Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 21

Chapter 214,002 wordsPublic domain

Quant à moi, voici la mienne. Vous verrez, en rentrant un moment dans vos consciences, si cette philosophie est plus ou moins conforme à la vôtre, et si elle n'est pas surtout parfaitement conforme à la philosophie du philosophe du désert, Job!

MA PHILOSOPHIE PERSONNELLE.

XIII

Ce que je vais faire ici est très-hardi: c'est pour ainsi dire la confession générale, non de ma vie, mais de mon âme. Mais à quoi sert la parole écrite, si ce n'est à révéler sa pensée? À quoi sert d'avoir vécu, si ce n'est à recueillir une philosophie pour ce monde et pour l'autre? Je dis donc comme Job: JE PARLERAI!

Mon âme est, comme la vôtre, une mystérieuse trinité, composée de trois facultés distinctes et évidemment immatérielles, l'INTELLIGENCE, le SENTIMENT et la CONSCIENCE.

L'intelligence comprend et pense.

Le sentiment aime ou abhorre.

La conscience juge et gouverne.

L'intelligence seule est une faculté froide, qui, semblable au regard de notre oeil matériel, voit le feu sans s'embraser. Il n'y a point de mérite dans l'intelligence seule; il n'y a qu'un don: elle n'est pas libre de voir ou de ne pas voir, elle est pour ainsi dire fatale; elle est un miroir, elle réfléchit forcément la création que Dieu lui présente à regarder. L'intelligence est de sa nature immobile; elle resterait pendant l'éternité tout entière à contempler l'infini sans faire un mouvement, si une autre faculté ne lui imprimait pas ce mouvement ou cette activité.

Le sentiment est une faculté motrice de l'âme. Par son attrait instinctif et forcé vers le beau, par son aversion également instinctive et forcée du laid, elle imprime une impulsion en tout sens à l'âme; elle la contraint à haïr ou à aimer, à rechercher ou à fuir; elle lui donne ces impulsions sublimes sans lesquelles l'âme n'aurait ni sentiment de sa vie, ni action sur elle-même, que nous appelons les _passions_. Sans la victoire de l'âme sur ses passions, ou sans sa défaite, l'âme serait privée de ce qui fait sa principale grandeur: la MORALITÉ.

La conscience est une faculté innée, chargée par le Créateur de juger et de gouverner l'âme. C'est de cet équilibre entre l'intelligence et le sentiment, équilibre rompu sans cesse par la passion, rétabli sans cesse par la conscience, que résulte la moralité ou l'immoralité, la force ou la faiblesse, le crime ou la vertu, en d'autres termes le mérite ou le péché de l'âme.

XIV

Qu'est-ce qui dit tout cela en vous? me demande-t-on.

C'est l'intelligence.

Et que vous dit de plus cette intelligence sur sa propre existence? sur le monde intérieur et sur le monde extérieur dont elle est enveloppée? sur l'Auteur de cet univers physique et moral? sur sa nature? sur ses desseins? sur ses lois? sur le passé, le présent et l'avenir de tous ces êtres, dont vous êtes vous-même un grain d'être, un atome imperceptible et fugitif, mais un atome pensant, sentant et jugeant?

Ce qu'elle me dit, le voici: c'est à peu près, en moins magnifique langue, ce qu'elle disait à notre ancêtre Job.

Rien ne vient de rien; or, voilà des univers de quoi remplir des milliers de firmaments, des millions de regards et des millions de pensées comme la mienne; donc il y a un premier être abîme et source de tout. Il n'y a pas à discuter sur cette existence, mère des existences; il n'y a qu'à ouvrir les yeux et à étendre la main, ou à respirer: vous voyez, vous touchez, vous respirer par tous vos sens matériels ce qu'on appelle un Dieu, c'est-à-dire une cause, et votre sens intellectuel le conclut avec la même certitude que vos sens matériels le perçoivent.

XV

Que conclut de plus mon intelligence en se repliant sur soi-même?

Elle conclut, parce qu'elle le sent, que l'homme est à la fois, pendant la durée de sa forme humaine, pensée et corps, esprit et matière, composé momentané, mystérieux et douloureux de deux natures; que ces deux natures se répugnent, se tiraillent et s'efforcent sans cesse de rompre violemment le lien forcé qui les unit, parce que l'une, la matière, tend sans cesse à la dissolution et à la mort, l'autre, la pensée, tend sans cesse à l'affranchissement et à la vie.

Voilà, dans l'âme, le rôle de l'intelligence pure: elle voit, elle pense, elle apprécie sa situation, mais elle est impassible. Si l'âme n'avait que cette faculté de comprendre, elle ne souffrirait pas, elle ne s'agiterait pas, elle n'agoniserait pas dans sa peine, elle ne se tourmenterait pas dans sa prison mortelle; elle verrait et elle comprendrait; ou, si elle avait une douleur, elle n'en aurait du moins qu'une, la douleur de ne pas pouvoir comprendre Dieu; car, excepté Dieu, elle se sent capable de tout scruter, de tout pénétrer, de tout embrasser, de tout comprendre dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral des créations.

Mais comprendre Dieu, elle ne le peut pas; Dieu, c'est-à-dire _une cause qui n'a pas eu de cause,_ et qui s'engendre de soi-même. Cela dépasse la portée de l'intelligence des hommes, des anges, et vraisemblablement de tous les êtres créés dans les règles logiques de l'intelligence. L'effet sans cause, ou Dieu, est absurde, et, si cet être sans cause n'était pas nécessaire, on pourrait le nier; mais, comme il est nécessaire et évident, il faut le reconnaître, et reconnaître, par le même acte de foi et d'humilité, que notre sublime intelligence n'est cependant pas infinie, et que, toute vaste qu'elle soit, cette intelligence a une borne, et que cette borne est Dieu.

Mais il est beau de ne s'arrêter que devant Dieu, il est beau d'être égal à tout, excepté à celui qui ne saurait avoir d'égal.

C'est le sort de l'âme considérée comme pure intelligence.

XVI

Mais si l'âme n'était qu'intelligence, elle serait sans activité, sans moralité, et par conséquent sans mérite. Sa seule activité serait de contempler, sa seule moralité serait de réverbérer les lueurs de Dieu en elle; son seul mérite serait de faire un acte perpétuel, mais fatal et involontaire, de foi dans la création et dans le Créateur. Cela serait beau, mais cela ne serait pas saint, car la volonté seule est sainte; autrement le miroir qui réfléchit la lumière aurait autant de vertu que le feu qui la produit.

Dieu a donc associé, dans l'âme, à la faculté de comprendre, la faculté de sentir, ou le sentiment. C'est par là que l'âme devient humaine, et, si j'ose le dire, sans qu'on se méprenne à mon expression matérielle, c'est-à-dire en contact par ses sensations avec la matière, si inférieure cependant à l'intelligence. C'est par là que cette âme souffre, qu'elle jouit, qu'elle hait, qu'elle aime, qu'elle répugne, qu'elle désire, en un mot qu'elle éprouve en elle le mystérieux contre-coup des passions, passions qui sont presque toutes des sensations matérielles communiquées à l'âme immatérielle et transformées en sentiments. Mais c'est par là aussi qu'elle éprouve la douleur toute intellectuelle de sa condition d'ici-bas et qu'elle prend l'horreur de cette existence, la passion d'en sortir, l'amour de la vraie vie, de la liberté, de l'immortalité, de l'éternité de Dieu enfin, jusqu'au désespoir, jusqu'au délire, jusqu'au suicide.

XVII

Mais puisque cette seconde faculté, le sentiment, imprime à l'âme, par les passions, par le plaisir et par la douleur, une activité organique qu'elle n'aurait pas eue si elle n'eût été qu'intelligence, il lui fallait, pour diriger et juger cette activité, une troisième faculté d'une nature supérieure à l'intelligence et au sentiment. Cette troisième faculté de l'âme, c'est la conscience.

Cette troisième faculté est celle qui achève véritablement notre âme, car elle lui donne ce que les deux autres facultés, l'intelligence et le sentiment, ne lui donnent pas: la moralité. De plus, cette faculté de la conscience est plus divine, en quelque sorte, en nous, que les deux autres, car elle est indépendante de nous. Elle est, pour ainsi dire, la justice de Dieu innée en nous, d'autant plus sainte qu'elle n'est pas libre. L'intelligence peut se tromper, le sentiment peut s'égarer; la conscience ne peut fléchir; c'est l'instinct absolu et incorruptible du juste et de l'injuste, du bien ou du mal, du crime ou de la vertu, instinct supérieur à nos passions mêmes et à nos fautes, et qui nous juge même en flagrant délit de nos faiblesses ou de nos iniquités.

C'est par elle que nous sentons si nous agissons selon Dieu ou selon l'homme; c'est par elle que nous nous élevons à la vertu; c'est par elle que nous mesurons nos chutes; c'est par elle que nous disons ce mot sublime et réparateur de Job et de l'humanité: Je me repens! c'est par elle enfin que nous nous condamnons nous-mêmes, comme Job, à expier volontairement le mal que nous avons fait et que nous avons pensé; c'est par elle que nous anticipons sur la justice de Dieu, par cette expiation de corps et d'esprit que Job appelle pénitence.

Ce code de la conscience de l'humanité est tellement inné qu'il a été rédigé partout et de tout temps, par tous les législateurs sacrés et profanes, avec des formes différentes de moeurs, mais avec la même uniformité de volonté d'être juste et saint. Ouvrez les codes indiens, ouvrez les codes de la Chine, ouvrez les codes de la Perse, ouvrez les codes de la Grèce, ouvrez ceux de Bouddha, Zoroastre, Confucius, Pythagore, Socrate, Platon, Moïse, le dogme varie, les moeurs changent; la conscience est innée et universelle.

XVIII

Voilà les idées que la philosophie spéculative me fait à moi-même sur la nature de mon âme. C'étaient à peu près celles de Job, ou de la philosophie antédiluvienne, transmise et comme filtrée traditionnellement depuis la grande aurore intellectuelle de l'humanité dans l'Éden.

Ces idées sont pour moi vraisemblables; mais sont-elles vraies? Qui oserait le dire? Il y a si loin des pensées de Dieu à nos pensées! Le point de vue universel et infini du Créateur doit être tellement différent du point de vue étroit, fini et ténébreux, de la créature, que, par cela seul qu'une pensée métaphysique paraît vérité pour l'homme, elle peut paraître erreur, petitesse et chimère à Dieu.

Mais nous ne pouvons raisonner et sentir qu'avec l'intelligence, le sentiment et la conscience que Dieu nous a donnés pour converser avec nous-même et avec lui.

XIX

Maintenant, pour la pratique, que pouvons-nous présumer philosophiquement dans ces ténèbres et dans ce lointain des volontés divines du Créateur sur l'âme humaine condamnée par lui à ce supplice et à cette demi-nuit de notre existence?

Nous pouvons et nous devons conjecturer d'abord qu'il l'a voulu ainsi, puisque cela est ainsi, et que, puisqu'il l'a voulu ainsi, c'est que cela est nécessaire et parfait; car rien que de nécessaire et de parfait ne peut émaner de la volonté et de la perfection suprêmes.

Une fois cette conviction acquise (et cela n'est pas discutable), nous pouvons faire philosophiquement les autres conjectures les plus vraisemblables et les plus saintes, pour nous expliquer, autant que possible, à nous-mêmes, cette inexplicable existence de brièveté de misères, de mort et de ténèbres, à laquelle Dieu nous a appelés à son heure sur ce point imperceptible de ses univers.

Quelles sont ces conjectures, selon la raison, selon la foi de tous les grands esprits, depuis Job jusqu'à nos jours, les plus vraisemblables et les plus saintes? Les voici:

L'homme est une créature qui paraît déchue de sa perfection primitive par quelque grande catastrophe physique, ou par quelque grande faute morale qui n'a laissé subsister que des débris de la première humanité. Le _péché est entré dans le monde_, selon la tradition chrétienne; avec le péché, la douleur et la mort. Peut-être aussi n'est-ce qu'une épreuve. Par la raison seule, nous n'en savons rien.

Dans les deux cas cette vie est un supplice; il n'y faut pas chercher autre chose que la douleur.

Mais ce supplice est une réhabilitation après la mort, s'il est bien accepté; nous en avons pour gage la justice de Dieu, une de ses perfections, qui ne mentent pas.

Pour que cette réhabilitation fût possible, il fallait que l'homme fût libre de mériter sa réhabilitation et son immortalité dans une autre vie.

Pour qu'il fût libre, il fallait qu'il y eût combat méritoire et à armes égales entre son intelligence et ses passions; il fallait que sa conscience fût en lui-même le juge de la victoire ou de la défaite.

Pour que ce combat, dont l'immortalité est le prix, fût possible, il fallait qu'il y eût assez de ténèbres sur notre âme pour autoriser le doute, assez de lueurs pour éclairer la foi.

Sans ces ténèbres, l'évidence de Dieu aurait foudroyé l'âme de vérité et de vertu, contraint l'équilibre entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. N'existant plus dans l'homme, le péché aurait cessé d'être possible, et la sainteté aurait cessé d'être méritoire. L'homme n'aurait plus eu sa part d'action propre dans sa propre destinée; en cessant d'être libre il aurait cessé d'être homme; sa vertu forcée l'aurait dégradé de sa vertu volontaire. La volonté eût péri avec la liberté. Or, qu'est-ce que la création sans volonté? C'est la matière.

Voilà, non pas sans doute le mot, mais l'ombre du mot divin de l'énigme de nos misères et de nos ténèbres dans notre condition humaine. Le mot est dur et lourd, mais il est divin. Le soulever depuis le berceau jusqu'à la tombe, c'est le fardeau et l'effort de l'homme. Un jour ce mystère nous sera révélé dans sa vérité et dans sa plénitude. Il nous est permis de le déplorer jusque-là, mais alors nous n'aurons qu'à le bénir et à l'adorer!

XX

Dans cette condition, non acceptée, mais forcée, que l'existence ténébreuse et misérable fait à l'homme, dans cette vie de supplice ou d'épreuve, l'homme n'a le choix qu'entre deux philosophies:

La philosophie de la révolte, comme celle du Satan biblique ou de Job au commencement de son dialogue avec Dieu: c'est le crime et la démence de la volonté de l'homme substituée à celle de Dieu.

Ou la philosophie de la résignation, de la foi, de l'acceptation, du repentir et de l'immortelle certitude.--_Scio quod Redemptor meus vivit._--Je sais qu'il y a une justice et une réhabilitation dans le ciel! C'est la philosophie de la raison, car Dieu, comme dit _Élihu_ à Job, est plus grand que nous; c'est la philosophie de la nécessité, car Dieu, comme ses oeuvres le disent à Job, est plus fort que nous; c'est la philosophie de la sainteté, car, comme dit l'Évangile, c'est la conformité de la misérable, fragile et perverse volonté de l'homme à la volonté parfaite, sainte et divine de Dieu; c'est la divinisation de la volonté humaine, car notre volonté devient Dieu en s'assimilant contre elle-même à Dieu!

Toute autre philosophie ne sert qu'à verser un poison de plus dans ce calice humain déjà si amer et si salé de nos larmes.

Je comprends, comme Job, que l'âme, irritée et indignée au commencement de son supplice, sans savoir pourquoi elle l'a mérité, appelle son Créateur en jugement devant l'éternelle équité révoltée en elle, et qu'elle lui dise: «Maudit soit la nuit où un homme a été conçu.»

Le blasphème contre l'existence est un péché, mais c'est le plus noble des péchés, car c'est le plus courageux et le plus fier; c'est le cri du supplicié interpellant et défiant son bourreau dans le supplice; c'est le péché des braves, et non des lâches: il a sa grandeur au moins dans sa folie. Hélas! hélas! qui de nous ne l'a commis mille fois dans la vie, s'il a ces fibres fortes et sensibles auxquelles les tortures de la vie et de la mort font rendre des gémissements et des hurlements qui vont du suicide du corps jusqu'au blasphème, ce suicide de l'âme? Quant à moi, j'avoue avec honte et douleur que c'est le crime qui m'a le plus tenté dans ma vie; mais je dis depuis longtemps comme Job: J'ai péché et je _me repens_. Ce sont les deux mots de tout ce qui vit, de tout ce qui pense et de tout ce qui pèche ici-bas.

L'homme n'a qu'une véritable gloire: s'humilier! L'humilité est le plus beau mot de Job et le plus saint mot de l'Évangile. Celui qui a inventé ce prosternement intérieur de l'âme a inventé le seul rapport de l'âme à Dieu.

XXI

Nous l'écrivions, il y a peu de jours, à propos d'un poëte moderne qui a eu à la bouche les blasphèmes sublimes de Job, mais qui n'a pas eu sa plus sublime humilité; nous le répétons aujourd'hui.

Quand on a vécu un certain nombre d'années sur cette terre et qu'on a sondé jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions à tirer et deux partis extrêmes à prendre: le mépris de soi-même, de l'homme et du monde créé, ou le respect de l'oeuvre divine et l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le suicide, ou la résignation et la prière. Et il ne faut pas croire que ce soient des âmes vulgaires que celles qui délibèrent un certain temps avec elles-mêmes avant de prendre le parti de l'espérance contre celui du désespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti du suicide de l'âme. Non, ce sont souvent des âmes très-grandes et très-altérées du beau idéal que leur grandeur et leur altération mêmes précipitent dans ces impiétés d'esprit.

Plus un homme est doué par la nature d'une puissante faculté d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froissé, dans son intelligence et dans sa sensibilité, par ce milieu humain _où rien n'est de ce qui devrait être_, avant d'arriver par la mort à ce milieu divin _où tout ce qui doit être sera_. L'homme ainsi doué se sent une puissance de vie intérieure qui userait des milliers de corps et des milliers de siècles sans avoir émoussé seulement sa faculté d'être, et il se sent accouplé par on ne sait quelle loi à une pincée d'argile corruptible, façonnée en organes qui tombent en ruines après un petit nombre de levers et de couchers de soleil, malgré tous ses efforts pour les réparer sans cesse et pour leur donner un peu de cette immortalité qu'il sent en lui.

Le besoin de penser le dévore, et, chaque fois qu'il pense à ce qui est le plus digne d'être pensé, ses pensées, comme des aigles à qui l'oiseleur a laissé les ailes et crevé les yeux, vont se heurter, se briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystère, l'inconnu, l'inexplicable.

L'aspiration de la félicité le tourmente, et chacun des organes qui semblent avoir été créés pour lui demander et lui procurer du bonheur ne lui rapportent que des déceptions, des souffrances, des tortures de l'âme et du corps.

Il aime, et il voit périr ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait aimer à jamais ce qu'il a aimé une fois, et sa vie n'est qu'un adieu souvent sans retour.

Si son sort est tolérable ou doux, la mort est là, à deux pas de lui, qui change sa félicité même en désespoir par le sentiment de sa brièveté.

Si son sort est rude et intolérable, il ne sent l'existence que par la douleur, et regrette le néant, où il dormait du moins sans rêve.

S'il cherche par la pensée, hors de lui et de ce monde visible, son repos dans un monde meilleur, il trouve même ce monde, son refuge, peuplé de terreurs et de supplices. Entre la superstition et l'athéisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux abîmes.

S'il se désintéresse de lui-même pour se dévouer, en vue de Dieu, à l'amélioration de sa race, au progrès de la raison et des institutions humaines, il a la dérision ou le martyre pour récompense; il s'aperçoit que les hommes, formés, depuis le premier jour jusqu'au dernier, de la même fange, changent de forme sans changer de nature; qu'on peut les pétrir différemment de limon, mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrès indéfini sur cette terre est le rêve de l'argile qui veut être Dieu et qui ne sera jamais que poussière. Il est forcé, fût-il demi-dieu, fût-il Prométhée, fût-il plus qu'homme, de reconnaître en mourant son erreur, et de s'écrier à Dieu, comme le Christ sur sa croix: «Pourquoi m'avez-vous abandonné dans mon oeuvre?» Les hommes veulent être trompés, enchaînés, immolés; ils divinisent leurs meurtriers, ils bafouent ou ils tuent leurs libérateurs. Cela est juste: le mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un véritable grand homme fait trop rougir son espèce; il faut vite le retrancher du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de César, c'est le monde!

En présence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un tel destin, que reste-t-il à un homme de génie et de bonne volonté? Il ne lui reste qu'à prendre ce monde au sérieux et à vivre avec résignation, ou bien à prendre ce monde en facétie et à dire:

Ô Jupiter! tu fis en nous créant Une froide plaisanterie!

Quand on ne peut pas combattre corps à corps un destin plus fort que nous et qui nous raille d'un bout à l'autre de l'histoire, il y a encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se faire soi-même le bouffon de cette destinée, de se moquer des hommes et de soi, de prendre sa part de cette risée universelle qui éclate depuis le commencement du monde jusqu'à nous, derrière le rideau de la scène humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le disait déjà de son temps: «Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout le reste est vanité!» Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré: «Je te défie de me mépriser plus que je ne me méprise moi-même, mais toi aussi je te méprise.» Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprécation et blasphème.

C'est là Cervantès, c'est là Arioste, c'est là Rabelais, c'est là Voltaire dans _la Pucelle_, c'est là Byron dans _Don Juan_. Ce sont là tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les poëtes burlesques qui, profondément impressionnés de la misère morale de l'humanité, mais pas assez généreux pour la plaindre, ont pris le parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine grandeur aussi dans ces facéties et dans ces gambades de poésie sur un sépulcre: il y a la grandeur du blasphème! C'est l'orgie des sceptiques, c'est la _Danse des Morts_ de la poésie; c'est le blasphème héroïque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!

Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde sensibilité, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.

Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de se scandaliser de l'apparence ou de se décourager de la souffrance, avaient été plus logiques et plus courageux, ils n'auraient pas ri comme des fous dans leurs loges: ils auraient prié comme des sages ou combattu comme des héros; ils ne se seraient pas faits les bouffons de leur espèce: ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en coûtait-il de se dire, comme Job:

Ce monde, oeuvre évidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas être en même temps l'oeuvre d'une puissance folle. Dieu, le _sérieux_ et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas voué son oeuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui, mais à l'admiration de lui-même et à l'adoration de ses créatures. Derrière cette apparente dérision des choses humaines il y a donc un divin mystère; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu. L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre vertu! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son oeuvre; c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère qui fait travailler la pensée. Ce monde n'est qu'un crépuscule, la pleine lumière n'est qu'au delà du tombeau.