Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 3

Chapter 33,861 wordsPublic domain

Mais, puisqu'il est convenu, entre mes lecteurs et moi, que ce _Cours familier de littérature_ n'est qu'un entretien à vol d'idées et à coeur ouvert, laissez-moi vous dire par quel hasard de jeunesse et de situation je fus initié de si bonne heure, et pour jamais, aux livres et aux lettres de ce beau pays.

--Encore une digression, encore une personnalité, me diront quelques critiques sévères. Encore une vanité s'étalant complaisamment dans un livre où toute vanité vivante doit disparaître pour ne laisser parler que des morts?

--Je jure en toute conscience, à ces critiques, qu'il n'y a pas l'ombre de vanité ni de ridicule complaisance pour moi-même dans ce procédé de mon esprit, qui se met quelquefois ici en scène, coeur et âme, pour faire comprendre et sentir aux autres ce que j'ai senti et compris moi-même en traversant la vie, les hommes et les livres. Je suis l'instrument, bon ou mauvais, qui a reçu le premier souffle du siècle à travers ses cordes, et qui rend le son juste ou faux, mais sincère, et qui le rend, non pour que les autres s'accordent à sa note, mais pour qu'ils la jugent et la rectifient s'ils ont un autre diapason dans leur âme.

D'ailleurs j'ai toujours remarqué, depuis saint Augustin, Mme de Sévigné, J. J. Rousseau, la correspondance de Cicéron, celle de Voltaire, que les livres qu'on lit et qu'on relit le plus sont des livres personnels. Ce qui intéresse l'homme dans le livre, ce n'est pas le livre, c'est l'homme. Et pourquoi cela? Parce que le livre n'a que des idées, et que l'homme a un coeur. Or, dans le livre personnel l'homme ouvre son coeur, il n'ouvre que son esprit dans ses autres oeuvres; il ne donne ainsi que la moitié de lui-même. Je pense comme Montaigne: _Je veux l'homme tout entier_.

Mais de plus, si l'on veut être lu et instruire, il faut intéresser. Point de salut sans intérêt pour l'écrivain, point d'instruction pour le lecteur.

Or c'est une loi de notre nature morale, que l'intérêt ne s'attache jamais aux abstractions et toujours aux personnes. L'esprit humain veut donner un visage aux idées, un nom, un coeur, une âme, une individualité aux choses. Si quelqu'un voulait écrire l'histoire des idées, je vous défierais de le lire; mais qu'il écrive l'histoire des hommes qui ont représenté ces idées, il sera lu d'un bout de la terre à l'autre. Dieu lui-même a fait les créatures sensibles pour personnifier ses idées. Ce qui ne se personnifie pas n'est pas. Nous ne changerons pas la nature humaine, nous ne ferons pas une humanité d'algébristes. Les algébristes raisonnent avec des abstractions, les hommes comme nous raisonnent ou sentent avec des êtres réels.

Ce n'est donc pas, quoi que mes critiques en pensent, par vanité que je me mets et que je me mettrai souvent en scène dans ces entretiens: c'est par connaissance de la nature humaine. Ce n'est pas l'homme en moi qui parle de lui, c'est l'artiste. Ah! si vous me connaissiez mieux, dirai-je à ces critiques, combien vous seriez loin de m'accuser de cette puérile vanité, morte en moi depuis bien des années! De la vanité! Et de quoi? Si j'en ai eu quelquefois, comme tout le monde, à la fleur de ma vie, l'âge, les événements, les réflexions, les humiliations de coeur et d'esprit dont ma vie est pleine, ont assez pris le soin de l'abattre. J'ose affirmer qu'il n'y a pas un homme sur la terre qui sente plus son néant que moi, et qui désirât plus sincèrement disparaître, âme, corps et nom, de toute scène ici-bas.

Est-ce que cette scène politique ou littéraire du monde a quelque prix encore pour celui qui a vu sur quels tréteaux on y monte, et par quels tréteaux on en descend?... Non, non, je vous le jure encore devant celui qui lit dans les coeurs, je n'ai pas les vanités qu'on me suppose; mais j'ai de moi-même et de ce monde les dégoûts qu'on ne me suppose pas! Laissez-moi donc vous parler encore de moi, et n'en accusez que mon art. Vous voulez sentir, il faut bien vous montrer un coeur.

PAGES DE VOYAGE.

XXVII

C'était au printemps de 1810; j'avais dix-neuf ans, une taille élancée, de beaux cheveux non bouclés, mais ondulés par leur souplesse naturelle autour des tempes, des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague qui n'était ni de la légèreté ni de la tristesse. Une impatience juvénile de vivre, de voir, de sentir, de me plonger dans une mer d'impressions tout à la fois redoutées et attrayantes, était le fond de mon caractère d'alors: du feu qui couvait encore, qui craignait et qui aspirait le vent; un coeur de jeune fille entre l'âge où l'on rêve et l'âge où l'on aime. J'en avais aussi la candeur et la timidité sur la physionomie. J'étais très-hardi d'aspirations, très-timide de manières. Élevé dans la solitude et dans la simplicité de la campagne, la grande nature et la grande foule me donnaient des éblouissements. Un silence modeste et rêveur cachait ordinairement cette timidité. Je sortais des livres, et je ne voyais, dans tout ce qui frappait mes regards, qu'un autre grand livre vivant à lire. Je croyais qu'il me dirait le mot de mille mystères de mon ignorance. Mon coeur était une énigme dont je cherchais la clef!

Comment on m'avait lancé seul, si jeune et presque encore enfant, dans un voyage d'Italie, avant d'avoir vu Paris et de connaître la France, je l'ai dit ailleurs (_Confidences et Graziella_); je ne le redis pas ici. C'était téméraire, mais c'était peut-être sage. Une rose artificielle toute poudreuse et toute fanée, tombée d'une guirlande de robe après une nuit de bal, foulée aux pieds des danseurs, puis enveloppée dans un morceau de gaze et cachée au fond de ma malle comme un talisman, avec quelques mauvais vers, n'était qu'une puérilité; mais cette puérilité avait éveillé les craintes d'une tendre mère. Il fallait donner une diversion aux rêves: il n'y en a point de plus forte qu'un voyage. L'homme en changeant d'horizon change de pensée; qu'est-ce donc de deux enfants? J'ai encore, sur un papier tout jauni par la poussière des grandes routes d'Italie, ces mauvais vers de dix-huit ans qui enveloppaient la rose fanée.

Es-tu tombée au vent qui fait plier la tige, Ô rose qui meurs sur mon sein? Du tendre rossignol qui sur les fleurs voltige Es-tu le nocturne larcin?

Non, d'une robe, au bal, tu tombas de toi-même Sous les pas distraits des danseurs, Dans une nuit d'ivresse, ô triste et pâle emblème De ces fleurs vivantes, tes soeurs!

Ils foulèrent aux pieds la fleur venant de naître, Et la danseuse avec dédain, Se courbant, te jeta pâle par la fenêtre, Comme un vil débris du jardin.

Mais moi, glaneur d'épis brisés près de la gerbe, Je te recueillis sur mon coeur, Pour chercher sous ta feuille, ô fleur morte sur l'herbe, Une autre ivresse que l'odeur!

Ah! repose à jamais dans ce sein qui t'abrite, Rose qui mourus sous ses pas, Et compte sur ce coeur combien de fois palpite Un rêve qui ne mourra pas!

Il était déjà mort, comme meurent tous les sentiments prématurés de l'enfance; mais enfin je lui devais mon exil en Italie.

XXVIII

Le 29 mai 1810, au lever du jour, je descendais, dans une chaise de poste où l'on m'avait accordé une petite place sur le siége de la voiture, les dernières pentes de l'Apennin qui se précipitent vers Florence. Le ciel était un cristal sans fond, légèrement terni de cette brume chaude qui donne le vague aux horizons dont sans cela on toucherait de l'oeil les bords. Les chevaux à demi sauvages galopaient dans des flots de poussière aromatique, remplissant l'air du bruit joyeux et précipité de leurs clochettes. Il me semblait entendre d'avance les castagnettes des jeunes filles de Naples, conviant les danseurs à l'ivresse des tarentelles. Les collines, les châtaigniers, les clochers, les torrents, les fumées de volcans de l'Apennin fuyaient derrière moi comme dans une ronde magique de la terre. Les hauts et immobiles cyprès qui commencent là à végéter, jetaient çà et là sur la route l'ombre allongée et noire de ces obélisques de la végétation; les figuiers, semblables à des spectateurs accoudés autour d'un cirque, appuyaient leurs larges feuilles poudreuses sur les murs blancs qui bordaient le chemin; les oliviers tamisaient d'une légère verdure les rayons du soleil qui tremblaient entre leurs branches sur les sillons. On respirait une odeur d'herbes inconnues à nos climats délavés du Nord. L'air était tiède et savoureux comme un parfum évaporé sur un charbon de feu, ou comme le myrte du paysan à la gueule d'un four qui pétille dans un village de Calabre.

J'étais ivre de sensations avant d'être ivre de pensées. De temps en temps, du haut d'une colline, une échappée de vue me laissait entrevoir au fond d'un bassin de verdure les dômes resplendissants mais encore lointains de Florence. J'aurais voulu franchir d'un élan la distance considérable qui nous en séparait encore. Nous n'y entrâmes qu'à la nuit tombée. Une lune éclatante, se réfléchissant dans les ondes sinueuses et encaissées de l'Arno, brillait comme un fanal sur les murailles grises de la ville des Médicis.

XXIX

Quand j'entendis la voiture qui venait de franchir la porte de la ville rouler avec un bruit sourd et grave sur les larges dalles dont les rues de Florence sont pavées, il me sembla entrer dans la société de ces grands Toscans qui remplissaient mon imagination d'une sorte de terreur sacrée. Dante, Pétrarque, Machiavel, les Pazzi, les Médicis, les Politien, les Michel-Ange, et mille autres dont les noms surgissaient dans ma mémoire, me paraissaient regarder aux fenêtres de ces palais sombres dont les rues sont bordées et obscurcies. Pour ajouter à l'illusion, je ne sais quelle odeur de cèdre dont les charpentes de ces palais sont construites embaumait les rues. On eût dit l'odeur sépulcrale de ce bois incorruptible dont on faisait les cercueils et qui embaumait de lui-même les morts.

Les rares habitants qui circulaient sur les places ou qui respiraient le frais autour des fontaines donnaient à la ville un air de magnifique champ des morts, entrecoupé de monuments et peuplé de fantômes. Jamais je n'oublierai cette première entrée de nuit dans la ville de Dante.

La voiture, qui devait continuer sa route jusqu'à Sienne et jusqu'à Rome, me laissa descendre dans une petite hôtellerie sans nom, cachée au fond d'une ruelle sur les derrières du palais Corsini, non loin du pont de la Trinité. J'y fus logé dans une mansarde nue sous les toits, sans autre meuble qu'une couchette de fer, une table, une chaise et une cruche d'eau. Mais je ne fis pas même attention à la nudité et à l'indigence de cette hôtellerie: j'allais m'endormir et me réveiller dans la ville des grandes mémoires; c'était assez pour un jeune homme qui ne vivait que d'imagination.

XXX

Je n'oublierai jamais non plus ce réveil. Un ciel d'été, d'un bleu sombre comme un plafond de lapis, s'apercevait par ma fenêtre au-dessus de la rue étroite, entre ma chambre haute et les murs monumentaux du palais Corsini. Les larges portes de ce palais étaient ouvertes à deux battants, et laissaient voir les cours, les escaliers, les portiques. Les nombreux domestiques de cette opulente maison étaient en grands costumes d'apparat, chacun à son poste. Ils semblaient attendre quelque cérémonie ou quelque hôte illustre.

De grandes rumeurs de la foule, mêlées de mugissements de boeufs, de bêlements de brebis, de hennissements de chevaux, se faisaient entendre à l'extrémité de la petite rue du côté du pont de la Trinité. Bientôt des bergers à cheval, une longue houlette terminée en lance à la main, et vêtus de costumes pittoresques en cuir et en peaux de mouton, apparurent. Ils étaient précédés et suivis de l'élite de leurs troupeaux. Ils défilèrent avec une gravité antique sous mes yeux pour entrer dans la cour du palais.

Ils étaient accompagnés de chars rustiques de forme étrusque. Les jantes des roues massives de ces chariots étaient enroulées de fleurs et de feuillages; les jougs des boeufs qui y étaient attelés avaient été décorés de branches de cyprès et d'oliviers qui, en se balançant au mouvement des attelages, chassaient les mouches et rafraîchissaient de leur ombre le front des boeufs.

Chacun de ces chars portait la famille d'un des laboureurs des vastes domaines du prince Corsini. Le chef de la famille ou le plus âgé des fils marchait en avant d'un pas consulaire, tenant d'une main le mince aiguillon, et s'appuyant fièrement de l'autre main sur la corne dorée de ses boeufs. Lu mère, les fils, les filles étaient debout sur le plancher du char, se tenant de la main aux ridelles pour garder leur équilibre contre les secousses que les larges dalles du pavé imprimaient aux roues. Il y avait là, sous les plis lourds des étoffes rouges et vertes des vêtements de ces villageoises, des beautés, des majestés, des grâces sévères que je n'ai jamais retrouvées qu'en parcourant les montagnes de la Sabine et du Vulturne, ou dans l'incomparable tableau des _Moissonneurs_ de Léopold Robert, ce Virgile du pinceau, qui a égalé le Virgile des _Géorgiques_.

XXXI

Cette procession rurale défila lentement en silence, et se groupa tout entière dans la cour du palais. C'étaient les opulents cultivateurs des nombreux domaines du prince dans les maremmes de Pise et dans les vallées du Vulturne, qui venaient, le jour de la fête de la princesse, défiler annuellement devant leurs maîtres, et étaler sous leurs yeux le luxe de leurs étables ou de leurs sillons. L'air était assourdi du son des musettes toscanes, et la rue était embaumée par les masses de fleurs qui débordaient en gerbes ou qui traînaient sur les dalles derrière les chariots. Je ne me lassais pas de contempler ces nobles figures de paysans ou de paysannes, qui me rappelaient les scènes patriarcales de la Bible dans l'opulence de la cité des arts. J'étais enivré avant d'avoir entrevu seulement un seul des monuments de cette capitale du génie moderne.

Je me hâtai de m'habiller, pour parcourir à loisir, sous la conduite d'un domestique attaché à l'hôtellerie, plus semblable à un mendiant qu'à un interprète, les quais, les places, les jardins, les palais de Florence.

Mes deux premières journées ne furent qu'un long éblouissement. En peu de jours j'étais déjà assez familier avec les quais de l'Arno, les avenues des _Cacines_, les galeries, les églises, les palais fameux, pour n'avoir plus besoin de guide. Quant à la langue, je la parlais couramment, quoique avec un accent trop latin, grâce à Dante, à Pétrarque, à Alfieri, à Monti, dont j'avais déjà tant lu et relu les vers. Seulement on devait à mon accent me prendre pour un Toscan de bibliothèque qui n'était jamais descendu dans la rue pour causer avec les vivants, et qui rapportait à la langue parlée les constructions et la prononciation des morts. J'étais un volume plus qu'un homme. Mais en peu de jours la souplesse de mon oreille m'eut bien vite naturalisé Toscan de ce siècle. Dans cette cage de rossignols la musique de la langue entrait par tous les pores. Je ne demandais qu'à oublier le rude français.

XXXII

Je n'éprouvais dans mon isolement complet sur une terre étrangère aucun besoin de société. Cependant, après quelques jours de vagabondage solitaire dans les rues, dans les campagnes et dans les théâtres de Florence, je me souvins que j'avais quelques lettres de recommandation dans ma malle. J'aurais bien désiré ne pas les avoir, car l'embarras de les présenter dépassait de beaucoup, dans mon esprit, l'agrément que je pouvais attendre de ces nouvelles connaissances. J'ai toujours été très-timide devant les nouveaux visages; je l'étais bien davantage à dix-neuf ans. Mais l'inconvenance de rapporter ces lettres à ceux qui me les avaient obligeamment données, sans en avoir fait usage, me forçait malgré moi à y penser. Une autre circonstance me fit, pour ainsi dire, violence, et triompha de ma répugnance à porter ces lettres et à décliner mon nom au seuil d'un palais.

J'entrai un matin dans la fameuse église de _Santa Croce_, sorte de _Campo Santo_ ou de cimetière monumental de Florence, Westminster des Toscans.

Il était midi; le soleil brûlait la poussière de la place nue et déserte qui précède cette église sans façade. J'y entrai plutôt pour y chercher l'ombre que pour y visiter des statues ou des tableaux. J'en avais les yeux las et l'esprit saturé; j'avais tant vu que je ne regardais plus rien.

L'église était aussi complétement déserte que la place; on n'y voyait que les ombres des piliers s'allongeant immobiles et noires sur les dalles; on n'y entendait que ce bruit répercuté des pas des voyageurs errant sous les voûtes, bruit qui fait seul souvenir qu'on existe dans ces grandes catacombes de la prière et de la mort. Je m'avançai lentement d'arceaux en arceaux, déchiffrant, à l'aide de mon livre indicateur des monuments de Florence, les inscriptions gravées sur le socle des mausolées. C'étaient tous les grands morts de la république, Galilée, Machiavel, excepté _Dante_, qui dort exilé dans un carrefour de Ravenne. Je donnais un souvenir, un moment, une commémoration, une pitié, un enthousiasme de jeune homme studieux à chacune de ces ombres, plus vivantes peut-être dans la pensée des siècles qui foulent leurs cendres que dans la pensée de leurs contemporains et de leurs compatriotes.

XXVI

Un monument plus élevé et plus vaste que les autres attirait depuis quelques instants mes regards à droite vers le centre de l'église. J'y fus instinctivement attiré. J'y lus inscrit en lettres de bronze doré: _Aloysia, comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, à Vittorio Alfieri_, et plus bas: _Canova sculpsit_.

À ces mots le livre tomba de mes mains, et je restai immobile et absorbé dans la contemplation de ce tombeau. Le Phidias vénitien y a représenté l'Italie romaine, c'est-à-dire virile et sévère, pleurant, une couronne effeuillée à la main, sur le médaillon de son poëte. Je croyais alors qu'Alfieri était un poëte; j'étais à l'âge où l'on adore le nom sans savoir s'il est véritablement mérité. J'avais acheté, quelques années avant, à Lyon, une édition de Milan de ce Corneille italien, en douze volumes. Ces volumes, qui contenaient ses quatorze tragédies, étaient tellement feuilletés par mes mains, que les couvertures en lambeaux n'en laissaient plus lire les titres. J'avais lu aussi ses mémoires, qui venaient d'être publiés par la comtesse d'Albany, peu de temps après la mort de son ami. Comme poëte, comme amant, comme citoyen, le comte Alfieri était pour moi une triple illusion de jeunesse qu'aucune réflexion n'avait encore dissipée. C'était à mes yeux l'homme du siècle, l'homme de la passion, l'homme de la liberté, le dernier des Romains, une espèce de Brutus poétique, écrivant à la pointe du poignard des sonnets à sa Béatrix, des pages de Tacite, des imprécations de Machiavel contre les tyrannies.

À ces trois titres, je croyais devoir un culte à ce nom. Sa mort récente et prématurée, sa tombe à peine fermée par les mains de l'amour, et cette tombe illustrée par un chef-d'oeuvre de Canova, lui-même immortel, ajoutaient à mon émotion, à l'aspect inattendu de ce sépulcre.

Pour la première fois de ma vie, j'eus le sentiment de la gloire, et je crus que la vie entière était assez bien employée à mériter un tel tombeau. Hélas! je ne savais pas encore que le marbre n'est pas plus chaud que l'herbe sur un cercueil; qu'aucun bruit ne retentit sous la terre; que la dernière de nos vanités, c'est la vanité de nos mémoires, et que le vrai juge de nos oeuvres ici-bas n'est pas la gloire, mais la conscience. Mais que sait-on avant d'avoir réfléchi?

XXVII

Quoi qu'il en soit, je restai plusieurs heures assis au pied du monument d'Alfieri, méditant en moi-même sur la majesté de cette tombe, et concevant l'émulation vague de consacrer ma propre vie à me construire à moi-même une illustre tombe. Rêve d'enfant, dont je suis bien détrompé aujourd'hui! La tombe la plus ignorée, sous un peu d'herbe, sans pierre et sans nom, est la plus désirable. À quoi bon des traces sur une terre et dans des mémoires qui ne conservent rien éternellement? La mort, c'est l'oubli. Reculer de quelques années sa mort, c'est toujours mourir. Il n'y a pas de remède à notre néant, pas même dans notre vanité. Il vaut mieux accepter franchement le néant d'ici-bas que de lutter ridiculement et péniblement avec l'impossible. Mais je ne pensais pas ainsi alors, et le tombeau de marbre d'Alfieri, sculpté par Canova, et contemplé par Florence, me paraissait une apothéose suffisante pour payer toute une longue existence de travail, de vertu et de génie. Je prenais devant ce monument une véritable ivresse d'immortalité.

Tout à coup le nom d'_Aloysia de Stolberg, comtesse d'Albany_, me rappela que j'avais dans ma malle une lettre de recommandation pour une dame de ce nom à Florence, lettre que j'avais jusque-là négligé de porter à son adresse. La rougeur me monta au visage, et mon coeur battit d'émotion à l'idée de voir cette femme célèbre, dont cette inscription sur le tombeau venait de me faire retrouver le nom et la renommée dans ma mémoire. Qui n'a lu les mémoires d'Alfieri? qui ne sait sa passion, son culte, son idolâtrie poétique pour celle qu'il appelle _la mia donna_, autre _Laure_ de cet autre Pétrarque, autre _Béatrice_ de cet autre Dante, autre _Vittoria Colonna_ de cet autre Michel-Ange? Elle survivait à son poëte; elle habitait Florence; j'étais à quelques pas de son palais; j'avais un accès naturel et presque obligé auprès d'elle, et je pouvais voir, le soir même, celle dont la beauté, le coeur, les aventures, les disgrâces et la gloire poétique avaient tant occupé ma première imagination. La passion de connaître cette femme historique l'emporta sur la timidité. Je sortis à grands pas de _Santa Croce_, et je rentrai à mon hôtellerie pour chercher dans mes lettres de recommandation la lettre adressée à la comtesse d'Albany.

XXVIII

On sait que la comtesse d'Albany était la veuve du dernier des Stuarts, prétendants à la couronne d'Angleterre. Ce prince, exilé à Rome par les révolutions de son pays, avait épousé tard la jeune et belle comtesse de Stolberg, fille d'une illustre maison princière de la Belgique allemande. Cette charmante personne, devenue ainsi reine légitime de la Grande-Bretagne, avait consolé pendant quelques années le prétendant, son mari, de ses malheureuses expéditions en Écosse et de sa déchéance du trône sur le continent. Retiré à Rome dans l'oisiveté d'une vie désormais sans but, l'infortuné prince avait cherché, dit-on, dans l'ivresse l'oubli de son héroïsme inutile, de son rang perdu et de son âge avancé. Le comte Alfieri avait été touché profondément des infortunes d'une jeune femme négligée et souvent offensée par un époux abruti. Son culte poétique avait consolé cette malheureuse victime de l'indifférence de son époux.

Le pape, à la requête du cardinal d'York, frère du prétendant, avait séparé, par un acte de sa toute-puissance, la comtesse d'Albany de son mari. Elle avait vécu quelque temps dans un couvent de Rome, sous la protection du souverain pontife et du cardinal d'York. Alfieri avait été admis une ou deux fois dans le cloître où languissait son idole. Elle avait fini par s'évader de Rome avec la tolérance tacite du pape; elle avait voyagé en Espagne, en France, en Allemagne. Alfieri s'était rencontré partout sur ses pas. Enfin le prétendant était mort de tristesse et de dégoût plus que d'années à Rome; cette mort avait rendu la liberté à la comtesse d'Albany. Elle recevait une pension de l'Angleterre, elle ne pouvait quitter son nom; mais elle était maîtresse de sa main; elle la donna au poëte qui possédait depuis longtemps son coeur.