Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 13

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Cette doctrine, tout orientale et toute biblique, fascinait alors ma jeune imagination. Elle était sincère chez M. de Bonald, homme honnête, pieux, convaincu, qui ne cherchait à tromper personne. Il employait un grand esprit et un bon style du dix-septième siècle à se peindre lui-même dans ses propres sophismes. Je fus frappé et attiré par sa noble figure de gentilhomme de campagne qui me rappelait celle de mon père. Il m'accueillit comme un jeune homme dont on espère bien, mais qu'on ne cherche ni à flatter ni à éblouir. Je l'aimai et je l'estimai jusqu'à sa mort. Il y avait de la simplicité dans son génie, et de la divinité au moins dans son système.

XXIII

C'est dans la même maison et par la même personne que je connus un autre homme d'élite qui eut une plus sérieuse influence sur ma vie. C'est M. Lainé, le plus antique, selon moi, des hommes modernes. Non pas un homme de Plutarque, comme on dit vulgairement, mais un homme détaché d'une page de Tacite quand il peint la vertu sur un fond de crimes, et s'incarnant devant vous corps et âme pour personnifier le grand citoyen.

M. Lainé en avait l'extérieur comme il en avait l'âme. Grand, mince, grave et modeste de maintien, le profil maigre et aquilin comme un buste de Cicéron, le front élevé, les tempes creuses, les joues nerveuses dont on voyait trembler les fibres, la bouche fine, les lèvres modelées pour la réflexion comme pour la parole, le geste sobre et serré au corps comme celui d'un homme qui pense plus qu'il ne déclame, prodigieusement instruit dans tout ce qui éclaire et ennoblit l'esprit humain, n'estimant dans la vie que le vrai, le juste, l'honnête, sans ambition pour lui-même et n'aspirant en secret au sein des grandeurs qu'à l'ombre d'un des pins-liége de sa métairie, dans les landes de Bordeaux, où il aimait à s'ensevelir, un livre à la main, M. Lainé goûtait la poésie autant que l'histoire et l'éloquence.

Il n'écrivait pas et il parlait peu; mais c'est le seul orateur qui m'ait laissé l'impression de la souveraine éloquence, celle qui vient de l'âme, et qui va à l'âme parce qu'elle en vient.

Il montait rarement à la tribune aux harangues, il craignait sa propre émotion; elle était si forte qu'elle serrait ses lèvres et qu'elle étouffait sa voix.

Mais quand l'absolue nécessité de parler l'avait fait surmonter _cette horreur sacrée_ du trépied qui écarte si souvent de la tribune le véritable orateur lyrique, c'était alors un spectacle qu'aucun drame de scène ou de cirque ne peut égaler.

On voyait un grand homme exténué par sa flamme intérieure, le corps droit, le visage pâle, le front humide de moiteur, les deux mains amaigries immobiles sur la tribune, les bras collés au buste comme ceux d'un stoïcien, les lèvres tremblantes, réfléchir longtemps à ce qu'il allait dire, puis arracher avec effort de sa poitrine une voix profonde et palpitante d'émotion contenue, puis couler en phrases entrecoupées de silences, puis répandre à flots lents ou précipités, non de vains arguments ou de sonores périodes, mais une âme toute nue et toute chaude de grand homme sensible, de grand homme d'État, de grand homme de bien qui forçait d'abord l'auditoire au silence, bientôt à l'admiration, peu à peu aux acclamations, à la fin aux larmes, ce triomphe de la nature sur les factions.

Il ne parlait plus alors, il chantait et il parlait à la fois; lyrique comme l'ode, dramatique comme la scène, législateur comme la loi, pathétique surtout comme le coeur humain à nu sur la tribune. On était convaincu sans avoir eu besoin de réfléchir: il n'y a pas de sophisme contre la nature. On avait respiré l'haleine de l'homme de bien, on avait été transfiguré par l'apparition de la vertu, on votait d'entraînement, on sortait en silence. J'ai vu ce spectacle deux fois dans ma jeunesse.

Malgré la différence d'années, ce grand homme se sentit incliné de coeur vers moi; je me sentis élevé à lui par un respect mêlé de tendresse. Il fut mon maître en éloquence, mon modèle en politique. Je n'eus jamais dans ma vie publique un autre type pour me modeler de bien loin sur l'antique que lui. Il m'aima jusqu'à la fin. Il mourut littéralement en balbutiant deux de mes vers.

Je voudrais mourir comme Chatham en retrouvant sur mes lèvres pour ma patrie une de ses harangues. Quand on a connu de tels hommes, l'humanité s'agrandit; on méprise en secret ceux qui affectent de mépriser l'argile qui contient de telles âmes.

XXIV

Je cherchais à entrevoir ainsi une à une toutes les grandes figures de mon temps.

Bientôt ma propre célébrité, quoique ce fût encore une célébrité sur parole, me les fit voir en masse dans les trois salons les plus aristocratiques, les plus politiques et les plus littéraires de Paris.

Ces salons étaient ceux de la duchesse de Broglie, de madame de Saint-Aulaire et de madame de Montcalm. Ma réputation naissante me les ouvrit d'eux-mêmes sans que j'eusse à m'incliner trop bas pour y entrer.

Madame de Montcalm était la soeur du duc de Richelieu, qui avait gouverné si sagement les années les plus ingrates de la Restauration; grand seigneur chargé de réconcilier une dynastie et une nation qui étaient nécessaires l'une à l'autre, mais qui se regardaient avec ombrage, l'une craignant des vengeances contre la Révolution, l'autre des récidives contre les rois.

C'est chez elle que j'approchais de près, dans un cercle intime resserré et quotidien, les personnages consulaires les plus notables du temps, qui faisaient alors leur nom et qui l'ont laissé depuis à l'histoire: M. Molé, qui portait l'élégance et l'atticisme de sa figure dans la politique; M. Pasquier, esprit le plus facile et le plus habile aux transitions qui pût glisser avec grâce d'un gouvernement à l'autre, pourvu que ce fût un gouvernement; Pozzo di Borgo, esprit grec au service des Russes, dont la belle tête, la physionomie et la parole transportaient l'imagination à Athènes, du temps d'Alcibiade; le maréchal Marmont, toujours avec une ombre de tristesse sur le visage, cherchant à se soulager d'un souvenir dans la société des femmes et des poëtes; quelquefois le prince de Talleyrand, homme d'assez d'esprit pour représenter à lui seul trois siècles.

XXV

Madame de Saint-Aulaire, femme jeune mais sérieuse, n'avait de son âge que la beauté; elle avait été liée avec madame de Staël; elle en conservait le culte et l'élévation d'âme. Elle m'accueillait comme elle aurait accueilli non un poëte, mais la poésie elle-même sous la figure d'un jeune inconnu. Son salon ne s'ouvrait qu'à des aristocraties de la nature; peu y importait le rang, elle ne s'informait que du choix. Elle aimait à deviner la gloire dans l'obscurité. Son salon était plein de promesses, presque toutes ont été justifiées depuis; elle avait le tact de l'avenir d'un homme. C'est là que je connus M. de Cazes, qui allait devenir son gendre, favori spirituel, beau et séduisant, de Louis XVIII, qui ne demandait qu'à être un nouveau Mécène d'un nouvel Auguste, si les Horace et les Virgile avaient surgi au gré du prince et du ministre.

C'est là aussi que j'entrevis pour la première fois M. Cousin: il importait alors en France la philosophie de l'enthousiasme; il ressemblait plus à un prophète tourmenté par l'inspiration qu'à un disciple de Platon. Nous croyions qu'il allait nous dire enfin le mot de Dieu retenu sur ses lèvres. Hélas! il ne nous dit que des demi-mots, mais il les disait dans une langue de feu.

C'est là encore que je me sentis attiré par M. Villemain, le _Politien_ français de ce siècle, l'esprit le plus riche, le plus cultivé, le plus universel de notre âge. Une littérature à lui tout seul! sensible comme un poëte à toute poésie, rompu comme un orateur à toute éloquence, homme d'État par la justesse de l'intelligence, admiré sans orgueil, admirant sans rivalité, parce qu'il se sentait toujours au niveau de tout ce qu'il admirait. Le général Foy, encore muet; M. Cuvier; M. Beugnot, le Rivarol de la conversation; M. de Custine, l'élève de M. de Chateaubriand; M. de Feletz, le précurseur de J. Janin dans la littérature du _Journal des Débats_; les deux Bertin, fondateurs de ce journal, deux puissances occultes faisant les renommées. Ils renversaient les ministères, sans vouloir être eux-mêmes ni célèbres ni puissants sous leur propre nom. Ils se trompaient rarement dans ces coups de vent qu'ils imprimaient du fond d'un bureau de journal aux noms, aux hommes, aux choses. Nous les regardions comme les Égyptiens regardaient le Sphinx. Ils gardaient la porte de la gloire et de l'opinion. On ne passait pas sans leur aveu.

Ils me furent cléments. J'en garde mémoire malgré la longue inimitié de leur journal depuis contre moi, quand ce journal, après 1830, tomba aux mains d'une secte. Cette secte de lettrés et d'éminents politiques fit alors de ce journal son évangile, sorte de calvinisme genévois dont le premier dogme fut _le moi_, sans place à d'autres.

XXVI

Madame la duchesse de Broglie était la fille de madame de Staël. Elle avait épousé M. le duc de Broglie, jeune homme en qui le nom historique, le caractère élevé, l'éloquence studieuse, les opinions libérales se réunissaient pour faire une grande figure de sénat ou de gouvernement sous un régime représentatif.

Madame la duchesse de Broglie jetait encore sur tout ce bonheur de situation et sur tout ce mérite personnel le prestige du plus grand nom littéraire du siècle. Elle y ajoutait le prestige plus solide d'une des plus pieuses vertus qui aient jamais consacré une beauté de sainte. Tout le génie de sa mère s'était fait âme dans la fille; toute cette âme s'était faite encens pour monter à Dieu. La sibylle sacrée du Dominiquin avait seule cette inspiration de piété mystique dans les traits. Cette concentration de ses pensées dans le ciel n'ôtait rien à sa tendresse pour sa famille et à sa grâce sérieuse pour les étrangers. Cette maison m'accueillit avec bonté.

C'était le confluent de toutes les opinions et de toutes les illustrations en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique; tous les hommes qui n'étaient pour moi que des noms y devinrent des réalités, depuis les Lafayette jusqu'aux Montmorency. J'y entrevis pour la première fois M. Guizot, un de ces hommes qui se caractérisent assez par leurs noms. Je ne suffirais pas à nommer toutes les célébrités, tous les talents, tous les engouements même qui traversèrent sous mes yeux ce salon. J'en sortais quelquefois ébloui. C'était la gloire, l'esprit, le génie, l'éloquence en foule.

Depuis ces heureuses années, la révolution dynastique de 1830, à laquelle je n'adhérai jamais, et des situations politiques différentes, me rendirent étranger à cette noble famille, mais jamais hostile. Le seuil qui vous fut ouvert une fois doit rester sacré toujours. Je n'ai pas cessé de porter reconnaissance et respect à ce nom, et quand, dans ces derniers temps, le fils m'a coudoyé d'un mot injurieux ou inique dans un de ses écrits, j'ai lu l'injure et je me suis tu. Dans le fils je n'ai vu que le père et la mère. «Tu peux me frapper tant que tu voudras, au visage ou au coeur,» me suis-je dit en lisant le nom de ce jeune écrivain au bas de la page; «je ne me défendrai pas contre toi; tu n'es pas un homme pour moi, tu es un respect et une reconnaissance. Je ne violerai pas pour me défendre la vénération que je porte à ton nom.»

XXVII

Bientôt après je passai quelques heures mémorables pour moi dans l'intimité de M. de Serres, le véritable Démosthène de la Restauration, si la Providence lui avait laissé poursuivre sa carrière oratoire.

J'étais alors secrétaire d'ambassade de France à Naples. M. de Serres, tombé du ministère, venait de recevoir pour retraite cette ambassade. Je fus chargé de l'initier aux événements de la révolution de Naples et de Piémont qu'il allait avoir à manier. Je trouvai en lui, comme toujours, la simplicité dans la vraie grandeur. J'étais fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix. Il était brisé par la lutte. Sa poitrine haletante et les gouttes de sueur qui suintaient sur ses tempes, quoique colorées d'une maladive fraîcheur, me donnaient le pressentiment d'une courte vie. Je déjeunai avec lui après la conférence. Il partit et ne revint plus. Victime de l'éloquence, ses accents lui survivront. Il n'y en eut jamais de si enflammés, depuis Vergniaud, à la tribune française. Il brûlait parce qu'il était brûlé; son feu était sans mélange d'éléments humains. Il voulait l'honnêteté et la liberté affermies l'une par l'autre sur les ruines de son pays dans les Bourbons régénérés par le sang de Louis XVI. Cette pensée de son âge mûr était alors celle de ma jeunesse. Il mourut à l'oeuvre. L'oeuvre a péri avec l'ouvrier. Le temps a couru.

XXVIII

C'est pendant ce même voyage à Paris que je connus un de ces hommes qui, par leur puissante originalité, ne peuvent se grouper avec personne, mais qui forment à eux seuls _un genre_ de grandeur morale et intellectuelle qu'on ne peut classer dans aucune catégorie. C'était M. Royer-Collard, philosophe par nature, orateur par réflexion, homme d'État par désoeuvrement. Il me rechercha et m'ouvrit, comme à un disciple, son cabinet de la rue d'Enfer, qui prenait jour sur les allées studieuses du Luxembourg.

M. Royer-Collard était déjà profondément détaché de ce petit groupe politique de disciples qui s'étaient parés de ses doctrines, mais qui n'avaient fait de son nom qu'un marchepied de principes pour leur domination. De tous les hommes que j'ai connus, c'est celui qui méprisait le plus le vulgaire. Le mépris était sa puissance, il le portait jusqu'au sublime. Il aimait en moi mon isolement des partis. Son front chauve, son sourcil superbe, ses joues affaissées de vieillard, ses yeux profonds et limpides, sa lèvre inférieure relevée par le pli du dédain, sa voix grave et lente qui semblait distiller les syllabes en les prononçant, donnaient une autorité physique à sa personne. On croyait converser avec un ancêtre.

Il m'aima à cause de mon désintéressement des systèmes et de mon isolement des factions. Je le cultivai sans en faire mon modèle jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que nos âges. Il voulait trop discuter et moi trop agir. Il portait à la tribune le style lapidaire, et moi la première expression que le coeur ému prêtait à mes lèvres. Ses discours n'étaient pas des discours, mais des oracles rédigés dans une sorte d'algèbre éloquente. On ne les comprenait qu'à la seconde et à la troisième lecture, mais plus on comprenait, plus on admirait. Il y avait un abîme de réflexion dans chaque phrase. Si Pascal eût été orateur politique, c'est ainsi qu'il aurait parlé. Aussi l'Europe et la postérité compteront M. Royer-Collard au nombre des plus parfaits écrivains de tribune qui aient jamais agité les questions de leur temps. Beaucoup de ses phrases sont restées maximes de la langue, et quelques-unes de ses harangues sont des monuments: c'est une de ces figures qu'on est fier d'avoir rencontrées pendant sa vie. On ne les voit ordinairement que dans l'histoire ou dans les bibliothèques.

Ce fut lui, M. Lainé son ami, et M. Cuvier, qui se liguèrent à mon insu, en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer à l'Académie française.

XXIX

Chaque fois que je revenais de l'étranger à Paris, le désir ou le hasard me faisait connaître ou aimer quelques nouveaux venus à la célébrité ou au génie pendant ces fertiles années de 1820 à 1830.

Je n'oublierai jamais ma première rencontre avec Victor Hugo, que M. de Chateaubriand appelait l'enfant sublime.

Quelques-uns de ses beaux vers m'avaient frappé l'oreille d'un timbre racinien. Le duc de Rohan, son admirateur et mon ami, me proposa d'aller voir la merveille. Je revois encore la scène, le jour, le lieu.

C'était une petite rue studieuse et déserte des alentours de Saint-Sulpice. Nous traversâmes une cour et nous entrâmes dans un appartement bas et obscur au niveau du sol, au fond d'un corridor. Une porte ouverte laissait voir une salle d'étude. Une femme d'un âge indécis, d'un costume brun, d'une figure pétrie par les soucis du veuvage et les tendresses maternelles, était occupée à surveiller deux ou trois de ses fils encore enfants. Ils prenaient leurs leçons les uns sur ses genoux, les autres autour de la table. Elle se leva au bruit de nos pas, elle accueillit avec respect le duc de Rohan, elle s'inclina légèrement à mon nom, et nous ouvrit une autre chambre où son fils Victor travaillait seul. La moiteur de l'inspiration collait sur son grand front les boucles de ses longs cheveux. La pâleur de la poésie frissonnait sur ses tempes. Sa voix d'adolescent avait la gravité et l'émotion des fibres fortes de l'âge mûr. Notre entretien fut ce qu'il devait être, celui de deux compatriotes de là-haut, qui parlent la même langue, et qui se rencontrent en pays étranger, ce vil monde de prose. La convenance l'abrégea; j'avais vu l'enfant, c'était assez. Il faut voir les fleuves à leur source et les grands poëtes dans leur obscurité.

_Non licuit populis parvum_ te Nile _videre!_ (LUCAIN.)

XXX

Quelques années après, sa renommée s'était agrandie avec son âge et avec ses oeuvres. Il était marié, il avait déjà plusieurs berceaux autour de son foyer. Je passais un congé diplomatique dans ma masure à peine recrépie de la vallée de Saint-Point, dans mes montagnes natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des _mules au pied réfléchi_, comme dit le poëte. Bientôt la caravane eut atteint le pied sablonneux des montagnes, gayé le ruisseau, traversé les prés et regravi le mamelon du château. C'était Victor Hugo et Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de beaux enfants. Ils venaient me demander l'hospitalité de quelques jours en allant en Suisse.

Charles Nodier était l'ami né de toute gloire. Aimer le grand c'était son état. Il ne se sentait de niveau qu'avec les sommets. Son indolence l'empêchait de produire lui-même des oeuvres achevées, mais il était capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer avec son génie et avec sa sensibilité, comme un enfant avec l'écrin de sa mère. Il perdait les pierres précieuses comme le sable.

Cette incurie de sa richesse le rendait le _Diderot_, mais le _Diderot_ sans charlatanisme et sans déclamation, de notre époque. Nous nous aimions pour notre coeur et non pour nos talents. C'était un de ces hommes du coin du feu, un génie familier, un confident de toutes les âmes, dont la perte ne paraît pas faire un si grand vide que les grandes renommées. Mais ce vide se creuse toujours davantage. Il est dans le coeur.

Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous goûtâmes Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent, la fraîcheur des sources, les silences de la vallée, le balbutiement des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rêvant en nous comme les enfants des deux jeunes mères sur leurs genoux.

La caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis disparaître derrière la montagne. Depuis cette halte, nous sommes restés amis en dépit des systèmes, des opinions, des révolutions, des politiques diverses. Tout cela est du domaine du temps et se transfigure avec lui. Mais la poésie et l'amitié sont du domaine réservé des choses éternelles. _C'est la cité de Dieu._ On secoue en y entrant la poussière des cités terrestres.

XXXI

Il y eut en ce temps-là un autre grand poëte, Alfred de Vigny, qui chanta sur des modes nouveaux des poëmes _non priùs audita_ en France. Les grèves d'Écosse, terre d'Ossian, n'ont pas plus de mélodies dans leurs vagues que ses vers; et son Moïse a des coups de ciseau du Moïse de Michel-Ange. C'est de plus un de ces hommes sans tache qui se placent sur l'isoloir de leur poésie pour éviter le coudoiement des foules. Il faut regarder en haut pour les voir. Je l'aimai de l'amitié qu'on a pour un beau ciel. Il y a de l'éther bleu-vague et sans fond dans son talent.

Il y en eut un autre que j'aimai, qui m'aima, que j'aime encore et qui ne m'aime plus. C'est M. de Sainte-Beuve. On a raillé ses _Consolations_, poésies un peu étranges, mais les plus pénétrantes qui aient été écrites en français depuis qu'on pleure en France. Quant à moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir, n'est-ce pas plus qu'éblouir? Si Werther avait écrit un poëme la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là. C'est la poésie de la maladie; hélas! la maladie n'est-elle pas un état de l'âme pour lequel Dieu devait créer sa poésie et son poëte? Sainte-Beuve fut ce poëte de la nostalgie de l'âme sur la terre. Que les bien portants le raillent: quant à moi, je suis malade et je le relis.

Depuis, il a laissé les vers; il a donné à la prose des inflexions, des contours, des _inattendus_ d'expression, des finesses et des souplesses qui rendent son style semblable à des chuchotements inarticulés entre des êtres dont la seule langue serait le tact.

Il a écrit à la loupe, il a rendu visibles des mondes sur un brin d'herbe, il a miniaturé le coeur humain; il a été le _Rembrandt_ des demi-jours et des demi-nuances. Il a efféminé le style à force d'analyser la sensation.

Puis tout à coup il a changé de plume, comme on change d'outil sur l'établi du lapidaire, selon qu'on veut graver sur l'_onyx_ en lettres illisibles ou en lettres majuscules, et il a écrit alors dans un style simple, clair, solide, tantôt en creux, tantôt en relief, sur la vie et les oeuvres des hommes et des femmes de lettres, des _Études_ qui élèvent la critique littéraire presque à la hauteur de l'histoire. Qui sait quelle métamorphose n'attend pas encore cet écrivain que les années transfigurent au lieu de le pétrifier? Madame Récamier l'adorait; je le crois bien; même entre Ballanche, Briffaut, le duc de Noailles, M. de Chateaubriand, Ampère, madame de Girardin, gloires familières de son salon, où aurait-elle trouvé un plus fin et plus causeur pour les commodités ou pour les délices de la conversation? Combien je regrette cette conversation, le plus inédit et le plus ineffaçable de ses livres?

XXII

Un autre génie autrement créateur traversa une ou deux fois ma route; j'aurais bien voulu l'arrêter, mais c'était moins un homme qu'un esprit. On n'avait de lui que des apparitions. C'était Balzac.

Je l'aperçus pour la première fois chez madame Émile de Girardin, à un de ces _petits couverts_ de rois sans sujets qu'elle rassemblait à sa table. Là s'asseyaient Hugo; Alexandre Dumas, égal à tout ce qu'il tente; Balzac, trop peu apprécié pendant qu'il vivait, et qui cachait, comme le premier Brutus, son génie à peine soupçonné sous un gros rire d'enfant; Eugène Sue; Jules Janin, après Diderot le seul critique lyrique, mais mille fois plus sensé, plus poëte et plus improvisateur que Diderot; Ponsard, qui retrouvait le neuf dans l'antique; Théophile Gautier, Cabarrus, Morpurgo, le charmant d'Orsay, dont les grâces d'esprit surpassaient celles de la figure, et qui employait toute une vie à demander grâce pour un jour de jeunesse; moi-même, enfin, silencieux au bruit de ces esprits entrechoqués dans de doux entretiens. C'est au comte d'Orsay que j'adressai récemment ces vers presque inédits sur un buste de moi qu'il avait sculpté à mon insu et dont il m'avait envoyé un exemplaire en bronze.

AU COMTE D'ORSAY.

Quand le bronze écumant dans ton moule d'argile, Lèguera par ta main mon image fragile À l'oeil indifférent des hommes qui naîtront, Et que, passant leurs doigts dans ces tempes ridées Comme un lit dévasté du torrent des idées, Pleins de doute, ils diront entre eux: de qui ce front?