Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 20
«_Ô Job! arrête-toi!_» s'écrient ses amis épouvantés de son blasphème; mais leurs discours ne suffiraient pas à lui fermer les lèvres, quand le souverain interlocuteur, Dieu lui-même, sous la forme d'une inspiration sacrée et irrésistible, intervient dans le dialogue et écrase tout, amis, ennemis, orgueil, murmure, doute, plainte, blasphème, et le poëte lui-même, sous la majesté foudroyante de la parole intérieure qui gronde dans le sein de Job. Les hommes, en effet, n'ont plus de tels accents: Platon, Socrate, Cicéron sont pâles et énervés auprès de ce poëte du désert et des vieux jours.
«Quel est celui qui obscurcit la sagesse par des discours insensés?
«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.
«Où étais-tu quand je jetais les fondements de la terre? Dis-le-moi, si tu as l'intelligence.
«Qui en a établi les mesures? le sais-tu? qui a étendu le cordeau sur elle?
«Sur quoi ses bases sont-elles affermies? qui en a posé la pierre angulaire,
«Lorsque tous les astres du matin me louaient et que tous les fils de Dieu étaient ravis de joie?
«Qui a renfermé la mer en ses digues, quand elle rompait ses liens comme l'enfant qui sort du sein de sa mère,
«Lorsque je l'enveloppai des nuées comme d'un vêtement, et que je l'entourai des ténèbres comme des langes de l'enfance?
«Je lui ai marqué ses limites, je lui ai opposé des portes et des barrières;
«Et j'ai dit: Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. Ici tu briseras l'orgueil de tes flots.
«Est-ce toi qui depuis tes jours commandes à l'étoile du matin, qui montres à l'aurore le lieu où elle se lève?
«Qui éclaires les extrémités de l'univers et dissipes les impies par la lumière?
«La terre, comme une molle argile, prend une face nouvelle; elle se pare d'un nouveau vêtement.
«Ôteras-tu la lumière aux méchants? briseras-tu leurs bras déjà levés?
«As-tu pénétré dans la profondeur des mers? as-tu marché dans le sein de l'abîme?
«Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant toi? as-tu vu l'entrée des ténèbres?
«As-tu considéré l'étendue de la terre? Parle! Dis-moi si tu sais
«Quel est le sentier de la lumière et le lieu des ténèbres,
«En sorte que tu puisses les conduire à leur terme et comprendre la voix de leur demeure?
«Sans doute tu savais que tu devais naître, tu connaissais le nombre de tes jours?
«Es-tu entré dans les réservoirs de la neige? As-tu vu les trésors de la grêle,
«Que j'ai préparés pour le temps de la désolation, pour le jour de la guerre et du combat?
«Par quelle voie se répand la lumière? par quel chemin l'Aquilon fond-il sur la terre?
«Qui a ouvert un passage aux torrents des nuées? qui a tracé les sillons de la foudre?
«Qui verse la pluie sur les champs arides, sur le désert où nul mortel n'habite,
«Pour désaltérer les terres désolées et y faire germer l'herbe de la prairie?
«Qui a créé la pluie? qui a formé les gouttes de la rosée?
«D'où est sortie la glace? et les frimas du ciel, qui les produit?
«Les eaux se durcissent comme la pierre, et la surface de l'abîme s'affermit.
«Pourras-tu rapprocher les Pléiades, ou disperser les étoiles d'Orion?
«Appelleras-tu en leur temps des signes dans les cieux, l'Ourse et sa brillante race?
«Connais-tu l'ordre du ciel et son influence sur la terre?
«Élèveras-tu ta voix jusqu'aux nuées? et des torrents d'eaux descendront-ils sur toi?
«Enverras-tu la foudre, et elle ira? et, revenant, te dira-t-elle: Me voici?
«Qui a prescrit des lois à sa marche irrégulière? qui donne l'intelligence à des météores?
«Qui peut compter les nuées et faire descendre les eaux du ciel
«Quand la terre est durcie comme l'airain et que ses glèbes ne peuvent se diviser?
«Est-ce toi qui présentes sa pâture à la lionne et qui rassasies les lionceaux,
«Lorsque, couchés dans leurs antres, ils épient leur proie du fond de leurs tanières?
«Est-ce toi qui prépares au corbeau sa nourriture, quand ses petits errent çà et là, et que, pressés par la faim, ils crient vers le Seigneur?
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«Est-ce toi qui as donné au paon son plumage, au héron son aigrette, à l'autruche ses ailes?
«Elle abandonne sur la terre ses oeufs que le sable doit réchauffer;
«Elle oublie qu'ils seront peut-être foulés aux pieds ou brisés par les animaux.
«Insensible pour ses petits, comme s'ils n'étaient pas les siens, elle ne craint pas de voir son enfantement inutile;
«Car Dieu l'a privée de la sagesse et ne lui a pas donné l'intelligence.
«Mais, lorsqu'il en est temps, quand elle élève ses ailes, elle se rit du cheval et du cavalier.
«Est-ce toi qui as donné la force au cheval, qui as hérissé son cou d'une crinière mouvante?
«Le feras-tu bondir comme la sauterelle? Son souffle répand la terreur;
«Il creuse du pied la terre, il s'élance avec orgueil, il court au-devant des armes.
«Il se rit de la peur, il affronte le glaive.
«Sur lui le bruit du carquois retentit, la flamme de la lance et du javelot étincelle.
«Il bouillonne, il frémit, il dévore la terre.
«A-t-il entendu la trompette, il dit: Allons! et de loin il respire le combat, la voix tonnante des chefs et le fracas des armes.
«Est-ce à ton ordre que l'épervier s'élance dans les airs et qu'il étend ses ailes vers le midi?
«À ta voix l'aigle s'élèvera-t-il jusqu'aux nues? et placera-t-il son nid sur le sommet des rochers inaccessibles?
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Alors Job, répondant au Seigneur, dit:
«Que puis-je répondre au Seigneur, moi, faible créature? J'adore et je me tais.
«Je n'ai que trop parlé; je ne dirai plus rien; je ne veux pas ajouter à ma faute.»
Alors le Seigneur parla encore à Job du milieu d'un tourbillon:
«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.
«Oseras-tu anéantir ma justice, et me condamneras-tu pour te justifier?
«Ton bras est-il comme celui de Dieu, et ta voix tonne-t-elle comme ma voix?
«Environne-toi de grandeur et de magnificence, revêts-toi de gloire et de majesté.
«Répands les flots de ta colère sur l'orgueilleux; qu'un seul de tes regards renverse le superbe.
«Jette les yeux sur les impies, et qu'ils soient confondus; foule-les aux pieds dans le lieu de leur gloire.
«Cache-les dans la poussière, défigure leurs corps dans le sépulcre.
«J'avouerai alors que ton bras a le pouvoir de sauver.
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«Vois Léviathan (la baleine), sa force et la merveilleuse structure de son corps.
«Qui le dépouillera de l'armure qui le couvre? qui lui donnera un double frein?
«Qui ouvrira les portes de sa gueule? La terreur habite autour de ses dents.
«Son dos est couvert d'écailles comme des boucliers étroitement scellés...
«Ses frémissements font jaillir la lumière, ses yeux brillent comme les rayons de l'aurore.
«Des flammes sortent de sa gueule, et des étincelles volent autour de lui.
«La fumée sort de ses narines comme d'un vase rempli d'eau bouillante.
«Son souffle est semblable à des charbons brûlants; le feu sort de sa gueule.
«La force est dans son cou, et la terreur s'élance devant lui.
«Les muscles de sa chair sont tellement unis que rien ne peut les ébranler.
«Son coeur est dur comme le rocher, comme la meule qui écrase le grain.
«Quand il se lève, les forts sont dans la crainte; dans leur terreur ils chancellent.
«En vain on l'attaque avec l'épée et la lance, les dards et les javelots;
«Le fer est comme la paille légère; l'airain n'est qu'un bois aride.
«Les flèches ne le mettent pas en fuite; les pierres de la fronde sont pour lui comme l'herbe des champs.
«La massue est comme la paille légère; il se rit de la lance.
«Il repose sur les cailloux les plus durs; un lit de dards est pour lui comme le limon.
«Sous lui l'abîme bouillonne comme l'eau sur le brasier; la mer s'élève en vapeurs comme l'encens d'un vase d'or.
«L'onde blanchit derrière lui comme la chevelure d'un vieillard.
«Nul sur la terre n'a sa puissance; il a été créé pour ne rien craindre.
«Il envisage tout ce qu'il y a de superbe; il est le roi de tous les enfants d'orgueil.»
* * * * *
Job, répondant alors au Seigneur, dit:
«Je sais que vous pouvez tout, et aucune pensée ne vous est cachée.
«Quel est ce mortel qui obscurcit la sagesse par des discours insensés? Oui, j'ai voulu expliquer des merveilles que je ne comprenais pas, des prodiges qui surpassaient mon intelligence. Inspirez-moi, et j'oserai parler! Laissez-moi vous interroger, et je comprendrai la sagesse!
«Mes oreilles avaient entendu parler de vous, mais maintenant les yeux de mon âme vous voient!
«Oui, je m'accuse, je m'anéantis moi-même. Je vais expier mon ignorance et mon audace dans la poussière et dans la cendre
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Ainsi tout rentre dans le silence, tout reprend sa place dans l'esprit du poëte arabe, à la voix de Dieu dont sa propre parole est l'écho. La douleur crie, l'orgueil murmure, le désespoir doute, l'impiété argumente, le délire blasphème, l'amitié fausse ou impuissante raisonne, l'homme condamne et nie son Dieu; Dieu nié, mais indestructible, se lève de lui-même et fait parler la conscience par sa propre voix; la création tout entière se lève en témoignage, la toute-puissance visible atteste la justice invisible, l'homme se confond et rentre à la fois dans son néant et dans son immortelle espérance. Le poëme, commencé par un récit, poursuivi comme un drame, dialogué comme une argumentation, chanté comme un hymne, pleuré comme une élégie, vociféré comme un blasphème, foudroyé par un éclat de lumière surnaturelle, finit par une adoration, comme tout doit finir entre l'homme et Dieu.
Cette lecture laisse dans l'âme le long retentissement de l'airain sonore suspendu entre le ciel et la terre, sur lequel le marteau divin aurait frappé la gamme entière des grandeurs, des petitesses, des peines d'esprit, des misères de corps, des félicités, des tristesses, des espérances, des doutes, des murmures, des blasphèmes, des désespoirs, des consolations humaines, retentissement dont les vibrations, répandues dans l'air immobile longtemps après le coup, se confondent à jamais avec la respiration et avec la pensée. C'est une page déchirée de quelque poëme surhumain, écrite par quelque géant de la pensée à l'époque où tout était gigantesque dans le monde. C'est une pierre de _Baalbeck_, dont on se demande, en la mesurant, quelle main d'homme a pu remuer de telles masses de pierre et de telles masses d'idées... Mystère!
VI
Voilà ce que je pensais de Job avant l'heure où une étude plus sérieuse, plus philosophique et plus développée, devait redoubler mon étonnement et mon enthousiasme pour ce drame unique.
Je dis unique, et les commentaires du docteur Lowth ne me feront pas revenir sur cette expression. Comment, en effet, mettre, comme il le fait, en parallèle avec ce drame, ceux de Sophocle ou d'Eschyle que le docteur Lowth semble même préférer au drame de Job comme une oeuvre d'art?
Il y regrette ce qu'Aristote appelle la fable d'un drame, c'est-à-dire le mécanisme presque puéril qui excite la curiosité du spectateur ou du lecteur par l'artifice des situations dans lesquelles le poëte place ses personnages.
Mais le chef-d'oeuvre du drame de Job, selon nous, c'est précisément de n'avoir point de fable. Quoi! est-ce que cette sublime et foudroyante vérité de la situation de l'homme qui doute et de Dieu qui apparaît dans ses oeuvres, de l'homme qui murmure et de Dieu qui console, de l'homme qui blasphème et de Dieu qui foudroie, enfin de l'homme qui se résigne et de Dieu qui pardonne;
Est-ce que cette situation, qui est celle de l'humanité tout entière depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier jour du globe, n'est pas la fable des fables, le drame des drames, l'intérêt des intérêts, la curiosité des curiosités?
N'est-ce pas la fable de Dieu lui-même, la fable qu'il a conçue, qu'il a ourdie, qu'il a variée pendant des milliers de jours sur des myriades de créatures?
Est-ce que Dieu, dans cette fable, n'est pas un aussi grand poëte, un aussi grand dramatiste que l'Eschyle ou le Sophocle de ce commentateur?
Est-ce que l'homme n'est pas un personnage aussi intéressant que l'_Oedipe roi_?
Est-ce qu'il y a une scène et un dialogue au monde comparables, en majesté tragique, en intérêt personnel, en pathétique universel, à cette scène et à ce dialogue entre le Créateur et sa créature?
Est-ce que ce n'est pas là cette _Divine Comédie_ dont Dante a donné le titre à son poëme du Ciel, du Purgatoire et de l'Enfer, mais poëme et drame que Job avait réalisés bien avant lui?
Est-ce que cette exclamation tragique de l'_Oedipe roi_, dans Sophocle: «Ô Cithéron, Cithéron! pourquoi m'as-tu reçu dans ton sein? pourquoi, misérable que je suis, n'ai-je pas trouvé la mort?» est-ce que cette exclamation désespérée du poëte grec peut être mise en parallèle avec ce flux blasphématoire du coeur de Job, quand il s'écrie, dans une apostrophe aussi intarissable que les douleurs de l'humanité:
«Périsse le jour où il a été dit: Un homme a été conçu!» etc., etc.?
Est-ce que rien, dans Oedipe, est égal, en amertume et en souvenir de sa grandeur et de sa félicité passées, qui remontent de son coeur comme des bourreaux successifs, chargés de lui renouveler, par la comparaison, le sentiment de ses humiliations présentes?
«Quand je m'avançais vers la porte de la ville, on me dressait un trône au milieu des chefs du peuple.
«Les jeunes gens me voyaient et se retiraient par déférence; les vieillards se tenaient debout devant moi.
«Les orateurs suspendaient leur discours et se mettaient le doigt sur la bouche!
«Les principaux du peuple retenaient leurs paroles, et leur langue adhérait à leur palais!»
VII
Les souvenirs même de sa vertu se tournaient comme des oeuvres ingrates contre lui.
«L'oreille qui m'écoutait alors me béatifiait, et l'oeil qui me voyait me rendait hommage;
«Parce que je secourais l'indigent qui n'a que sa voix pour crier sa faim, et de ce que je servais de père à l'orphelin qui n'avait point de tuteur;
«De ce que celui qui allait périr, secouru par moi, se répandait en bénédictions, et de ce que le coeur désolé des veuves trouvait consolation dans ma pitié.
«J'étais revêtu d'une incorruptible justice, et je me décorais de mon équité et de mon impartialité comme d'une robe et comme d'un diadème de roi.
«J'étais l'oeil de l'aveugle et le pied du boiteux!
«J'étais le père des nécessiteux, et, quand la cause que j'avais à juger m'était obscure, je ne négligeais aucune peine pour la bien connaître.»
VIII
Et le monde tout entier, tel qu'il est, avec ses injustices, ses reproches, ses impatiences contre l'infortune qui se plaint, et même contre celle qui se tait, n'apparaît-il pas dans toute sa vérité par la voix des amis faux ou durs de l'homme juste, abattu devant eux dans la poussière?
«Jusques à quand parleras-tu ainsi? lui disent-ils; et les paroles sortiront-elles de ta bouche comme un vent qui souffle des quatre points de l'horizon?
«Crois-tu que l'homme qui parle toujours sera justifié par sa parole?
«Nous regardes-tu comme des brutes?
«Ne faudrait-il pas que la terre devienne déserte pour s'affliger de tes revers? que les rochers se meuvent d'indignation et changent de place à cause de toi?»
IX
Mais, si la scène et le drame surpassent en intérêt toutes les scènes et tous les drames de l'antiquité, que dirons-nous des passions, et dans quel drame en trouverons-nous de si pathétiques et de si pathétiquement exprimées, depuis les larmes jusqu'à la colère? Quel poëte a donc chanté, ou gémi, ou crié ainsi?
«L'homme né de la femme vit très-peu de temps, et ce petit espace de temps est comblé de beaucoup de misères.
«Il éclôt comme une fleur et il est foulé comme elle au pied; il s'évanouit comme l'ombre, et il n'y a rien en lui de permanent!
«Et c'est sur un pareil néant que vos yeux, Seigneur, daigneraient s'arrêter! et c'est avec un pareil atome que vous daigneriez entrer en jugement!
«Ah! retirez-vous seulement un peu de lui pour qu'il respire un moment, jusqu'à ce que vienne la fin tant désirée de sa journée, semblable à la journée du mercenaire!...
«Oh! amis cruels,» reprend-il tout à coup en se détournant de Dieu vers l'homme, «jusques à quand me persécuterez-vous comme Dieu de vos discours, et vous complairez-vous à vous repaître de ma chair et de mon sang?»
Puis de ce mouvement de colère il retombe, comme retombe la nature, dans une langueur de tristesse; et il se rappelle les rêves de félicité qu'il faisait dans sa jeunesse.
«Et je me disais: Je mourrai dans mon petit nid comme le passereau, et mes jours seront, avant ma mort, aussi nombreux et aussi féconds que les rameaux du palmier.
«Ma racine s'étend le long des eaux courantes, et la rosée ne s'évapore pas sur mes branches!»
Quant au langage qu'il prête à Dieu et quant à l'énergie de son pinceau dans les descriptions lyriques qui parsèment le drame; tout cela est à la hauteur du Créateur et de la création. Ainsi, scène, passion, style, tout est surhumain, et cependant la philosophie dépasse encore la scène, la description, la passion, le drame.
Quelle est donc cette philosophie?
C'est tout l'homme, c'est-à-dire c'est la soumission intelligente et raisonnée à la suprême volonté, qui n'est la suprême puissance que parce qu'elle est en même temps la suprême sagesse et la suprême bonté.
Écoutons, soit dans la bouche du jeune _Élihu_, le moins âgé et par conséquent le moins endurci de ses amis, soit dans la bouche de Job lui-même, après son accès de blasphème, cette admirable philosophie antédiluvienne, devenue la philosophie du désert de Hus, philosophie que l'homme n'aurait jamais inventée si elle ne lui eût été révélée d'en haut par ses communications plus intimes et plus directes avec la sagesse divine dans cette enfance de l'humanité, non encore déchue à l'époque où Dieu lui-même, comme un père et comme une mère (selon l'expression sanscrite), faisait dans un Éden quelconque l'éducation de sa créature.
X
Après que Job a épuisé toute sa colère et défié Dieu lui-même de le convaincre d'une seule faute dont le châtiment puisse justifier son malheur, ce jeune _Élihu_ se lève avec la modestie touchante qui convient à ses années.
«Je suis plus jeune que vous,» dit-il aux deux interlocuteurs de Job, «et vous avez sur moi l'autorité des jours avancés.
«C'est pourquoi, la tête inclinée devant vous, j'ai craint de proférer jusqu'ici devant vous ma pensée;
«Car j'espérais que l'âge, qui a le droit d'être prolixe de paroles, parlerait à ma place, et que le grand nombre des années multipliait et enseignait la vraie philosophie (la sagesse).
«Mais, hélas! je le vois, l'esprit de l'homme n'est que du vent, et c'est la seule inspiration de Dieu qui donne l'intelligence
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«Je dirai donc à regret: Écoutez-moi à mon tour; je vous manifesterai ma philosophie
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«Car je vois qu'aucun de vous n'est capable de discuter avec Job et de le confondre.
«Mais je me sens plein de réponses, et l'inspiration qui m'oppresse soulève mes flancs.
«Je vais donc parler un peu et respirer un peu tour à tour; j'ouvrirai mes lèvres, puis j'attendrai la réponse.
«Mais je ne prendrai pas le rôle de l'homme qui interpelle son Créateur, je n'égalerai pas l'homme à Dieu;
«Car je ne sais pas même combien j'ai de moments à respirer, et si, après un court moment de vie, celui qui m'a fait ne me détruira pas ou ne m'enlèvera pas ailleurs.»
Puis, ménageant avec une touchante compassion la douleur et la vanité de Job:
«Cependant, ô Job!» lui dit-il, «que mon inspiration ne t'écrase pas dans ta poudre et que mon éloquence ne t'humilie pas.
«Mes discours couleront de la simplicité de mon coeur, et mes pensées seront pures de toute intention de t'affliger.
«Mais Dieu m'a créé comme il t'a créé, et toi et moi nous avons été pétris du même limon.»
Entrant ensuite dans le coeur de sa réplique:
«Tu as dit: Je suis juste et sans péché, et il n'y a en moi aucune tache,» etc.
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«Je te répondrai par un seul mot: Dieu est plus grand que l'homme.
«Tu te plains de ce qu'il ne réplique pas à toutes tes paroles:
«Sache que Dieu ne parle qu'une fois, et qu'il ne répète pas deux fois ce qu'il a dit.
«Il parle aux hommes dans des entretiens nocturnes, à l'heure où le sommeil se répand sur eux et qu'ils se couchent sur leur lit pour sommeiller.
«C'est dans ce silence et dans ce recueillement qu'il ouvre leurs oreilles à ses paroles, et qu'il leur enseigne ses lois dans la conscience,
«Afin de les détourner du mal qu'ils sont tentés de faire, et de leur déconseiller lorsqu'ils écoutent qui les égare.
«Il les adjure aussi souvent par la douleur dans leur lit, et il y dessèche leurs os par la maladie.
«Le goût du pain leur devient amer, et ils cessent de désirer leur nourriture.
«Leur substance se fond, et leurs os se dénudent de la chair qui les recouvrait.
«Mais s'il revient, en pensées, aux jours de son adolescence, il dira: J'ai péché!... et le Seigneur m'a rendu la vie!...
«Tu devais donc, ô Job! dire au Seigneur: Je me suis égaré; redressez-moi! Si j'ai mal parlé, je n'ajouterai pas une parole à ma faute!
«Lève les yeux au ciel et regarde, et vois que les firmaments sont au-dessus de ta portée.
«Crois-moi, ne persévère pas dans le blasphème où le désespoir de tes misères t'a précipité.»
XI
Et Dieu lui-même, par la voix d'Élihu et par la voix intérieure de Job (on ne discerne pas bien ici l'intention du poëte), Dieu adresse à Job cette foudroyante interpellation, ce défi divin d'égaler ou de comprendre ses oeuvres, interpellation qui est l'hymne le plus sublime que la Toute-Puissance puisse s'adresser à elle-même!
Job, atterré et anéanti par cette énumération lyrique des oeuvres de Dieu, cesse toute vaine discussion avec lui-même ou avec l'éloquence vivante de la création parlant en oeuvres sous ses yeux.
«C'en est fait! dit-il; jusqu'à présent je n'avais entendu ta voix que par les oreilles, maintenant mes yeux te voient _par tes oeuvres_!
«C'est pourquoi je me repens, et je vais expier dans la poussière et dans la cendre ce que j'ai dit.
«Je te vois dans tes ouvrages: je me repens et j'expie.» Voilà toute la philosophie de Job, et, selon nous, toute la philosophie humaine.
La conclusion de ce chant sublime se résume ainsi, non en vain cliquetis de strophes, mais en sagesse et en sainteté. Le spectateur de ce drame humain-divin ne sort pas ému seulement, il sort converti et transformé, le dernier but de toute oeuvre d'art! Si l'art n'est pas le prophète de Dieu, qu'est il donc? le comédien de l'homme?
XII
Toute poésie qui ne se résume pas en philosophie n'est qu'un hochet, toute philosophie qui ne se transforme pas en sainteté n'est qu'un sophisme. Examinons la philosophie de ce poëme, et voyons si, après tant et tant de siècles de réflexions, de discussions, de prétendus progrès dans la voie de Dieu, nous avons fait un seul pas de plus dans cette philosophie évidemment innée, révélée ou inspirée à l'homme des anciens jours, et que nous appelions au commencement de cet entretien la tradition antédiluvienne ou la philosophie du Jardin (de l'Éden). Pour nous en rendre bien compte, résumons-nous, en nous-même, notre propre philosophie naturelle, abstraction faite de ce que nos croyances, nos dogmes, nos cultes divers peuvent y ajouter de symboles de vérités ou de ténèbres.