; nous ne saurions assez le déplorer pour ces grands hommes qui ont consumé ainsi leurs forces et leur nom à être des reflets et des satellites de littératures éteintes, au lieu d'être les phares et les lueurs d'une pensée française et originale.

Mais, d'un autre côté, on ne peut se dissimuler que l'imitation d'abord puérile, puis libre, de deux langues aussi bien construites, aussi rationnelles, aussi mûres que le grec et le latin (dérivant presque en entier elles-mêmes du _sanscrit_, la source indienne de toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette imitation n'ait été un travail très-perdu pour nos écrivains et nos poëtes, mais très-utile pour notre langue française elle-même; on ne peut méconnaître qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue française n'y ait contracté une rigueur de construction, une solidité de membrures, une disposition de parties du discours, une propriété de verbe, une logique de sens, une clarté de tours et une maturité de mots qui en ont fait, à l'heure où nous sommes, un des plus parfaits instruments de pensée donnés à un peuple pour créer et pour répandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la postérité.

Ainsi consolons-nous d'être les fils de ces deux ou trois siècles qui ont perdu leur temps à calquer des langues et des littératures mortes. Ces littératures mortes avaient quelque chose d'excellent à prendre dans leurs sépulcres, c'étaient leurs ossements; revêtons-les d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons renoué, grâce à nos ancêtres imitateurs, les deux plus belles choses dont puisse se composer une littérature parfaite, les langues anciennes et la pensée moderne. Nos poëtes et nos écrivains ont perdu leur temps, mais la nation a gagné une langue; c'est à nous et à nos neveux de rendre à cette langue le caractère d'originalité, non plus puérile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tôt ou tard à l'âge de sa maturité.

Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le _bon sens_, le _bon goût_ et l'_universalité_.

XV

Sans adopter le dédain véritablement blasphématoire que les littérateurs de l'école appelée romantique ont manifesté il y a quelques années contre le grand siècle littéraire de la France (le siècle de Louis XIV), nous ne pouvons nous dissimuler cette tendance servile à l'imitation des Grecs et des Romains qui a guidé, mais qui a enchaîné en même temps le génie littéraire français depuis Malherbe.

Il y eut un moment où l'on pouvait espérer une littérature française née d'elle-même.