Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 15
Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire romaine, je lisais dans _Lampride_ une grande convulsion de la soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus, sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire. La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride:
«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie... l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré... l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!... qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on le déchire!...
«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax... Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats! Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide! victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!... César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!... qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge, ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!... hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que son cadavre soit traîné!...»
XL
Écoutez maintenant le peuple français au milieu de la plus tragique émeute qui ait jamais amoncelé une foule haletante et vociférante sur la place publique, au bruit du canon, à l'odeur du sang. C'est moi ici qui suis _Lampride_:
C'était dans la soirée de la seconde journée de juin 1848. Une poignée d'anarchistes grisés d'encre le matin dans quelques feuilles incendiaires et de la fumée de clubs communistes le soir dans quelques faubourgs, avait construit des barricades et assiégeait Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poignée (quoi qu'on en pense) et je le dirai jusqu'à la fin; sur quinze cent mille citoyens de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et de derrière les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait, s'étonnait, regardait, pleurait, frémissait comme une masse d'eau indécise entre deux courants.
Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du Temple, emportées à la fin du jour par la Garde mobile, par les troupes et par l'artillerie. J'étais accompagné du brave Duclerc, ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux affaires, d'un jeune garde national à cheval du quartier, nommé Lachaud, qui s'était dévoué à moi, sans me connaître, et de Pierre Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parenté et qui venait d'avoir un de mes chevaux tué sous lui à côté de moi.
Justement inquiet de la nuit et de la journée qui allaient suivre, parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de cette sédition très-prévue, je voulus, quel que fût le danger, me rendre compte à moi-même du nombre et des dispositions du peuple innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille. Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude à cette hauteur, et je m'avançai seul avec ces trois hommes de coeur au milieu de la chaussée; la foule, repliée sur les deux trottoirs, s'étonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'étais; puis, apprenant mon nom, elle se précipita vers moi avec des bras levés, des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer mon cheval déjà effrayé du feu qu'il venait de subir. Mais des bras nus et vigoureux le saisirent par la tête et par la crinière et le flattèrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemblée, nommé Husson, ancien militaire, s'était emparé de la bride; il me faisait jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui s'établissait entre le peuple et moi.
XLI
Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de ces hommes désoeuvrés qui balayent de leurs pieds indécis tous les ruisseaux, mais de quelques citoyens domiciliés dans les boutiques de ces quartiers, de ces honnêtes _artisans établis_, la moëlle de Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens, de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon. Cette foule avait en général l'oeil doux, la figure souffrante, le visage pâle, les lèvres tremblantes d'émotion. On voyait au costume et à la maigreur l'exténuement d'une population à qui le travail manque et à qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme d'une ruche en ébullition.
J'avais prié _Lachaud_, qui était du quartier et qui me suivait à distance, de noter dans sa mémoire et ensuite sur le papier, les cris, les murmures, les vociférations qu'il entendrait, afin de bien connaître, par ce rapport, les griefs, les voeux, les reproches du peuple, et de mesurer les forces à la nature du danger. Ils se gravèrent assez d'eux-mêmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or, voici littéralement les voix de cette immense sédition, telles que ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les ai relevées des notes de cet ami:
«Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je veux toucher son cheval...» Quelques voix d'hommes mieux vêtus sur les contre-allées: «Mort à L***! Vive la république démocratique et sociale!...» Des millions de voix couvrent de huées ce cri de mort! Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et lui parlaient tous à la fois, les uns de près, les autres de loin, en tendant les bras vers lui! «N'ayez pas peur... n'ayez pas peur, L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des scélérats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honnêtes ouvriers, descendus de nos maisons au bruit du canon, et détestant comme vous ceux qui tirent sur leurs frères!...
«Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez! regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont là avec nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!..... Voyez comme ils sont pâles, maigres, mal couverts!..... Avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis à la ration pour payer la liberté ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!... nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la liberté aussi nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemblée nationale!... À bas l'Assemblée nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout seul!...»
L***--«Vous me demandez un crime! L'Assemblée, c'est la France! Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une séance!»
_Mille voix._--«Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous comprend pas!... elle ne nous connaît pas!... Gouvernez-nous tout seul!... nous vous obéirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez fait garder les portes des riches pendant les nuits de Février, et éteindre l'incendie des Tuileries et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous n'avez pas voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez appelés, le 16 avril, pour vous délivrer de l'hôtel de ville où vous étiez assiégé par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levés cinq cent mille contre eux à votre voix?... Ne vous avons-nous pas obéi, le 15 mai, pour délivrer l'Assemblée nationale et pour marcher avec vous contre l'hôtel de ville occupé par le canon des insurgés?... Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obéi?... Nous sommes pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous vous obéirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la paix entre nous, voilà ce que nous voulons!...»
_Des milliers de voix sur toute la ligne._--«Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemblée de bavards!... Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...»
_L***_--«Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la France sans défendre les braves gens comme vous contre une poignée de coupables?»
_Des milliers de voix._--«C'est vrai pourtant!... c'est vrai!... Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!... nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais finissez vite, ou nous ne répondons pas de nous-mêmes!... Renvoyez l'Assemblée!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons plus d'ennemis à terre!... Les blessés à l'hôpital!... Grâce aux vaincus!... Les blessés à l'hôpital!... Nous y avons porté ensemble les vôtres et les nôtres en Février!... Point de vengeance!... point d'échafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un gouvernement!... Du travail!... du pain!... la liberté et la paix!... mais ne l'oubliez pas, grâce aux vaincus!... grâce aux vaincus!... les blessés à l'hôpital!... l'humanité pour tout le monde! nous sommes des Français!...»
Voilà, littéralement copié sur place par M. Lachaud, le cri confus, prolongé, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande sédition du peuple français, comparé au cri féroce, implacable et sanguinaire du peuple romain dans la même explosion d'âme populaire!... Comme on sent le coeur différent des deux peuples dans leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient férocisé la populace romaine; la liberté et la littérature, descendues depuis trente ans jusque dans les masses, avaient humanisé, adouci et ennobli le peuple français. Il était capable d'égarement, incapable de cruauté en masse. Que ceux qui craignent pour la société en France se rassurent: ce peuple, assaini par sa littérature, est sain de coeur comme de bon sens. Il peut avoir vingt révolutions, il n'aura pas de cataclysme social. C'est à la nature qu'il doit son bon coeur: c'est à sa littérature et à ses tribunes qu'il doit son bon sens!
LAMARTINE.
XIe ENTRETIEN.
JOB LU DANS LE DÉSERT.
I
Voici, selon nous, le plus sublime monument littéraire, non pas seulement de l'esprit humain, non pas seulement des langues écrites, non pas seulement de la philosophie et de la poésie, mais le plus sublime monument de l'âme humaine. Voici le grand drame éternel à trois acteurs qui résume tout; mais quels acteurs! DIEU, L'HOMME ET LA DESTINÉE!
Nous n'hésitons pas à dire que, si l'espèce humaine devait disparaître tout entière de la terre (ce qui est possible) pour faire place sur ce petit globe à une race plus parfaite et plus intelligente, et qu'il ne dût y avoir qu'une seule oeuvre de l'homme sauvée de ce cataclysme, c'est le poëme de Job qu'il faudrait sauver de préférence du naufrage ou de l'incendie. Il suffirait seul à servir d'épitaphe à l'humanité morte et à immortaliser à jamais le génie humain devant sa postérité inconnue.
M. de Chateaubriand, qui ne lui consacre que deux pages, appelle cela une élégie. Quelle élégie que ce rugissement de lion blessé, aux prises avec les angoisses de la vie, de la mort et du doute, et interrogeant Dieu lui-même pour le forcer à justifier sa justice devant sa créature! Non, il n'y a pas de poëte à côté de celui-là; on pourrait le lire sur les ruines du monde, au bruit des planètes fracassées hors de leurs orbites les unes contre les autres. La majesté de l'accent égalerait celle de l'écroulement de la création.
II
Homère n'est qu'un divin conteur dont les chants délassent les héros fatigués assis sous leurs tentes après les champs de bataille. On peut le cacher, comme Alexandre, sous son oreiller.
Les poëtes indiens ne sont que de merveilleux fabulistes qui revêtaient de formes fantastiques le Dieu unique et immortel. On peut les lire dans les bibliothèques.
Les poëtes chinois ne sont que des théologiens très-sages, mais très-arides, qui font au peuple la concession de quelques incarnations indiennes, qu'on peut lire dans le désoeuvrement.
Virgile n'est qu'un académicien accompli de Rome, qu'on peut lire dans les académies et dans les colléges.
Horace n'est qu'un voluptueux insouciant, un Saint-Évremont romain, qu'on peut lire à table.
Dante n'est qu'un théologien populaire, en vers quelquefois triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant comme on cherche une perle dans un tas d'écailles.
Le Tasse n'est qu'un poëte de fantaisie et d'aventures amoureuses, qu'on peut lire à la cour pour se donner des fêtes d'esprit.
Camoëns et Milton ne sont que des échos magnifiques, l'un de Virgile, l'autre de Moïse, qu'on peut lire après leurs modèles en les élevant au même niveau.
Racine lui-même, notre plus grand poëte, n'est que le plus mélodieux des symphonistes, qu'on peut entendre au théâtre, ou qu'on peut lire comme on écoute, dans le silence de l'âme, la musique des langues.
III
Mais Job, vous pouvez le lire devant Dieu lui-même, sans vous distraire de la majesté et de la terreur divines; car ses vers semblent écrits sur la page avec la majesté, la terreur et l'ombre même visible de Jéhovah. Enfin vous pouvez le lire, devant la mort, au chevet de sueurs de l'agonie, devant la pierre déjà levée du sépulcre où vous allez dormir votre sommeil, car l'agonie n'a pas plus de frissons, la mort n'a pas plus d'horreurs, le sépulcre n'a pas plus de ténèbres que son livre. Quel poëte que celui qui n'a pas une chose mortelle ou immortelle à laquelle il ne soit égal! Quel livre que celui qui peut passer dans votre main de la vie au néant, du soleil sous la terre, du temps à l'éternité, sans pâlir à vos yeux, et qu'on peut lire des deux côtés de la tombe sans changer de feuillet! Si on lit dans le sépulcre et dans l'éternité, soyez sûrs qu'on y lira ce livre. C'est le livre des deux mondes.
Pourquoi cela? Nous allons essayer de vous le dire.
IV
Je ne suis pas un homme de l'école larmoyante des _Nuits_ d'Young ou des lamentations de Jérémie. Ce parti pris de gémissement sempiternel sur les choses humaines n'est bon à rien. Ces poésies toujours trempées de larmes me font l'effet de ces pleureuses gagées des obsèques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne savent qu'un métier, et qui meurent de faim si personne ne les loue à tant le sanglot pour pleurer à l'heure. Les larmes sont pardonnables deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles efféminent; il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont été données à l'homme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du coeur; mais elles ne sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien il y a de larmes dans l'oeil d'un lâche pendant soixante ou quatre-vingts ans de pleurnichement.
V
J'ai été doué, comme tous les poëtes, d'une fibre très-sensible, qui doit par conséquent frissonner plus vite et vibrer plus profondément au toucher le plus délicat ou le plus rude des choses humaines. Peu d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie où la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais, j'en rends grâce à cette même nature, cette fibre très-sensible à la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre. Son équilibre, sans cesse troublé, sans cesse rétabli, donne à mon âme une certaine sérénité gaie sur un fond triste. C'est la température vraie de ce globe où l'on meurt, mais aussi de ce globe où l'on vit; de ce globe où l'on souffre, mais aussi de ce globe où l'on aime!...
Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tièdes et alizés de cette terre qui soufflent quelquefois au printemps, et même en automne, sur l'épiderme du coeur. Personne n'a puisé plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un sourire, plus d'enchantement dans un soleil, plus de rêverie dans une nuit d'été, plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une montagne, d'une vallée, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gaîté oublieuse quelquefois dans l'épanchement communicatif d'une table d'amis laissant déborder la saillie de leur esprit comme l'écume de leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort à demain. Personne aussi, j'en suis sûr, n'a autant joui de ses amis, famille adoptive, parenté de l'âme, public intime, qui ne sont ni si perfides, ni si indifférents que le disent les coeurs tristes, et que je n'ai jamais, au contraire, trouvés si fidèles et si consolateurs que dans l'infortune.
Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-même de notre patrie il y a peu d'années: La France a de beaux moments et de vilaines années.--Ni à sa patrie, ni à Dieu, ni aux hommes, il ne faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et sans justice où serait la philosophie de la vie?
VI
Mais, malgré les dispositions équitables, équilibrées, et je dirai même heureuses de ma nature, je le dirai avec la sincérité et avec l'audace de Job, tout pesé, tout balancé, tout calculé, tout pensé et tout repensé, en dernier résultat, la vie humaine (si on soustrait Dieu, c'est-à-dire l'infini) est le supplice le plus divinement ou le plus infernalement combiné pour faire rendre, dans un espace de temps donné, à une créature pensante, la plus grande masse de souffrances physiques ou morales, de gémissements, de désespoir, de cris, d'imprécations, de blasphèmes, qui puisse être contenue dans un corps de chair et dans une âme de... Nous ne savons pas même le nom de cette essence par qui nous sommes!...
Jamais un homme, quelque cruel qu'on le suppose, n'aurait pu arriver à cette infernale et sublime combinaison de supplice; il a fallu un Dieu pour l'inventer!
VII
Analysez d'un seul regard la profondeur de cette combinaison vraiment surhumaine, qui faisait invectiver _Job_ et délirer _Pascal_, et qui m'inspirait à moi-même, dès ma jeunesse, les vers suivants, dans la méditation du désespoir.
Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut enfanté le monde Des germes du chaos, De son oeuvre imparfaite il détourna sa face, Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace, Rentra dans son repos.
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Le mal dès lors règna dans son immense empire; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire Commença de souffrir; Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière, Tout gémit; et la voix de la nature entière Ne fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines, Cherchez Dieu dans son oeuvre, invoquez dans vos peines Ce grand consolateur. Malheureux! Sa bonté de son oeuvre est absente; Vous cherchez votre appui: l'univers vous présente Votre persécuteur.
De quel nom te nommer? Ô fatale puissance! Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence, Inconcevable loi, Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime; Toujours, c'est toujours toi!
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Si du moins au hasard il décimait les hommes, Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes Avec d'égales lois! Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, on les vertus sublimes Victimes de son choix.
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Créateur tout-puissant, principe de tout être! Toi pour qui le possible existe avant de naître! Roi de l'immensité! Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie Dans ton éternité!
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure Un bonheur absolu. L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. Ah! ma raison frémit: tu le pouvais, sans doute; Tu ne l'as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être. Ou l'a-t-il accepté? Sommes-nous, ô hasard! l'oeuvre de tes caprices? Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices Pour ta félicité?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime, Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème, Plaisirs, concerts divins! Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles. Montez! allez frapper les voûtes insensibles Du palais des destins.
Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes, Noir séjour où la Mort entasse ses victimes, Ne formez qu'un soupir! Qu'une plainte éternelle accuse la nature, Et que la douleur donne à toute créature Une voix pour gémir!
Du jour où la nature, au néant arrachée, S'échappa de tes mains, comme une oeuvre ébauchée, Qu'as-tu vu cependant? Aux désordres du mal la matière asservie, Toute chair gémissant, hélas! et toute vie Jalouse du néant!