Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 12

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Nous apprîmes qu'il passait les derniers jours de sa résidence en France dans une espèce de thébaïde de bon goût, qu'on appelait la _Vallée aux loups_, au milieu des bois d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses. Nous résolûmes d'aller y passer autant de jours qu'il serait nécessaire pour qu'un heureux hasard nous fournît enfin l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre siècle, soit quand il sortirait de son ermitage pour venir à Paris, soit quand il y rentrerait à la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur de son parc, quand il se promènerait dans ses allées avec son ombre et ses pensées tristes et sombres comme son nom.

C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et enivrant de ses champs de roses. La Vallée aux loups, tout assombrie de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols, ressemblait à l'avenue d'un mystère. Sa verte nuit retentissait sous nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison du poëte. Nous ne tardâmes pas à la découvrir.

À gauche du chemin creux que nous suivions sous les chênes, un long mur blanc, percé d'une petite porte close, enserrait une étroite gorge en pente, encaissée entre des collines boisées. C'était la seule clairière de la forêt.

Une maisonnette élégante, semblable à un petit temple des nymphes au milieu d'un bois de Thessalie, s'élevait devant une pelouse au centre de la clairière. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fumée, ni même l'aboiement d'un chien fidèle, ou ce gloussement de poules au soleil, signes ordinaires d'une maison habitée.

Nous n'osâmes pas frapper à la petite porte verte. Qu'aurions-nous dit, quand on nous aurait demandé nos noms? Ils étaient aussi inconnus que ceux des pèlerins qui essuient leur sueur sur le bord du chemin de ces saints de la gloire humaine! Nous fîmes le tour des murs; nous nous accoudâmes en déchirant nos habits sur les tessons de verre de bouteille pilé qui en garnissaient peu hospitalièrement la crête; nous grimpâmes sur les arbres de la colline qui dominaient le jardin. Nous restâmes en vain assis sur ces branches étendues et cachés dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir; nous ne vîmes d'autre mouvement dans le parc que celui d'un filet d'eau qui scintillait en sortant d'un bassin de stuc, et celui de l'ombre qui tournait et s'allongeait sur les gazons aux pieds des saules pleureurs.

Nous retournâmes tristes, mais non découragés, à Paris.

XVI

Le lendemain, nous reprîmes à pied la route de la Vallée aux loups, et nos postes sur les grands chênes.

La moitié du jour s'écoula dans le même silence et dans la même déception que la veille. Enfin, au soleil couchant, la porte de la maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds, un petit homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête, sortit suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le faire gambader sur l'herbe; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôt dans l'ombre d'une allée. Les arbustes nous les dérobèrent. Un moment après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de _René_; mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux.

Depuis, j'ai revu peu, mais j'ai revu quelquefois, M. de Chateaubriand de près dans ses salons de ministre ou d'ambassadeur à Paris, à Londres, à Rome. Mais le Chateaubriand de la _Vallée aux loups_ a toujours été pour moi le véritable Chateaubriand. L'un était un rôle, l'autre était un homme. Je n'aime les acteurs que hors de la scène. Le costume annule pour moi le personnage; la nature est nue.

Du reste, nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre. Il a toujours été cérémonieux, contraint, muet ou affecté avec moi. De ce Rubens de style je n'ai jamais moi-même estimé très-haut que la palette. Il n'était pas assez simple de coeur et de génie pour moi. Il semblait toujours avoir des planches sous les pieds; la nature pour lui était un théâtre; la mort même, comme on le voit dans ses Mémoires, ne fut qu'un rideau tiré sur la pièce; mais c'était une grande sensibilité littéraire, et le plus grand style qu'un homme puisse avoir en dehors du naturel, le génie des ignorants.

XVII

L'année précédente j'avais satisfait presque aussi malheureusement ma passion, bien plus vive encore, d'apercevoir madame de Staël et de graver cette Sapho du siècle dans un souvenir immortel de mes yeux.

Assis pendant une journée entière sur le revers d'un fossé, entre _Nyons_ et _Coppet_, en Suisse, pour la voir passer en voiture, je l'avais entrevue enfin entre la poussière de ses roues. C'était un éclair, mais cet éclair était pour moi celui de la gloire.

Cette seconde image d'une des plus hautes personnifications de l'esprit humain sous la forme d'une femme m'inspira un second respect pour la fécondité de mon siècle. On mesure la hauteur des montagnes à leurs sommets les plus élevés, et les siècles à leurs individualités culminantes. Il n'y aurait qu'une de ces individualités, comme M. de Chateaubriand et madame de Staël, dans un pays et dans un siècle, qu'on dirait avec raison: Le siècle est grand!

XVIII

L'été suivant, des circonstances qui n'ont rien de littéraire me forcèrent à chercher une solitude ignorée dans les montagnes et dans les vallées les plus ombreuses de la Savoie pastorale. À la fin d'octobre, j'en redescendis sous le costume d'un étudiant allemand, un sac sur l'épaule, des guêtres de cuir aux pieds, un livre à la main, pour me rapprocher de Genève. Je demandai l'hospitalité à un chalet abandonné du Chablais, situé au bord des grands bois, sur la grève la plus déserte du lac Léman. Le foin parfumé de l'odeur enivrante des simples de ces montagnes était ma couche. Qu'on juge de mes songes dans une telle atmosphère et dans un si hermétique isolement! J.-J. Rousseau, aux _Charmettes_, avait un écho vivant de ses rêves auprès de lui, mais moi je n'avais qu'une ombre!

J'allais prendre mon seul et frugal repas du jour à plus d'une demi-heure de marche, dans un cabaret de village, sur la grande route de Genève, en Valais, de l'autre côté des bois. Le repas ne consistait qu'en laitage, en oeufs, en salade, et quelquefois le dimanche en quelques poissons frits des torrents du Chablais.

En sortant de table, à deux heures après midi, j'allais faire seul, pour abréger les jours, de longues promenades solitaires sur la grève mouillée du lac. Je suivais toutes les sinuosités des anses, je doublais tous les caps, je marquais du creux de mes pas le sable fin et allongé de tous les promontoires. Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer personne sur ces grèves désertes qui correspondaient aux steppes les plus inhabités de ce littoral de la Savoie. Je ne m'entretenais qu'avec les flots et les brises du lac qui n'avaient à me dire que ce que leur disaient les _vagues_ et les _mélancolies_ de la nature, moins vagues et moins mélancoliques que mon coeur où ils résonnaient.

Un soir je fus surpris par un grand orage mêlé de tonnerre et de vent. Il éclata tout à coup sur les hauteurs de Thonon et d'Évian: il souleva en quelques minutes sur le lac des lames plus courtes, mais aussi creuses et aussi écumantes que celles de l'Océan. Je cherchai un abri contre les premières ondées de pluie sous un petit rocher qui s'avançait en demi-voûte le long du rivage; deux petits bergers du pays, et un vieux mendiant de Genève qui regagnait la ville, sa besace pleine de châtaignes et de morceaux de pain, s'y étaient abrités avant moi. Ils se rangèrent pour me faire un peu de place. Nous nous assîmes sur nos talons pour attendre la fin de l'orage. La mince voûte de rocher tremblait au coup du tonnerre, et les lames pulvérisées en brouillards par le vent montaient jusqu'à nous et nous mouillaient presque autant que la pluie de leur écume.

Tout à coup j'entendis, à très-peu de distance du cap, les voix sonores et confuses de quelques hommes auxquels un danger donnait l'accent grave de l'émotion contenue, puis le bruit sec d'une rame ou d'un gouvernail qui se rompt et dont on jette le manche sur les planches sonores d'une embarcation en détresse. La poudre des lames nous dérobait tout, excepté les voix. Mais au même instant un immense éclair, qui sembla entr'ouvrir le ciel derrière nous sur la _dent de Jaman_, perça la brume et vint se répercuter sur l'écoute blanche d'un petit yacht qui cinglait à travers ces montagnes d'écumes, la proue sur Genève, comme un goëland, une aile dans la lame, l'autre dans le nuage.

Un beau jeune homme, d'une figure étrangère et d'un costume un peu bizarre, était assis sur le banc du yacht. Il tenait d'une main la corde de la voile d'écoute, de l'autre le manche du gouvernail; quatre rameurs, ruisselants d'écume, étaient courbés sur les rames.

Le jeune homme, quoique pâle et les cheveux fouettés par le vent, semblait plus attentif à la majesté de la scène qu'au danger de sa barque.

L'éclair prolongé qui me l'avait montré le déroba, en s'éteignant, à ma vue. Nous n'entendîmes que le bouillonnement frémissant du sillage, qui creusait les lames avec la rapidité du vent.

Quelques secondes après, tout avait disparu, et la moitié d'une rame brisée vint s'échouer et clapoter à quelques pas de nous sur la grève.

--«Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle tourmente?» m'écriai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se collaient au rocher à côté de moi.

--«Je le sais bien, moi,» dit alors le mendiant qui n'avait pas encore pris la parole; «c'est un lord anglais qui fait des livres, et dont les Anglais, résidant ou passant à Genève, vont visiter la maison de campagne près de la ville, sans jamais y entrer. On en parle en bien et en mal dans son pays, comme de tout le monde. Quant à moi, je n'ai que du bien à en dire, car il me jette une pièce blanche et quelquefois même une pièce jaune toutes les fois qu'il me rencontre sous les pieds de son cheval.»

--«Savez-vous son nom?» dis-je au mendiant.

--«Je ne le sais pas bien,» reprit-il; «nous autres, nous ne savons jamais comment se nomment les étrangers qui viennent dépenser leur temps et leur argent à Genève; nous savons seulement s'ils sont de bon coeur ou de mauvais coeur pour les pauvres; les bons ont toujours la main ouverte; les mauvais, toujours la main fermée. Celui-là est bon, je vous le garantis, et je serais bien fâché qu'il lui arrivât malheur dans cette bourrasque.»

Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible, mais qui ressemblait à un nom historique français. Je lus quelques jours après, dans le _Journal de Genève_, que c'était un jeune et grand poëte, du nom de Byron, qui avait couru un grand danger pendant cette soirée de tempête.

XIX

Je n'avais fait que l'entrevoir à une lueur de la foudre, mais cette lueur me l'avait imprimé dans les yeux. Il me parut beau comme la jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle évoquant les éléments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais pas néanmoins écrire son portrait sur un simple coup d'oeil, mais voici quelques lignes inédites de ce portrait. Ces lignes nous ont été communiquées récemment par une personne qui lui fut chère, et qui revoit sa physionomie à travers le temps, à travers la mort. Lisez-les.

«Je crois que Dieu a créé des êtres d'une beauté tellement harmonieuse et idéale qu'ils échappent à toute analyse et à toute description. De ce nombre privilégié était lord Byron, dont la beauté absolue, dans les limites d'une beauté créée, n'a jamais pu être saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle résumait dans un type parfait tous les genres de beauté. Si son génie et son grand coeur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas pu en choisir une qui le satisfît davantage. On y voyait resplendir son génie, sa grande âme et son coeur bon et sensible. Cette beauté réunissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous les sentiments qui l'animaient avec une rapidité et une transparence qui avaient fait dire à sir Walter Scott que «sa belle tête ressemblait à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure.» Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausseté des bruits répandus sur sa vie. La foule s'était composé un lord Byron factice, d'après quelques excentricités de sa jeunesse, d'après quelques audaces de pensée et d'expression, mais surtout par son obstination à identifier le poëte avec les personnages imaginaires de ses poëmes, types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son dédaigneux silence, ont circulé comme des vérités acceptées; le temps a déjà fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait, parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle à tous ceux qui l'ont vu; car tous ont dû subir le charme qui l'enveloppait comme d'une atmosphère sympathique qui lui gagnait tous les coeurs.»

Voici ce qu'en dit le poëte _Moore_:

«La beauté de lord Byron était du premier ordre, réunissant la régularité des formes avec l'expression la plus variée et la plus intéressante. Ses yeux étaient susceptibles de toutes les expressions les plus extrêmes, depuis la gaieté la plus enjouée jusqu'à la tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus radieuse jusqu'au mépris et à la colère la plus concentrée, et c'est alors qu'on pouvait dire de ses yeux ce qu'on avait dit de ceux de Chatterton, que «_le feu roulait au fond de leurs orbites._» Mais c'était surtout dans la bouche et dans le menton que résidait sa plus grande beauté, ainsi que la plus puissante expression de sa belle physionomie. L'extrême beauté de ses lèvres a toujours échappé à tous les peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur mobilité, elles représentaient toutes les émotions, soit que la colère les fît pâlir, que le dédain les resserrât, que le triomphe les fît sourire, ou que la tendresse et l'amour les élevât en un arc gracieux. Sa tête était remarquablement petite; son front, plus haut que large, le paraissait d'autant plus qu'il rasait ses cheveux vers les tempes, les laissant se jouer sur le sommet de la tête en une profusion de boucles naturelles brillantes, soyeuses, du plus beau châtain foncé; ses dents étaient d'une parfaite régularité et d'une grande blancheur. Sa peau avait cette pâleur mate particulière aux personnes pensives. Sa taille était moyenne; mais il paraissait grand, tant ses membres étaient bien proportionnés. Ses mains étaient d'une extrême blancheur et de la forme délicate qui indique (selon ses propres idées) la naissance aristocratique.»

_Bayle_ écrit de lui:

«Je rencontrai lord Byron au théâtre de la _Scala_, en 1816. Je fus frappé de ses yeux pendant qu'il écoutait un sestetto de l'opéra d'_Elena_, de Mayer. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît tout à coup devant moi.» Et dans une autre occasion: «J'eus un instant d'enthousiasme. Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits; c'était l'air serein de la puissance et du génie.»

XX

Ces trois figures de Chateaubriand, de madame de Staël, de lord Byron, vues à mon premier regard sur la vie, augmentaient déjà beaucoup à mes yeux le groupe d'esprits plus ou moins immortels que chaque temps présente à la postérité. Je me sentais fier de respirer le même air dont ils vivaient sur la même minute de temps.

À mon retour en France, le hasard, que je ne cherchais déjà plus, me prodigua tout à coup l'occasion de voir et de fréquenter l'élite de l'intelligence européenne. Une femme âgée, mais charmante d'esprit, qui avait été avant la Révolution la compagne et l'amie de Madame Élisabeth, soeur et compagne d'échafaud de Louis XVI, entendit parler de moi par un de mes amis, confident de mes premiers vers. C'était madame la marquise de Raigecourt. Elle supplia mon ami de me présenter dans sa maison. Ma sauvagerie naturelle répugnait invinciblement à ces ostentations de moi-même dans un monde dont je ne voulais ni les faveurs ni les mépris. Elle dompta cette sauvagerie en venant elle-même un matin me forcer dans ma solitude.

J'habitais alors, avec mon chien pour tout compagnon et pour tout serviteur, une mansarde élevée et assez élégante du magnifique hôtel du maréchal de Richelieu, entre la rue Neuve-Saint-Augustin et de grands jardins qui s'étendaient sous ma fenêtre jusqu'aux boulevards. Elle y monta, malgré son grand âge, par un escalier de cent marches. Elle me parla de ma mère, qu'elle avait connue à la cour dans son enfance; de mes vers, qui révélaient, disait-elle, une fibre malade dans un coeur sain; du danger de la solitude absolue à mon âge, qui fausse ou qui aigrit les impressions, ces sens du génie; du bonheur qu'elle aurait à remplacer pour moi ma famille éloignée et à m'introduire dans la sienne comme un enfant de plus parmi les charmants enfants dont la Providence avait orné son foyer et consolé ses vieux jours. Je fus d'abord contrarié de cette violence d'amitié, puis touché, puis vaincu, et cette maison devint la mienne.

Toute la société aristocratique, politique et littéraire du faubourg Saint-Germain et de la cour, traversait, pendant les hivers, ce salon. Je m'y tenais dans l'ombre et dans le silence, mais madame de Raigecourt ne manquait pas une occasion de m'y faire apercevoir et d'inspirer aux hommes ou aux femmes célèbres de la société le désir de me connaître.

C'est ainsi que je fus présenté malgré moi, un à un, à tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dans l'ancienne et dans la jeune société française. C'est ainsi que je me trouvai, sans m'en douter et toute faite, une réputation de talent bien supérieure à mon mérite; réputation de chuchotements fondée tout entière sur quelques vers inédits que les femmes et les jeunes gens se redisaient de la bouche à l'oreille. Cette célébrité à demi-voix m'était au fond plus importune qu'agréable. J'avais beau trouver le monde prévenu et accueillant pour moi, ce n'était pas mon air natal. Je m'en échappais sans cesse comme un oiseau mal apprivoisé qui revole à ses forêts, et je préférais mille ibis ma mansarde avec un ami ou le désert avec un rêve.

XXI

On m'y ramenait cependant toujours. C'est là que je connus Mathieu de Montmorency, l'ami de madame de Staël, le plus aimable et le plus attrayant des hommes. Quoique si inégal à moi de rang et d'années, il se fit mon ami pour avoir le droit d'être mon protecteur sans humilier ma fierté; il se passionna pour mes vers. Il me groupa à mon insu un auditoire parmi ses innombrables amis de toutes les opinions et de tous les âges. Il m'amena lui-même dans ma retraite devenue foule, le prince de Léon, ce jeune duc de Rohan que la dévotion enlevait déjà au monde, mais qui goûtait encore dans la poésie et dans l'amitié les dernières et les plus pures illusions de la vie. Le duc de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune écrivain d'une âme active, qui se dévouait à l'aristocratie et à l'Église avec d'autant plus d'ardeur qu'il voulait se naturaliser par ses services dans des conditions sociales plus hautes que son berceau. Il avait le mouvement et la chaleur du génie, s'il n'en avait pas la flamme. Il traduisait alors la Bible; il adorait les vers; sa mémoire heureuse et sa voix sonore furent la première édition des miens. C'est par lui que je connus M. de Lourdoueix, disciple alors de nos plus grands écrivains monarchiques, fidèle au malheur comme au talent.

Il connaissait aussi M. de Lamennais, alors l'_Athanase_ implacable de l'Église. Il lui récita quelques strophes d'une ode de moi sur l'enthousiasme. M. de Lamennais, qui était au lit, se leva sur son séant en s'écriant: _Eurêka_, nous avons trouvé un poëte!! Il désira me connaître. Je lui fus présenté par son ami.

Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d'un point de sa chambre à l'autre, comme un de ces feux phosphoriques qui flottent sur l'herbe des cimetières et que les paysans prennent pour l'âme des trépassés. Il était non pas vêtu, mais couvert d'une redingote sordide, dont les basques étirées de vétusté battaient ses pantoufles; il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui cherche à lire des caractères mystérieux sur le sable. Il regardait obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilité intarissable. L'ironie était sa figure favorite de conversation. On sortait aigri contre les hommes, de son entretien. L'arrière-goût de son âme était amer.

Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme de style. Il venait d'écrire son livre sur l'Indifférence en matière de religion. Depuis J.-J. Rousseau et jusqu'à madame Sand on n'avait rien lu d'une telle diction oratoire et polémique. Ces phrases étaient moulées sur l'_Héloïse_; mais c'était Rousseau sans onction et sans pathétique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique aussi savamment membrée qu'une charpente de fer; il déclamait avec une majesté de voix, une vigueur de gestes, une insolence de conviction, une audace d'apostrophes qui imitaient admirablement l'éloquence. C'était un grand disciple et un grand modèle de l'art d'écrire; mais le véritable art d'écrire n'est pas un art, c'est une âme. L'âme manquait aux mots, ce n'était que la draperie du génie.

Plus tard, il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion; comme l'apôtre, il avait gardé les manteaux des bourreaux pendant qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand courage dans cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits sont capables.

Le malheur de M. de Lamennais fut d'être aussi acerbe et aussi impitoyable avec ses anciens amis qu'il l'avait été autrefois avec les nouveaux. Haïr en tout était son talent; son inspiration était la colère; son équilibre était l'alternative entre deux excès; son humeur chagrine et ses doctrines de fraternité mielleuse juraient perpétuellement et presque comiquement ensemble. Il grinçait des dents en parlant d'amour; s'il avait été éloquent à la tribune, il aurait été un _Savonarole_. L'esprit de parti était sa nature; il en voulait dans le ciel comme sur la terre. Quand les deux esprits de parti dont il fut tour à tour l'organe seront morts, il ne restera de lui dans la langue que ce qui reste de _Savonarole_ à Florence, la renommée d'un grand agitateur de style qui fanatisa tour à tour des théologiens et des radicaux dans sa patrie, sans avoir donné une idée aux uns, une modération et un bon conseil aux autres.

Nous nous sommes revus de loin en loin dans la vie sans pouvoir nous lier jamais d'une amitié intime. Quand j'étais royaliste de sentiment, il était absolutiste, et quand j'étais républicain, il était démagogue. Il y avait toujours un excès entre nous; comment nous entendre? Aussi j'y avais complétement renoncé sur la fin de sa vie. Homme qui n'était bon pour moi qu'à lire!

XXII

Ce fut dans la même année qu'une personne qui m'était bien chère me présenta dans son salon à M. de Bonald. J'avais adressé à cet écrivain, sur la foi de cette amie, une ode de complaisance. Je ne l'avais pas lu, mais je savais qu'il était l'honnête et éloquent apôtre d'une espèce de théocratie sublime et nuageuse qui serait la poésie de la politique, si Dieu daignait nommer ses vice-rois et ses ministres sur la terre.