Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 4
Alfieri et la comtesse d'Albany, mariés secrètement, habitaient ensemble un petit palais au bord de l'Arno, sur le quai de Florence. C'est là que le poëte avait achevé ses oeuvres et caché sa vie. L'inquiétude qui l'avait promené pendant vingt ans dans toutes les capitales de l'Europe s'était changée, depuis sa réunion avec la comtesse, en une réclusion absolue et presque sauvage. Sa _dame_ et ses livres, ses vers et ses chevaux étaient devenus ses seules pensées. On le voyait tous les jours, à la même heure, sortir à cheval, seul, de son palais sur l'Arno, le front chargé de soucis et de rancunes, s'éloigner des murs de la ville et s'égarer jusqu'au soir dans les sentiers les plus déserts, sur les collines d'oliviers et de cyprès qui cernent le bassin de Florence.
Il inspirait à ceux qui le rencontraient un respect mêlé d'une superstitieuse terreur; on voyait en lui un spectre rajeuni de Dante et de Machiavel. Il avait été un ardent fauteur de la révolution française dans ses commencements; il était devenu l'ennemi le plus implacable de la cause française à la fin. C'était un de ces révolutionnaires aristocrates, pleins de contradictions entre leur nature et leurs idées, comme il en existait tant à cette époque, qui adoraient les principes et qui détestaient les conséquences.
Il venait de mourir avant le temps, malade de dégoût pour les choses humaines et de mépris pour l'humanité: la mauvaise humeur l'avait tué. Triste mort pour celui que l'on croyait un grand homme! Mais ce n'était pas un grand homme en réalité: c'était un grand déclamateur en poésie et un grand humoriste en prose. Il n'y avait eu de vraiment grand en lui que sa passion pour la liberté et son amour. Mais moi j'étais encore sous l'illusion de son caractère et de son génie; c'était pour moi un Sophocle et un Tacite! Qu'on le pardonne à ma jeunesse! et qu'on se figure mon émotion fébrile en me préparant à voir celle qu'il avait divinisée dans ses vers.
XXIX
Je n'avais rien de ce qui était convenable pour paraître avec une certaine distinction dans le monde, excepté ma figure et ma modestie. Tout mon bagage consistait dans une petite malle de bois au fond de laquelle était caché mon trésor, épargne de ma mère, qui ne dépassait pas soixante louis d'or. Mon costume était aussi restreint que ma finance: je n'avais, en outre de l'habit et du manteau que je portais sur moi, qu'un petit habit neuf précieusement enveloppé d'un linge et réservé pour les grandes occasions. C'était un habit d'été gris bleu, comme on les portait alors, et dont la forme et la couleur me sont restés dans la mémoire, depuis que j'en ai usé tant d'autres, comme un monument de toilette et d'élégance qu'aucun autre n'a jamais égalé à mes yeux. Je l'endossai, en m'admirant, sur un pantalon de nankin jaune et sur un gilet de même étoffe, brodé en soie par une tante, et je pris, ainsi vêtu, le quai qui conduisait au petit palais de la comtesse d'Albany. C'était le soir; je tremble encore en y pensant des efforts d'énergie qu'il me fallait faire pour triompher de ma timidité. J'avais à la main la lettre d'introduction qui m'avait été donnée par un gentilhomme notre voisin, ami de mon père. Il se nommait M. de Santilly; il avait été général au service d'Espagne sous Charles IV; il avait connu intimement à Madrid la comtesse d'Albany et sa soeur, la princesse de Castelfranco. Apprenant par mon père qu'on m'envoyait voyager en Italie, il m'avait offert des lettres amicales pour ces deux dames, ses amies, dont l'une vivait à Florence et l'autre à Naples.
XXX
Bien que marchant très-lentement dans la terreur de ce que j'allais voir et dire, je fus en quelques pas à la porte du petit palais sur l'Arno.
Ce qu'on appelle _palais_ dans cette langue qui grandit tout ce qu'elle prononce, n'était qu'une petite maison sans cour ni jardin, composée d'un rez-de-chaussée et d'un demi-étage, dont la façade, sans aucune architecture, ouvrait par quelques fenêtres basses et closes sur le quai étroit de l'Arno. Les persiennes de la chambre du poëte, fermées depuis sa mort, donnaient à la maison un air de mystère et de deuil qui imprimait une certaine terreur; je croyais encore entrer dans un sépulcre.
Je frappai le marteau d'une porte élevée de deux marches au-dessus du quai. La porte s'ouvrit, et je me trouvai tout balbutiant en face d'un serviteur vêtu de noir, dans un petit corridor qui conduisait à un escalier tournant. La comtesse était sortie pour aller, comme c'est l'usage de tous les soirs à Florence, se promener en calèche découverte, avec quelques abbés de sa société, sous les belles ombres des _Cacines_, ce parc de Florence. Je remis ma lettre au valet de chambre, et je rentrai dans mon hôtellerie, très-heureux au fond d'avoir ajourné ma présentation à cette reine d'Angleterre, mais bien plus imposante à mes yeux pour avoir été la reine du coeur du poëte.
XXXI
Le lendemain à mon réveil, je reçus un billet très-poli et très-empressé de la comtesse d'Albany (billet que je garde encore, quoique j'aie reçu depuis d'autres lettres d'elle). Elle m'y parlait de son ami M. de Santilly, de qui elle serait heureuse d'avoir des nouvelles, et elle m'invitait à dîner pour le jour suivant.
Je me rendis avec le même habit, le même pantalon et le même gilet, que j'avais réservés pour ce grand jour de son invitation. Je frappai avec plus d'assurance; trois domestiques en deuil me reçurent dans le corridor. Je montai l'escalier, puis je redescendis quelques marches qui conduisaient à une espèce d'entre-sol dont la comtesse avait fait son cabinet de _conversation_, comme on dit en Italie, et je me trouvai en face de la reine détrônée de la Grande-Bretagne.
Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel dans sa personne. En peu de minutes d'entretien, encourageant de son côté, timide du mien, je me sentis aussi à l'aise devant elle que si je l'avais vue tous les jours. «M. de Santilly me mande que vous écrivez des vers,» me dit-elle en souriant de ma jeunesse et de ma confusion. «Vous êtes sans doute curieux de visiter la chambre et la bibliothèque du grand homme que l'Italie a perdu. Je vais vous y faire conduire.» Puis elle fit signe à un vieil abbé, dont j'ai oublié le nom, de m'accompagner dans deux pièces voisines.
Nous remontâmes les marches que j'avais descendues, et je me trouvai au premier étage, de plain-pied avec la chambre et avec la bibliothèque d'Alfieri. Les volets fermés ne laissaient entrer qu'un demi-jour dans l'appartement. On pouvait se figurer que le grand homme l'habitait encore. J'étais transi; je ne pouvais parler, à peine regarder. Ces livres tant de fois feuilletés par une main magistrale, cette table sur laquelle quelques volumes grecs et quelques pages de la même langue non achevées attestaient que la mort l'avait surpris dans ces fortes études, le lit où il avait rêvé, la plume avec laquelle il avait écrit, tous ces meubles qui semblaient attendre leur maître, cette ombre de la chambre sur les murs, dans laquelle on pouvait s'imaginer voir encore l'ombre colossale du poëte (Alfieri était un géant), enfin ce tapis usé par ses pas pendant ses longues insomnies poétiques, me remplissaient de stupeur et de silence. La présence de l'abbé m'empêcha seule de m'agenouiller sur le plancher pour baiser ces traces. J'ai toujours craint de paraître affecté en me montrant ému. Je me contentai d'arracher furtivement une barbe de plume encore noircie de l'encre du maître, et de la glisser dans mon chapeau pour emporter au moins cette relique de poésie. Je la possède encore, avec une feuille du laurier de Virgile au Pausilippe et un grain de la brique rouge du cachot du Tasse à Ferrare; monuments pieux de mes nombreux pèlerinages aux tombeaux des grands esprits.
XXXII
Le dîner fut sobre et court; il n'y avait à table que l'abbé et trois ou quatre amis de la maison. J'y fus traité par la comtesse en enfant gâté qu'on veut flatter en l'élevant à la dignité d'homme fait, pour ne pas le faire rougir de son âge. Après le dîner, on rentra dans le cabinet de conversation, où un cercle d'hommes éminents de Florence et d'étrangers des différentes capitales d'Italie se forma autour de la comtesse. J'écoutais avec recueillement les noms de chaque nouveau visiteur, annoncés par les domestiques. C'étaient quelques noms de la haute aristocratie de Rome, de Naples, de Florence, de Venise, de Bologne, qui m'étaient familiers par l'histoire, et quelques autres noms de poëtes, de professeurs, d'écrivains, encore nouveaux et énigmatiques pour moi. À mesure que ces hommes d'élite étaient introduits, ils s'asseyaient en demi-cercle en face d'une petite table chargée de livres, derrière laquelle la comtesse d'Albany était à demi-couchée sur un canapé. La société, peu nombreuse, n'avait rien de ce libre désordre qui dissémine en plusieurs groupes une conversation française; c'était plutôt une académie qu'un cercle. L'entretien, entièrement sevré de politique ou d'allusions aux choses du temps, à cause de l'ombrageuse vigilance de la police française en Italie, ressemblait plus à un dialogue des morts qu'à un entretien des vivants; il roula entièrement sur la prééminence que chaque contrée de l'Italie moderne pouvait revendiquer sur les contrées rivales. Chacune de ces contrées paraissait avoir son représentant dans un des interlocuteurs qui plaidait la cause de sa capitale devant la reine détrônée d'un pays que les Romains appelaient, il y a peu de siècles, barbare.
Depuis Sannazar à Naples, Dante, Politien, Boccace en Toscane, tout le siècle de Léon X à Rome, tout celui des Médicis à Florence, toute la période des princes littéraires de la maison d'Est, jusqu'à Alfieri à Turin, Goldoni à Venise, Monti, Parini, Beccaria à Milan, la multitude innombrable de noms justement séculaires qui se déroula dans cet entretien, les citations présentes à la mémoire comme si les livres eussent été sous les yeux, les observations fortes et fines, les rivalités balancées, les enthousiasmes raisonnés, la science présente et unanime de tous les monuments de la pensée italienne dans les hommes qui composaient ce cénacle, me jetèrent dans un véritable vertige d'admiration pour ce génie italien que l'on peut fouler aux pieds des armées, mais que l'on ne peut jamais rendre improductif: plante qui végète comme les ronces du Colisée, plus vivace dans les ruines que dans les sillons.
Quelqu'un cita à la fin de la conversation cette phrase d'Alfieri: _La pianta uomo nasce più forte e più robusta in Italia_, etc., etc. «La plante homme naît plus forte et plus robuste en Italie qu'ailleurs!» mot fier mais vrai. La cendre des siècles est féconde comme celle des incendies.
XXXIII
J'étais resté, comme on le pense bien, à l'écart, enveloppé du silence et de la modestie qui convenaient à mon âge, pendant cette longue et éloquente excursion à travers tous les âges, tous les noms, toutes les oeuvres de l'Italie littéraire moderne. Il me semblait assister à une de ces causeries classiques du _Décaméron_, à l'ombre d'un des cyprès de _Fiesole_, entre les grands esprits et les femmes lettrées de son temps. Les fenêtres ouvertes et la lune resplendissante qui semblait rouler dans le courant bleuâtre de l'Arno ajoutaient à l'illusion. Le toit d'Alfieri sous lequel cette scène se passait à quelques marches de sa chambre encore sacrée, la présence de celle qui avait été la vie unique de son coeur, et qui maintenant vivait elle-même de sa gloire, me remplirent d'une espèce de superstition de célébrité et d'un respect qui ne s'altéra jamais depuis pour l'Italie. Je sentis que l'air même de cette contrée était littéraire, et qu'on pouvait lui enlever la liberté, mais jamais le génie.
Je rentrai silencieux et recueilli, en suivant les bords du fleuve resplendissant sous les palais qui se reflétaient dans ses ondes, résolu à étudier sérieusement les chefs-d'oeuvre de cette belle littérature dont je venais d'entendre pendant cinq heures, chez la comtesse d'Albany, une si riche nomenclature et de si éloquents commentaires.
Dix ans après cette soirée, j'ai revu souvent la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri, et j'ai connu intimement tous les hommes distingués d'Italie qui m'avaient aperçu, dans mon obscurité, sans prévoir mon nom futur.
VIIIe ENTRETIEN.
I
Revenons à l'Europe littéraire actuelle:
On dit:--Mais l'Europe moderne a cette infériorité évidente devant l'antiquité, qu'il n'y a point eu de véritable poëme épique depuis Homère ou depuis les grandes épopées indiennes.--Je l'accorde; l'_Énéide_ de Virgile lui-même n'est qu'un poëme historique; la _Divine Comédie_ de Dante n'est qu'une fantaisie de génie, un poëme moitié théologique, moitié populaire; la _Jérusalem délivrée_ du Tasse n'est qu'un poëme de chevalerie, un roman d'aventures en strophes touchantes; le _Paradis perdu_ de Milton n'est qu'une paraphrase poétique de la Bible; la _Henriade_ n'est qu'une chronique rimée sur Henri IV; le _Roland furieux_ d'Arioste n'est qu'une délicieuse facétie en vers inimités et inimitables. Tout cela est de la poésie, mais ce n'est pas le poëme. On en fera encore des milliers sans parvenir, quel que soit le talent des poëtes, à élever ce monument auquel aspirent vainement toutes les langues et qu'on appelle un poëme épique. Homère lui-même, s'il renaissait de nos jours, ne pourrait plus faire pour les nations modernes ce qu'il a fait pour les Grecs de son époque.
II
Or, pourquoi l'Europe moderne n'a-t-elle point de poëme épique? Nous sommes étonné que tant de critiques éminents, qui ont écrit des volumes sur cette question, ne se soient point fait la réponse que le simple bon sens suggérerait à un enfant réfléchi sur cette matière:
L'EUROPE MODERNE N'A POINT DE POËME ÉPIQUE ET N'EN AURA JAMAIS. POURQUOI?--PARCE QU'ELLE A LA BIBLE.
Analysons un peu cet axiome:
Qu'est-ce que le poëme épique? Il faut faire à cette interrogation la réponse que le Tasse fit à un de ses amis, lorsque, voyageant à pied dans le royaume de Naples et parvenu au faîte d'une haute montagne des Abruzzes, il montra du doigt, à cet ami, la terre, la mer, le ciel, les cités, les campagnes, les fleuves qui se déroulaient dans leur immensité sous ses yeux, et lui dit:--VOILA MON POËME! Cela voulait dire: Un poëme épique, c'est le monde! Mais ce n'est pas assez dire; un poëme épique, ce sont les deux mondes, c'est-à-dire le monde matériel et le monde surnaturel, le fini et l'infini.
Il est convenu en effet, dans tous les siècles et chez tous les peuples, que le poëme épique se compose non-seulement de ce qui est dans la nature, mais de ce qui est au-dessus de la nature, ou du _surnaturel_, de ce que les critiques appellent le _merveilleux_.
Or pourquoi encore le merveilleux ou le surnaturel fait-il partie essentielle et nécessaire du poëme épique? Nous allons essayer de le dire en quelques lignes, et ici nous serons obligé d'entrer un moment dans la métaphysique. Nous vous en demandons mille fois pardon; mais tranquillisez-vous; notre métaphysique n'empruntera point ces termes d'école et de pédagogie qui ne servent qu'à cacher le vide des idées sous le prestige des mots, et à obscurcir ce qu'il faut éclaircir; notre métaphysique n'est que du bon sens exprimé en langue vulgaire. Vous nous accuserez peut-être de vous porter un peu plus haut que terre, mais ce qui s'élève dans le ciel n'est-il pas aussi clair que ce qui rampe?
Voici donc notre réponse à cette question: Pourquoi le merveilleux ou le surnaturel fait-il partie essentielle du poëme épique?
III
Nous avons dit tout à l'heure: Le poëme épique, c'est le monde.
Or le monde est double, ou plutôt il y a dans le monde deux mondes: le monde qu'on voit, et le monde invisible; l'un est aussi certain que l'autre, quoiqu'il ne tombe pas sous les sens, parce qu'il tombe sous le sens des sens, l'INTELLIGENCE!
Que nous dit cet oracle intérieur qu'on nomme l'évidence? Il nous dit:
La matière existe. Nous la voyons, nous la palpons, nous la foulons sous nos pieds sous forme de terre, nous la contemplons sur nos têtes sous forme d'air, de lumière, de feu, d'astres, de firmament. Ou il faut nier tous nos sens et nous suicider mentalement nous-même, ou il faut confesser que la matière existe.
Mais il existe autre chose que la matière; cela est d'un autre ordre d'évidence, mais cela est tout aussi évident. Il y a en nous et hors de nous un être qui ne tombe pas sous nos sens, c'est ce que nous appelons l'_esprit_. L'esprit divin, incréé, illimité, infini, tout-puissant et tout parfait, si nous appliquons ce mot à Dieu, l'Être des êtres; l'esprit créé, borné, fini, impuissant et imparfait, si nous appliquons ce mot à l'âme de la nature, à l'âme de l'homme, ou à toutes les autres espèces d'âmes dont il a plu à Dieu de douer les différents êtres sortis de sa création à divers degrés. L'intelligence, la pensée, la volonté, la conscience, la moralité ou l'immoralité, le choix entre le bien et le mal, la liberté, la perversité ou la sainteté des actes, sont des phénomènes intellectuels de cet être appelé esprit; phénomènes aussi inexplicables, mais aussi incontestables pour l'homme de bonne foi, que les phénomènes matériels le sont pour nos sens. C'est le _mens agitat molem_ des poëtes, le ressort surnaturel, caché mais sensible, qui remue, qui régit, qui gouverne le monde divin.
IV
Or que s'ensuit-il encore pour tout être pensant? Il s'ensuit qu'il y a pour l'homme deux destinées. Une destinée sur la terre, qui commence à sa naissance et qui finit à sa dernière respiration, à sa petite place sur ce petit atome en mouvement qu'on appelle le globe, destinée toute correspondante à cette matière dont nos sens, empruntés pour quelques jours à la terre, sont formés. Il s'ensuit, avec la même certitude, qu'il y a pour l'homme immatériel, ou pour l'âme incorporelle de l'homme enfin délivrée de ses sens, une autre destinée, destinée immatérielle toute correspondante aussi à la nature intellectuelle et morale de cet être créé appelé homme ici-bas, et on ne sait de quel nom divin ailleurs.
Si cela n'était pas ainsi, les trois grands témoins de Dieu: l'intelligence, la conscience, l'évidence intérieure, auraient menti en nous, c'est-à-dire que ces trois grands témoins, subornés par la vérité suprême, Dieu, auraient été chargés par Dieu de se jouer en son nom de l'intelligence, de l'évidence, de la conscience, de la vérité, de la foi, de l'espérance de l'homme! Absurdité ou blasphème, qui ferait tomber les écailles des yeux et les étoiles du firmament!
Il existe donc un monde invisible où l'homme, après avoir achevé sa destinée matérielle, poursuit sa destinée intellectuelle et morale. Rien n'est fini quand tout est fini; car tout s'enchaîne et tout recommence. Les cieux, les limbes, les purgatoires, les enfers, dans toutes les religions, sont les noms divers des CONSÉQUENCES de la vie matérielle que nous retrouvons dans la vie immatérielle, après ce monde, pour nous purifier, nous punir, nous récompenser dans un autre monde.
Je plains, sans les accuser, ceux qui ne croient pas au monde invisible. Quant à moi, j'y crois mille fois plus fermement qu'à ce monde visible; car je crois à l'oeil de l'intelligence mille fois plus qu'à l'oeil de chair! On peut aveugler les sens, mais qui peut aveugler l'évidence en moi? L'évidence, c'est l'oeil de Dieu en nous.
V
Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples, ont imaginé un monde invisible, surnaturel et éternel, faisant suite et complément au monde passager où nous agissons. Il s'ensuit que les poëtes, ces organes réputés divins de l'imagination du genre humain, ont été forcés d'introduire dans le poëme épique, ce grand résumé chanté des deux mondes, un monde invisible à côté et au delà du monde visible, la matière et l'esprit, l'homme complet, héros ou martyr sur la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplicié dans les enfers.
Voilà pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie obligée du poëme épique. Sans ce monde de l'esprit superposé au monde de la matière, l'imagination ou la piété de l'homme n'est pas satisfaite. On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le poëme qui finit au tombeau finit dans une énigme, et l'humanité ainsi n'a pas de dénoûment.
VI
J'en ai fini avec la métaphysique; mais vous allez voir qu'elle était nécessaire même pour vous expliquer pourquoi l'Europe moderne n'avait pas et ne pouvait pas avoir de poëme épique. Et maintenant je reprends, et je dis: L'Europe moderne ne peut pas avoir de poëme épique, parce qu'elle en a un.
Et où est-il, ce poëme épique que l'Europe lit à son insu depuis des siècles sans que ses poëtes s'en soient aperçus?
Il est dans sa _Bible_, ou plutôt il est sa _Bible_ elle-même.
Nous ne comprenons pas que M. de Chateaubriand, qui a fait un si beau livre et un livre souvent si sophistique sur les beautés poétiques de la religion chrétienne, se soit acharné à prétendre que le christianisme avait enfanté des foules de poëmes prétendus épiques, tantôt avec le merveilleux des contes arabes, comme dans le Tasse; tantôt avec le merveilleux mixte de l'Évangile et de l'Olympe, comme dans le Dante; tantôt avec le merveilleux des froides allégories, comme dans Voltaire, sans s'apercevoir que tous ces poëmes n'étaient pas les véritables épopées nationales du monde chrétien, mais que la Bible était la seule épopée, et que _Moïse_ était le seul _Homère_ des siècles et des peuples qui datent de la Bible.
Comment voulez-vous, en effet, qu'il y ait pour les peuples nés dans la théogonie hébraïque ou chrétienne, des poëtes de fantaisie qui puissent lutter avec cette poésie devenue dogme, et avec ce merveilleux devenu foi? C'est impossible.