Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 19

Chapter 193,896 wordsPublic domain

Or, faut-il le dire? Un de nos principaux arguments contre le progrès indéfini et continu de l'esprit humain, un de nos principaux monuments ou témoignages d'une condition intellectuelle et morale de l'homme primitif supérieure à notre condition présente, c'est précisément ce livre mystérieux de Job. Cuvier le géologue trouvait des _mastodontes_ dans les couches antédiluviennes du globe; Job est pour nous un mastodonte intellectuel et philosophique dans les couches antédiluviennes de l'esprit humain.

Il y a là dedans une philosophie qui n'a aucune analogie, avant la renaissance évangélique, ni dans les philosophies indiennes, ni dans les philosophies chinoises, ni dans le peu que nous savons de la philosophie égyptienne, ni dans les philosophies païennes (excepté Platon et Épictète), ni même dans les philosophies rationnelles qu'on essaie de construire aujourd'hui avec des débris.

D'où pouvait venir dans l'esprit d'un pasteur arabe du désert de _Hus_ une philosophie à la fois aussi hardie, aussi humaine, aussi divine, aussi révélée, aussi mystérieuse, aussi raisonnée, et aussi sublimement discutée, chantée et criée, que celle que nous allons lire dans ce poëme écrit sur le sable avec un roseau trempé dans une larme d'homme?... Dépouillez toutes vos bibliothèques plus récentes, et montrez-moi quelque chose d'égal à un de ces sanglots, à un de ces blasphèmes, à une de ces résignations.

Je vous en défie!

III

Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours demandé d'où avait donc coulé dans le sable du désert cette source souterraine et intarissable de vérité métaphysique, de philosophie, de théologie, d'éloquence et de poésie, dont ce poëme de Job déborde, pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.

Nous ne craignons pas de le dire:

Cela ne peut venir que d'une tradition antique au delà de toute antiquité connue, et d'une philosophie conservée et retrouvée de l'humanité primitive, philosophie remontant, de génération en génération, jusqu'à une génération première douée de communications plus lumineuses et plus directes avec l'auteur de toute lumière, Dieu.

En contradiction avec le système des philosophes du progrès continu et indéfini, il est certain que, plus on remonte de civilisation en civilisation, de livres en livres, de traditions religieuses en traditions religieuses, vers cette profondeur inconnue des temps qu'on appelle les temps antédiluviens, plus on entrevoit de lueurs divines ou de crépuscules d'aurore lumineuse dans l'esprit humain.

Que doit-on en conclure? Qu'il y a eu, avant ce déluge général ou même partiel, attesté par toutes les traditions orientales, une époque de civilisation supérieure à ce qui fut après ce cataclysme de l'humanité; que cette époque de civilisation antédiluvienne touchait de plus près elle-même à une autre époque encore supérieure en innocence, en science, en facultés, en félicités de l'homme ici-bas avant cette grande et mystérieuse déchéance, tradition universelle aussi, qui chassa l'humanité primitive de ce demi-ciel appelé l'Éden ou le jardin; que des traditions de cette philosophie de l'Éden ou du jardin avaient survécu dans l'humanité déchue, et qu'enfin, après le second naufrage de l'humanité antédiluvienne, quelques grandes vérités et quelques grandes philosophies, restées dans la mémoire de quelques sages ou prophètes échappés à l'inondation universelle ou partielle, avaient surnagé, et inspiraient encore de temps en temps l'esprit de l'homme dans l'Orient, scène encore humide de la grande catastrophe.

Soit qu'on se rattache aux traditions indiennes, qui font échapper quelques naufragés sur l'Hymalaïa; soit qu'on se rattache aux livres de la Chine, qui font réfugier un petit nombre de peuples sur les montagnes centrales; soit qu'on se rattache aux monuments de l'Éthiopie ou de la haute Égypte, qui font creuser longtemps aux _Troglodytes_ des cavernes dans les hauts lieux pour éviter une seconde inondation de la plaine; soit qu'on se rattache aux récits bibliques, qui font naviguer _Noé_ sur les eaux avec une élite de la famille humaine, il est impossible de nier les traditions orientales d'une grande submersion de cette partie du monde. Toutes ces traditions profanes ou sacrées s'accordent à constater qu'il échappa un petit nombre d'hommes au naufrage, et que ces naufragés abordèrent ici ou là, sur l'Hymalaïa, sur les montagnes centrales de la Chine, sur les rochers de l'Éthiopie, sur les cimes de l'Arménie ou sur le mont Ararat, et devinrent la souche de la troisième humanité.

La Perse, l'Arabie et la Bible leur donnent le nom de patriarches.

Ils avaient sauvé quelques troupeaux; ils devinrent pasteurs en Arabie. En Chine, ils descendirent des montagnes à mesure que les eaux se retiraient des plaines; ils creusèrent des canaux pour en faciliter l'écoulement; ils défrichèrent ces marais et devinrent laboureurs. Dans la Mésopotamie, ils bâtirent des Babylone, des Babel, des villes, des édifices refuges contre les eaux; en Éthiopie et dans la haute Égypte, des catacombes immenses et élevées dans le flanc des rochers, propres à contenir des populations entières. On ne peut les visiter encore aujourd'hui sans étonnement; la grandeur de l'épouvante explique seule la grandeur de l'oeuvre.

Mais ces survivants de l'époque antédiluvienne n'avaient pas seulement sauvé leur vie; ils avaient sauvé aussi leur intelligence et leur mémoire; ils avaient transmis aux patriarches leurs premiers descendants, soit aux fils de Noé, si l'on admet la version biblique, soit aux fils des races indiennes, éthiopiennes, chinoises, si l'on admet les traditions de ces peuples de l'extrême Orient, ils avaient transmis quelques vestiges des vérités, de la révélation, de la philosophie, de la théologie que l'humanité antédiluvienne possédait depuis sa sortie de ce qu'on appelle Éden; crépuscule du soir après un jour éclatant.

Job, selon moi, était évidemment un de ces fils de la famille patriarcale et pastorale de l'Idumée, plus imbu que ses contemporains des traditions et des vérités de souvenir de la race primitive, et parlant aux hommes, on ne sait combien d'années après le déluge, la langue philosophique, théologique et poétique que nos premiers ancêtres avaient comprise et parlée avant le cataclysme physique et moral de l'humanité. Je ne puis m'expliquer autrement cette fulguration de lumière, de divinité, de science, de sagesse, et même de langage, dans une si complète obscurité de la terre! Job est pour moi un Platon de cette philosophie tronquée, mais surhumaine, que j'appellerai la philosophie antédiluvienne.

Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est mon idée; il m'est impossible d'en avoir une autre en trouvant ce diamant si divinement taillé dans ce sable sans traces du désert de Hus. Et cette idée, elle n'est pas en moi d'aujourd'hui, car voici ce que j'écrivais sur Job à une autre époque et dans une étude moins approfondie que celle-ci.

IV

J'ai lu aujourd'hui le livre entier de _Job_. Ce n'est pas la voix d'un homme, c'est la voix d'un temps. L'accent vient du plus profond des siècles. On dit qu'à l'époque où l'homme s'exprimait ainsi le monde était dans son enfance; cependant tout indique, dans cette épopée de l'âme, dans ce drame de pensées, dans cette philosophie lyrique, dans ce gémissement élégiaque, la sagesse et la mélancolie des jours avancés. Pendant combien d'années ou de siècles ne fallait-il pas que l'humanité eût accumulé, remué, scruté ses pensées en elle-même, pour arriver à de telles conclusions métaphysiques sur les misères de sa destinée et sur les mystères de la Providence divine! Quoi! du premier coup, du premier vagissement de son âme, l'homme aurait parlé à la fois comme homme et comme Dieu! Ce premier cri du coeur humain, qui éclate de colère, de douleur, de plénitude; ce premier rugissement de la fibre du lion torturé dans le coeur humain par le sort aurait surpassé tout ce que l'art le plus exercé de la pensée et du style a pu enfanter jusqu'à nos jours! Où donc Job aurait-il pris sa science de la nature, son expérience des choses humaines, sa lassitude de la vie, son suicide du désespoir, si ce n'était dans le trésor de nos misères et de nos larmes déjà accumulé depuis de longs siècles dans l'abîme d'un temps déjà vieux?

Si quelque livre a peint spécialement la poésie du vieillard, le découragement, l'amertume, l'ironie, le reproche, la plainte, l'impiété, le silence, la prostration, puis la résignation, cette impuissance qui se change forcément en vertu, puis la consolation qui relève par la piété divine l'esprit abattu, c'est bien évidemment ce livre de _Job_, ce dialogue avec soi-même, avec ses amis, avec Dieu, ce Platon lyrique du désert.

On ne sait ni précisément en quel lieu, ni surtout en quel temps ce poëme ou cette histoire a jailli d'une fibre d'homme. On a dit que c'était peut-être Moïse; mais Moïse, d'après la Bible elle-même, n'était ni éloquent, ni poëte; il était surtout homme d'État, historien, législateur. Job a la langue du plus grand poëte qui ait jamais articulé la parole humaine. C'est l'éloquence et la poésie fondues d'un seul jet et indivisibles dans tous les cris de l'homme. Il raconte, il discute, il écoute, il répond, il s'irrite, il interpelle, il apostrophe, il invective, il gronde, il éclate, il chante, il pleure, il se moque, il implore, il réfléchit, il se juge, il se repent, il s'apaise, il adore, il plane sur les ailes de son religieux enthousiasme au-dessus de ses propres déchirements; du fond de son désespoir il justifie Dieu contre lui-même; il dit: «C'est bien!» C'est le _Prométhée_ de la parole, élevé au ciel tout criant et tout saignant dans les serres mêmes du vautour qui lui ronge le coeur! C'est la victime devenue juge par l'impersonnalité sublime de la raison, célébrant son propre supplice et jetant comme le Brutus des Romains les gouttes de son sang vers le ciel, non comme une insulte, mais comme une libation au Dieu juste!

Job n'est plus l'homme; c'est l'humanité! Une race qui peut sentir, penser et s'exprimer avec cet accent, est vraiment digne d'échanger sa parole avec la parole surnaturelle et de converser avec son Créateur.

Voici les notes retrouvées sur les marges de la Bible de famille. Je me borne à les copier.

V

Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:

«Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'était un homme juste.» Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse, de la considération, du bonheur domestique de cet homme puissant et heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'écroulement d'une maison ou d'une tente qui s'abîme coup sur coup sur Job, ses bergers et ses troupeaux sont enlevés par les ennemis de sa race; la foudre tombe et brûle ses récoltes; les Chaldéens tuent ses chamelles; le _Simoun_, le vent du désert, renverse sa tente sur ses fils et ses filles et les étouffe sous ses débris pendant un festin. Il déchire ses habits, il se rase la tête en signe de deuil; mais il n'accuse pas le Maître du bien et du mal; il se prosterne et il adore.

«Nu je suis sorti du sein de ma mère la terre, dit-il, nu j'y rentrerai. Dieu m'a donné, Dieu m'a repris. Que sa volonté soit faite, et que son nom soit toujours loué!»

Voilà le sage, voilà l'homme de raison et de piété! L'homme d'argile, de chair et de sang, ne tarde pas à reparaître. Ce n'est pas au moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut du temps à tout, même au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe malade et languit sur sa litière comme un animal immonde, objet de dégoût même pour sa femme. «Mourez donc!» lui dit-elle. Mais son pieux stoïcisme survit encore à cet outrage.

«Vous êtes des insensés,» dit-il; «pourquoi mourir? Si nous avons reçu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas avec le même respect les maux?»

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies, arrivent plutôt pour contempler ce grand débris de la fortune que pour le consoler et le relever. Ils se rangent à la manière des Arabes en cercle autour de lui, et, frappés d'horreur à la vue de ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le morne silence de leur visite. Apparemment que leur présence, leur silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses propres misères se réfléchissent et lui paraissent plus terribles à contempler qu'en lui-même. Il n'y résiste plus, il éclate en un premier gémissement qui semble emporter les digues de son âme. Ce n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-même ces premières larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien indignes du modèle; mais il faut considérer, indépendamment de la distance de temps, la faiblesse de l'écrivain surajoutée à la faiblesse de la langue.

Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître! Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu, Et le sein qui m'a donné l'être, Et les genoux qui m'ont reçu! Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface! Que, toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place! Qu'il soit comme s'il n'était pas!

Maintenant dans l'oubli je dormirais encore, Et j'achèverais mon sommeil Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec ces conquérants que la terre dévore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore, Et qui n'a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l'ombre; Je voudrais les précipiter. Ô mon Dieu! retranchez le nombre Des soleils que je dois compter! L'aspect de ma longue infortune Éloigne, repousse, importune Mes frères lassés de mes maux. En vain je m'adresse à leur foule: Leur pitié m'échappe, et s'écoule Comme l'onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu'un nuage qui passe Mon printemps s'est évanoui; Mes yeux ne verront plus la trace De tous ces biens dont j'ai joui. Par le souffle de la colère, Hélas! arraché de la terre, Je vais d'où l'on ne revient pas. Mes vallons, ma propre demeure, Et cet oeil même qui me pleure, Ne reverront jamais mes pas!

L'homme vit un jour sur la terre Entre la mort et la douleur; Rassasié de sa misère, Il tombe enfin comme la fleur. Il tombe! Au moins par la rosée Des fleurs la racine arrosée Peut-elle un moment refleurir; Mais l'homme, hélas! après la vie, C'est un lac dont l'eau s'est enfuie; On le cherche; il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige Au souffle du courroux divin; Mon espérance, qu'il abrége, S'enfuit comme l'eau de ma main. Ouvrez-moi mon dernier asile; Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille, Lit préparé pour mes douleurs. Ô tombeau, vous êtes mon père! Et je dis aux vers de la terre: Vous êtes ma mère et mes soeurs.

Mais les jours heureux de l'impie Ne s'éclipsent pas au matin; Tranquille, il prolonge sa vie Avec le sang de l'orphelin. Il étend au loin ses racines; Comme un troupeau sur les collines Sa famille couvre Ségor: Puis dans un riche mausolée Il est couché dans la vallée, Et l'on dirait qu'il vit encor.

C'est le secret de Dieu: je me tais et j'adore. C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore, Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux; Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles. Il a fondé la terre et semé les étoiles; Et qui suis-je à ses yeux?

Les amis de Job, provoqués par ce long sanglot du patient, lui donnent quelques-unes de ces consolations qui sont des reproches et qui humilient l'homme malheureux, au lieu de pleurer avec lui.

Job sent l'outrage sous la feinte pitié. Il commence à se revendiquer avec un sentiment un peu orgueilleux de son innocence, et de la disproportion entre ses fautes, s'il en a commises, et son châtiment. On sent les premières représailles de l'homme contre Dieu. «Oui,» dit-il, «j'ai péché peut-être; mais plût à Dieu que les fautes qui m'ont attiré la colère de mon juge fussent pesées dans une juste balance avec ce que je souffre! Le poids de mes infortunes surpasserait celui des sables de la mer! Voilà pourquoi mes paroles sont grosses de gémissements. Croyez-vous donc que je me plaigne pour le plaisir de me plaindre? Est-ce que l'âne du désert rugit de privation au milieu de l'herbe des collines? Est-ce que le taureau mugit de faim quand il a les pieds plongés jusqu'aux genoux dans l'épaisseur des pâturages? Ah! pourquoi Dieu ne m'accorde-t-il pas ce que je souhaite? Mais, puisqu'il a commencé à me briser, qu'il achève! Qu'il étende sa main, et qu'il m'arrache comme l'herbe!»

Sa patience lui échappe, et il le sent. «Suis-je donc de pierre?» s'écrie-t-il, «et ma chair est-elle donc d'airain?»

Il reproche à son tour en images sublimes leur dureté de coeur et leur commisération accusatrice à ses faux amis: «Vous ai-je priés de venir?» Il s'attendrit de nouveau sur son propre supplice; il amollit son discours; il a pitié de lui-même, il essaye d'apitoyer ses accusateurs.

Ils répliquent par des banalités de sagesse vulgaire qui leur donnent la supériorité facile de l'homme heureux sur le misérable. Le dialogue s'anime et s'irrite. «Tu parles comme la tempête,» lui disent-ils. Job lui-même essaye de se modérer et de parler leur langage, afin qu'on ne puisse pas le prendre par ses paroles. Sa philosophie est irréprochable, mais elle est froide. On comprend qu'il ne dit pas le dernier mot, qu'il dissimule le dernier cri, qu'il comprime son coeur entre ses mains. Il soupire une élégie touchante sur les misères et les instabilités humaines.

«L'homme né de la femme vit un petit nombre de jours et il est rassasié de peines. Il surgit comme la fleur de l'herbe et il est foulé aux pieds; il fuit comme l'eau, il glisse comme l'ombre. Est-il digne de vous, Seigneur, de regarder ce je ne sais quoi qu'on appelle un homme, et de vous mesurer avec lui dans un jugement entre lui et vous? Retirez-vous au moins un peu de moi jusqu'à ce que mon heure vienne comme l'heure où le mercenaire reçoit son salaire! Hélas! l'arbre qu'on a coupé n'est pas encore sans espérance; il peut reverdir, il peut végéter de nouveau; lors même que ses racines auraient été desséchées sous la poussière, l'humidité de l'eau lui rendrait la séve, et ses feuilles renaîtront comme au jour où il fut planté. Mais quand l'homme est mort et dissous, où est l'homme? Il est comme l'eau écoulée d'un lac, comme le fleuve tari; il ne revient plus. L'homme une fois mort, pensez-vous qu'il revive?»

On sent à cette interrogation terrible le doute suprême qui commence à blasphémer, l'immortalité qui échappe, l'athéisme qui rôde autour du désespoir. Les amis interrompent et crient à l'impiété, au scandale. Ils gourmandent sévèrement le blasphémateur. Job ne les écoute plus qu'avec ce mépris que l'excès de la souffrance donne comme la dernière supériorité de l'homme sur le malheur.

«Et moi aussi j'ai déjà entendu souvent ces paroles!» leur dit-il. «Allez, vos consolations me pèsent! Et moi aussi je pourrais parler comme vous si vous étiez à ma place et moi à la vôtre!»

La fureur l'emporte. «Terre! ne couvre pas mon sang, n'étouffe pas mon cri!» Il veut prendre Dieu corps à corps. «Pourquoi l'homme ne peut-il pas entrer en jugement avec Dieu comme avec son égal?» s'écrie-t-il. «Pourquoi donc les impies vivent-ils dans l'opulence? Leurs troupeaux sont multipliés; leurs petits enfants sortent de leurs tentes comme un troupeau, et leurs enfants se réjouissent en voyant leurs jeux. Parmi les hommes, les uns meurent pleins de jours, riches et heureux, les autres dans l'amertume de leur âme, sans avoir goûté aucun bien; et cependant tous dorment ensuite également dans la poussière, et les vers rampent également sur leurs cadavres!»

Le délire monte. Il oppose à ses amis la prospérité du méchant; il n'ose en conclure, mais il laisse conclure l'indifférence ou l'iniquité de Dieu, par conséquent l'athéisme. Sa satire sanglante contre l'humanité s'élève jusqu'au Créateur de l'humanité, complice de ce qu'il ne punit pas en ce monde.

Mais, tout à coup, comme pour se faire pardonner par Dieu et par ses amis ces blasphèmes, il change de note, et il exhale l'hymne le plus inspiré et le plus majestueux que la bouche de l'homme ait jamais balbutié au Tout-Puissant.

«Eh quoi!» dit-il, «qui prétendez-vous donc gourmander? Est-ce Celui qui vous a donné la vie et la parole? Devant la pensée, les ténèbres de la mort palpitent, la mer frémit avec tous les habitants de ses abîmes. Il fait porter et il étend la voûte des cieux sur le vide, il fait flotter la terre sur le néant. Il condense les eaux dans les nuées, et les nuées soutiennent leur propre poids, etc.»

Puis, comme se repentant aussi d'avoir trop dégradé l'homme, il entonne l'hymne de ses grandeurs, il les énumère dans ses innombrables industries, dont l'énumération à cette époque atteste que le travail humain avait déjà transformé le globe. Il divinise l'intelligence ou ce qu'il appelle la sagesse de l'homme.

«Il est un lieu où se forme l'argent; il est une retraite où se trouve l'or.

«Le fer est tiré du sein de la terre, l'airain est arraché à la pierre.

«L'homme recule les confins des ténèbres; il a découvert jusqu'à ces pierres ténébreuses qui avoisinent les ombres de la mort.

«Il creuse dans les montagnes des vallées qui n'ont jamais porté l'empreinte de ses pas; il s'enfonce dans les entrailles de la terre.

«Cette terre, où s'élèvent les moissons, est déchirée intérieurement par un incendie.

«Là croît le saphir; là se forme l'or.

«Aucun oiseau n'a connu ces sentiers; l'oeil du vautour ne les a pas aperçus.

«Ils sont ignorés des bêtes sauvages; les lions n'y pénètrent jamais.

«L'homme brise les rochers, renverse les montagnes jusqu'à leurs racines.

«Il ouvre un passage aux fleuves à travers la pierre et découvre leurs trésors les plus cachés.

«Il arrête leur cours et montre leur profondeur à la lumière.

«Mais où trouver la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«L'homme ignore son prix; elle n'habite pas la terre des vivants.

«L'abîme dit: Elle n'est pas en moi; et la mer: Je ne la connais pas.

«On ne l'achète pas au poids de l'or, on ne l'obtient pas pour l'argent le plus pur.

«L'or d'Ophir n'en égale pas le prix; elle surpasse l'onyx et le saphir.

«Le cristal, l'émeraude ne sont rien auprès d'elle, ni les ornements les plus beaux.

«Le corail et le béril s'effacent à sa présence; elle l'emporte sur les perles de la mer.

«On ne la compare pas à la topaze d'Éthiopie; on ne l'échange pas pour les tissus les plus précieux.

«D'où vient donc la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«Elle est cachée aux yeux des mortels, elle est inconnue aux oiseaux de l'air.

«L'enfer et la mort ont dit: Nous en avons ouï parler.

«Dieu connaît ses voies, et seul il sait où elle habite,

«Lui qui voit jusqu'aux extrémités de la terre, qui contemple tout ce qui est sous les cieux.

«Quand il pesait la force des vents et qu'il mesurait les eaux de l'abîme,

«Quand il donnait des lois à la pluie et qu'il marquait leur route à la foudre et aux tempêtes,

«Alors il vit la sagesse, alors il la montra; il la renfermait en lui, il en sondait les profondeurs.

«Et il a dit à l'homme: Craindre le Seigneur, voilà la sagesse; fuir le mal, voilà l'intelligence.»

Par une réminiscence naturelle, un retour sur lui-même le ramène à la contemplation de sa jeunesse et de son bonheur, dont il fait un tableau embelli par le lointain et par le regret. «Et maintenant je suis le jouet et la risée des fils dont les pères mendiaient une place parmi les gardiens de mes troupeaux.» Scandalisé de sa dégradation et perverti par sa misère, il s'enfle du souvenir de sa propre vertu. «Qu'on ose m'accuser!» dit-il avec orgueil; «que le Tout-Puissant me réponde!»