Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 18

Chapter 183,551 wordsPublic domain

Mais le chameau pensif, au roulis de son dos, Navire intelligent, berce seul sur ces flots; Dieu le fit, ô désert! pour arpenter ta face, Lent comme un jour qui vient après un jour qui passe, Patient comme un but qui ne s'approche pas, Long comme un infini traversé pas à pas, Prudent comme la soif quarante jours trompée, Qui mesure la goutte à sa langue trempée; Nu comme l'indigent, sobre comme la faim, Ensanglantant sa bouche aux ronces du chemin; Sûr comme un serviteur, humble comme un esclave, Déposant son fardeau pour chausser son entrave, Trouvant le poids léger, l'homme bon, le frein doux, Et pour grandir l'enfant pliant ses deux genoux!

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III

Les miens, couchés en file au fond de la ravine, Ruminent sourdement l'herbe morte ou l'épine; Leurs longs cous sur le sol rampent comme un serpent; Aux flancs maigres de lait leur petit se suspend, Et, s'épuisant d'amour, la plaintive chamelle Les lèche en leur livrant le suc de sa mamelle. Semblables à l'escadre à l'ancre dans un port, Dont l'antenne pliée attend le vent qui dort, Ils attendent soumis qu'au réveil de la plaine Le chant du chamelier leur cadence leur peine, Arrivant chaque soir pour repartir demain, Et comme nous, mortels, mourant tous en chemin!

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IV

D'une bande de feu l'horizon se colore, L'obscurité renvoie un reflet à l'aurore; Sous cette pourpre d'air, qui pleut du firmament, Le sable s'illumine en mer de diamant.

Hâtons-nous!... replions, après ce léger somme, La tente d'une nuit semblable aux jours de l'homme, Et, sur cet océan qui recouvre les pas, Recommençons la route où l'on n'arrive pas!

Eh! ne vaut-elle pas celles où l'on arrive? Car, en quelque climat que l'homme marche ou vive, Au but de ses désirs, pensé, voulu, rêvé, Depuis qu'on est parti qui donc est arrivé?...

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Sans doute le désert, comme toute la terre, Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire, Qui plante au jour le jour la tente de Jacob, Ou qui creuse en son coeur les abîmes de Job! Entre l'Arabe et nous le sort tient l'équilibre; Nos malheurs sont égaux... mais son malheur est libre! Des deux séjours humains, la tente ou la maison, L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison; Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne, Il prend dans ses sillons racine comme un chêne: L'homme dont le désert est la vaste cité N'a d'ombre que la sienne en son immensité. La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre. Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre. Par la faim et la soif il achète ses biens; Il sait que nos trésors ne sont que des liens. Sur les flancs calcinés de cette arène avare Le pain est graveleux, l'eau tiède, l'ombre rare; Mais, fier de s'y tracer un sentier non frayé, Il regarde son ciel et dit: Je l'ai payé!...

Sous un soleil de plomb la terre ici fondue Pour unique ornement n'a que son étendue; On n'y voit pas bleuir, jusqu'au fond d'un ciel noir, Ces neiges où nos yeux montent avec le soir; On n'y voit pas au loin serpenter dans les plaines Ces artères des eaux d'où divergent les veines Qui portent aux vallons par les moissons dorés L'ondoîment des épis ou la graisse des prés; On n'y voit pas blanchir, couchés dans l'herbe molle, Ces gras troupeaux que l'homme à ses festins immole; On n'y voit pas les mers dans leur bassin changeant Franger les noirs écueils d'une écume d'argent, Ni les sombres forêts à l'ondoyante robe Vêtir de leur velours la nudité du globe, Ni le pinceau divers que tient chaque saison Des couleurs de l'année y peindre l'horizon; On n'y voit pas enfin, près du grand lit des fleuves, Des vieux murs des cités sortir des cités neuves, Dont la vaste ceinture éclate chaque nuit Comme celle d'un sein qui porte un double fruit! Mers humaines d'où monte avec des bruits de houles L'innombrable rumeur du grand roulis des foules!

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V

Rien de ces vêtements, dont notre globe est vert, N'y revêt sous ses pas la lèpre du désert; De ses flancs décharnés la nudité sans germe Laisse les os du globe en percer l'épiderme; Et l'homme, sur ce sol d'où l'oiseau même a fui, Y charge l'animal d'y mendier pour lui! Plier avant le jour la tente solitaire, Rassembler le troupeau qui lèche à nu la terre; Autour du puits creusé par l'errante tribu Faire boire l'esclave où la jument a bu; Aux flancs de l'animal, qui s'agenouille et brame, Suspendre à poids égaux les enfants et la femme; Voguer jusqu'à la nuit sur ces vagues sans bords, En laissant le coursier brouter à jeun son mors; Boire à la fin du jour, pour toute nourriture, Le lait que la chamelle à votre soif mesure, Ou des fruits du dattier ronger les maigres os; Recommencer sans fin des haltes sans repos Pour épargner la source où la lèvre s'étanche; Partir et repartir jusqu'à la barbe blanche... Dans des milliers de jours, à tous vos jours pareils, Ne mesurer le temps qu'au nombre des soleils; Puis de ses os blanchis, sur l'herbe des savanes, Tracer après sa mort la route aux caravanes... Voilà l'homme!... Et cet homme a ses félicités! Ah! c'est que le désert est vide des cités; C'est qu'en voguant au large, au gré des solitudes, On y respire un air vierge des multitudes! C'est que l'esprit y plane indépendant du lieu; C'est que l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.

Moi-même, de mon âme y déposant la rouille, Je sens que j'y grandis de ce que j'y dépouille, Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux, Y prend la solitude et la grandeur des lieux!

VI

Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes, Dépose au bord des mers ses vêtements immondes, Et, changeant de nature en changeant d'élément, Retrempe sa vigueur dans le flot écumant, Il ne se souvient plus, sur ces lames énormes, Des tissus dont la maille emprisonnait ses formes; Des sandales de cuir, entraves de ses piés, De la ceinture étroite où ses flancs sont liés, Des uniformes plis, des couleurs convenues Du manteau rejeté de ses épaules nues; Il nage, et, jusqu'au ciel par la vague emporté, Il jette à l'Océan son cri de liberté!... Demandez-lui s'il pense, immergé dans l'eau vive, Ce qu'il pensait naguère accroupi sur la rive! Non, ce n'est plus en lui l'homme de ses habits, C'est l'homme de l'air vierge et de tous les pays. En quittant le rivage, il recouvre son âme: Roi de sa volonté, libre comme la lame!...

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VII

Le désert donne à l'homme un affranchissement Tout pareil à celui de ce fier élément; À chaque pas qu'il fait sur sa route plus large, D'un de ses poids d'esprit l'espace le décharge; Il soulève en marchant, à chaque station, Les serviles anneaux de l'imitation; Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine, Avec chaque habitude, un débri de sa chaîne...

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Ces murs de servitude, en marbre édifiés, Ces balbeks tout remplis de dieux pétrifiés, Pagodes, minarets, panthéons, acropoles, N'y chargent pas le sol du poids de leurs coupoles; La foi n'y parle pas les langues de Babel; L'homme n'y porte pas, comme une autre Rachel, Cachés sous son chameau, dans les plis de sa robe, Les dieux de sa tribu que le voleur dérobe! L'espace ouvre l'esprit à l'immatériel. Quand Moïse au désert pensait pour Israël, À ceux qui portaient Dieu, de Memphis en Judée, L'Arche ne pesait pas... car Dieu n'est qu'une idée!

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VIII

Et j'ai vogué déjà, depuis soixante jours, Vers ce vague horizon qui recule toujours; Et mon âme, oubliant ses pas dans sa carrière, Sans espoir en avant, sans retour en arrière, Respirant à plein souffle un air illimité, De son isolement se fait sa volupté. La liberté d'esprit, c'est ma terre promise! Marcher seul affranchit, penser seul divinise!...

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La lune, cette nuit, visitait le désert; D'un brouillard sablonneux son disque recouvert Par le vent du _simoun_, qui soulève sa brume, De l'océan de sable en transperçant l'écume, Rougissait comme un fer de la forge tiré; Le sol lui renvoyait ce feu réverbéré; D'une pourpre de sang l'atmosphère était teinte, La poussière brûlait cendre au pied mal éteinte; Ma tente, aux coups du vent, sur mon front s'écroula, Ma bouche sans haleine au sable se colla; Je crus qu'un pas de Dieu faisait trembler la terre, Et, pensant l'entrevoir à travers le mystère, Je dis au tourbillon:--Ô Très-Haut! si c'est toi, Comme autrefois à Job, en chair apparais-moi!...

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IX

Mais son esprit en moi répondit: «Fils du doute, Dis donc à l'Océan d'apparaître à la goutte! Dis à l'éternité d'apparaître au moment! Dis au soleil voilé par l'éblouissement, D'apparaître en clin d'oeil à la pâle étincelle Que le ver lumineux ou le caillou recèle! Dis à l'immensité, qui ne me contient pas, D'apparaître à l'espace inscrit dans tes deux pas!

«Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme? Et par quel sens veux-tu que j'apparaisse à l'homme? Est-ce l'oeil, ou l'oreille, ou la bouche, ou la main? Qu'est-il en toi de Dieu? Qu'est-il en moi d'humain? L'oeil n'est qu'un faux cristal voilé d'une paupière Qu'un éclair éblouit, qu'aveugle une poussière; L'oreille, qu'un tympan sur un nerf étendu, Que frappe un son charnel par l'esprit entendu; La bouche, qu'un conduit par où le ver de terre De la terre et de l'eau vit ou se désaltère; La main, qu'un muscle adroit, doué d'un tact subtil; Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il?... Peux-tu voir l'invisible ou palper l'impalpable? Fouler aux pieds l'esprit comme l'herbe ou le sable? Saisir l'âme? embrasser l'idée avec les bras? Ou respirer Celui qui ne s'aspire pas?...

«Suis-je opaque, ô mortels! pour vous donner une ombre? Éternelle unité, suis-je un produit du nombre? Suis-je un lieu pour paraître à l'oeil étroit ou court? Suis-je un son pour frapper sur l'oreille du sourd? Quelle forme de toi n'avilit ma nature? Qui ne devient petit quand c'est toi qui mesure?...

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«Dans quel espace enfin des abîmes des cieux Voudrais-tu que ma gloire apparût à tes yeux? Est-ce sur cette terre où dans la nuit tu rampes? Terre, dernier degré de ces milliers de rampes Qui toujours finissant recommencent toujours, Et dont le calcul même est trop long pour tes jours? Petit charbon tombé d'un foyer de comète Que sa rotation arrondit en planète, Qui du choc imprimé continue à flotter, Que mon oeil oublierait aux confins de l'éther Si, des sables de feu dont je sème ma nue, Un seul grain de poussière échappait à ma vue?

«Est-ce dans mes soleils? ou dans quelque autre feu De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu Pourrait seul mesurer le diamètre immense? Mais, quelque grand qu'il soit, il finit, il commence. On calculerait donc mon orbite inconnu? Celui qui contient tout serait donc contenu? Les pointes du compas, inscrites sur ma face, Pourraient donc en s'ouvrant mesurer ma surface? Un espace des cieux, par d'autres limité, Emprisonnerait donc ma propre immensité? L'astre où j'apparaîtrais, par un honteux contraste, Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste? Et le doigt insolent d'un vil calculateur Comme un nombre oserait chiffrer son Créateur?...

«Du jour où de l'Éden la clarté s'éteignit, L'antiquité menteuse en songes me peignit; Chaque peuple à son tour, idolâtre d'emblème, Me fit semblable à lui pour m'adorer lui-même.

«Le Gange le premier fleuve ivre de pavots, Où les songes sacrés roulent avec les flots, De mon être intangible en voulant palper l'ombre, De ma sainte unité multiplia le nombre, De ma métamorphose éblouit ses autels, Fit diverger l'encens sur mille dieux mortels; De l'éléphant lui-même adorant les épaules, Lui fit porter sur rien le monde et ses deux pôles, Éleva ses tréteaux dans le temple indien, Transforma l'Éternel en vil comédien, Qui, changeant à sa voix de rôle et de figure, Jouait le Créateur devant sa créature! La Perse rougissant de cet ignoble jeu Avec plus de respect m'incarna dans le feu; Pontife du soleil, le pieux Zoroastre Pour me faire éclater me revêtit d'un astre.

«Chacun me confondit avec son élément: La Chine astronomique avec le firmament; L'Égypte moissonneuse avec la terre immonde Que le _dieu-Nil_ arrose et le _dieu-boeuf_ féconde; La Grèce maritime avec l'onde ou l'éther Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter, Et, se forgeant un ciel aussi vain qu'elle-même, Dans la Divinité ne vit qu'un grand poëme!

«Mais le temps soufflera sur ce qu'ils ont rêvé, Et sur ces sombres nuits mon astre s'est levé.

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X

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«Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages, Vous prendrez-vous toujours au piége des images? Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus? J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs! C'est dans l'entendement, que vous me verrez luire, Tout oeil me rétrécit qui croit me reproduire. Ne mesurez jamais votre espace et le mien, Si je n'étais pas tout je ne serais plus rien!

«Non ce second chaos qu'un panthéiste adore Où dans l'immensité Dieu même s'évapore, D'éléments confondus pêle-mêle brutal Où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal; Mais ce tout, _centre-Dieu_ de l'âme universelle, Subsistant dans son oeuvre et subsistant sans elle: Beauté, puissance, amour, intelligence et loi, Et n'enfantant de lui que pour jouir de soi!...

«Voilà la seule forme où je puis t'apparaître! Je ne suis pas un être, ô mon fils! Je suis l'Être! Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur, Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur! Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre, Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un... MYSTÈRE.

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«--Ô Mystère! lui dis-je, eh bien! sois donc ma foi... Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi! Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres; J'en relève mon front ébloui de ténèbres! Quand l'astre à l'horizon retire sa splendeur, L'immensité de l'ombre atteste sa grandeur! À cette obscurité notre foi se mesure, Plus l'objet est divin, plus l'image est obscure. Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras, Et je dis: C'est bien toi, car je ne te vois pas!

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XI

Ainsi, dans son silence et dans sa solitude, Le désert me parlait mieux que la multitude. Ô désert! ô grand vide où l'écho vient du ciel! Parle à l'esprit humain, cet immense Israël! Et moi puissé-je, au bout de l'uniforme plaine Où j'ai suivi longtemps la caravane humaine, Sans trouver dans le sable élevé sur ses pas Celui qui l'enveloppe et qu'elle ne voit pas, Puissé-je, avant le soir, las des _Babels_ du doute, Laisser mes compagnons serpenter dans leur route, M'asseoir au puits de Job, le front dans mes deux mains, Fermer enfin l'oreille à tous verbes humains, Dans ce morne désert converser face à face Avec l'éternité, la puissance et l'espace: Trois prophètes muets, silences pleins de foi, Qui ne sont pas tes noms, Seigneur! mais qui sont toi, Évidences d'esprit qui parlent sans paroles, Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles, Mais qui font luire, au fond de nos obscurités, Ta substance elle-même en trois vives clartés. Père et mère à toi seul, et seul né sans ancêtre, D'où sort sans t'épuiser la mer sans fond de l'Être, Et dans qui rentre en toi jamais moins, toujours plus, L'Être au flux éternel, à l'éternel reflux!

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Et puissé-je, semblable à l'homme plein d'audace Qui parla devant toi, mais à qui tu fis grâce, De ton ombre couvert comme de mon linceul, Mourir seul au désert dans la foi du GRAND SEUL!

XXVIII

Maintenant, oublions ces faibles vers, et lisons Job; et voyons par quel admirable circuit d'une pensée qui fait le tour du monde intellectuel le grand poëte et le grand philosophe passe de la foi au doute, du doute au blasphème, du blasphème à la certitude, et du désespoir d'esprit à cette résignation raisonnée, à ce consentement de l'homme à Dieu, seule sagesse des vrais sages, seule vérité du coeur comme elle est la seule vérité de l'esprit.

La lecture de Job n'est pas seulement la plus haute leçon de poésie, elle est la plus haute leçon de piété.

Mais d'abord disons ce que c'était que Job.

LAMARTINE.

XIIe ENTRETIEN.

I

Nous nous sommes dit à la fin de notre dernier entretien: Qu'est-ce que Job?

Personne n'en sait rien.

C'est aussi ce que se sont répondu Bossuet, La Harpe, le révérend docteur Lowth, auteur du cours moderne le plus érudit de la poésie sacrée, enfin M. Cahen lui-même, le dernier et le plus hébraïque des traducteurs de _la Bible,_ dans ses recherches plus remarquables encore que son texte.

Non, personne ne sait qui fut ce premier, et, selon moi, ce plus sublime de tous les poëtes; personne ne connaît le véritable auteur de ce poëme en quelque sorte surhumain. Ce poëme n'a pas toujours fait partie de la Bible proprement dite; il a été ensuite recueilli dans le livre sacré; il lui est peut-être antérieur, et il en est indépendant. Le docteur Lowth, professeur de poésie sacrée à l'université d'Oxford, à qui nous devons deux volumes qui font autorité sur ces matières, réfute parfaitement bien l'opinion qui attribue le poëme de Job à Moïse lui-même.

Ces opinions sont aussi celles du savant traducteur hébreu de la Bible, M. Cahen.

Quant à nous-même, voici franchement et hardiment ce que nous pensons de l'auteur et du poëme. L'inconnu est le champ libre des conjectures; Bossuet lui-même, le plus orthodoxe des commentateurs, ne se les interdit pas. Mais nos conjectures personnelles sur l'oeuvre de Job ne sont pas, comme on pourrait le croire, de fantastiques excursions de l'imagination; elles sont motivées et autorisées pour nous par une étude de trente ans des traditions, des histoires des monuments, des philosophies et des poésies de l'Orient primitif. Si nous ne donnons pas ces conjectures pour des vérités, nous les donnons du moins comme des vraisemblances aussi rapprochées de la vérité que l'ombre est rapprochée du corps. Nous prions nos lecteurs de les lire comme nous les leur donnons, c'est-à-dire comme une opinion personnelle, non à croire sur parole, mais à examiner.

L'étrangeté de ces opinions, au premier abord, nous commande cette précaution oratoire; mais, quand on aura bien lu et relu avec nous ce merveilleux poëme de Job, peut-être sera-t-on plus indulgent pour l'étrangeté et pour la hardiesse de nos conjectures sur l'origine de ce livre d'un caractère notablement antédiluvien.

II

Voici donc ce que nous pensons de Job.

D'abord on sait, par plusieurs passages de ces entretiens, que nous différons complétement d'idée avec les philosophes modernes du PROGRÈS INDÉFINI ET CONTINU DE L'ESPRIT HUMAIN.

Ces philosophes, pour flatter très-sincèrement leurs contemporains, leur postérité, et pour se flatter eux-mêmes, sont obligés de ne voir que ténèbres, ignorance, barbarie, dans les commencements de l'humanité. Ils ferment les yeux aux monuments sublimes ou divins de l'histoire de la sagesse, des théogonies, des poésies primitives; ils tiennent tout cela pour non avenu.

Cette négation de tout le passé théologique, philosophique, poétique, architectural, historique même, de l'humanité antérieure à nous, leur est nécessaire; car, sans cela, comment pourraient-ils se justifier à eux-mêmes cette progressivité indéfinie et continue de l'esprit humain, progressant de Brahma, de Job, de l'Égypte, de la Judée, de la Grèce et de Rome, jusqu'à Paris, au siècle de Louis XV, et au nôtre? L'évidence les confondrait. On se demanderait, en lisant les philosophes de l'Inde, en lisant le poëme de Job, en lisant les législations patriarcales de la Chine, en lisant la Bible, en lisant Homère, en lisant Platon, en lisant l'Évangile, en lisant Virgile ou Cicéron, en contemplant les Pyramides, les Palmyre, les Persépolis, les Parthénon, les Panthéon encore debout, en pâlissant d'admiration devant les marbres vivants de Phidias, on se demanderait où sont donc les traces de ce progrès indéfini et continu des facultés humaines.

Mais c'est égal: le système le veut ainsi; il faut que le monde s'y prête; il faut que l'homme antérieur à notre ère n'ait été qu'une informe ébauche lui-même de son Créateur, une espèce de brute ou de sauvage, perfectionné indéfiniment et continûment jusqu'à la perfection où ils se plaisent à le contempler en eux ou en nous, et progressant après nous jusqu'à une espèce de divinisation indéfinie aussi, dont les étoiles doivent nous dire quelque chose.

Nous ne croyons pas un mot de tout cela; nous sommes convaincu que l'état sauvage est une maladie de l'humanité, et nullement son état originaire et normal.

Nous sommes convaincu qu'il y a eu avant nous une humanité primitive tout aussi bien douée, et, disons franchement notre pensée, qui est en cela la pensée des livres sacrés, de toutes les grandes races religieuses ou historiques du globe, qu'il y a eu une humanité mieux douée de lumière, de vérités divines, de facultés et de bonheur que nous.

Nous sommes convaincu (sans pouvoir le démontrer ni l'expliquer) qu'au lieu du progrès indéfini et continu il y a eu une déchéance, une éclipse de Dieu sur l'homme, _un Éden perdu_, comme disent ces livres sacrés partout.

Nous sommes convaincu que les progrès épars, souvent interrompus par des rechutes, mais très-réels et très-méritoires, qui ont eu lieu depuis cette mystérieuse dégradation de la première humanité, ne sont que des efforts généreux et saints pour reconquérir ce qui a été perdu, pour rentrer dans notre innocence, dans notre science et dans notre félicité primitive.

On voit combien il y a de distance entre nous et les philosophes actuels du progrès continu et indéfini.

Nous ne nous rencontrons que dans nos voeux communs pour la félicité et pour la sainteté de l'homme, et dans nos efforts pour le faire avancer d'un pas, eux vers un progrès indéfini et continu, nous vers un progrès réel, mais relatif.